Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Quand la guerre à Gaza s’étend au langage des gens et à leurs consciences
1 novembre 2026Un texte d’Abu Amir reçu en ce 1er Novembre
Survivre aux bombardements, puis devoir encore survivre au trajet pour aller chercher de l’aide, au prix imposé par un accapareur et à celui qui érige sa voix la plus forte en loi : cela signifie que la guerre a dépassé la destruction des lieux , elle a commencé à s’attaquer aux conditions mêmes de la vie en société.
À Gaza, l’une des conséquences les plus cruelles de la guerre se manifeste dans la dégradation de la vie quotidienne : celui qui respecte son tour craint de repartir les mains vides ; celui qui proteste contre un abus risque de se retrouver menacé ; celui qui tient à parler avec courtoisie a parfois le sentiment de devoir se montrer plus rude pour obtenir ce qui lui revient. C’est là que commence la catastrophe morale : lorsque la droiture devient coûteuse et que l’agression semble offrir un chemin plus court vers la survie.
Parler du désordre, c’est défendre les personnes qui paient deux fois le prix de la guerre : une première fois sous les bombardements et le blocus, une seconde lorsque d’autres exploitent leur détresse et leur vulnérabilité. Ce qui inquiète, c’est que certains abus ne suscitent plus le rejet qu’ils méritent ; comme si la souffrance prolongée leur avait donné une place familière dans la vie, comme si l’habitude avait fait disparaître le droit d’en demander des comptes.
Plus grave encore que le vol, c’est de le qualifier d’« habileté » ; plus grave que les comportements de brute, c’est de les présenter comme une capacité à se débrouiller dans la vie. Le vocabulaire de la société se transforme alors : celui qui est dans son droit devient naïf parce qu’il a attendu, et l’agresseur devient quelqu’un qui réussit parce qu’il a pris de force. Le préjudice ne se limite pas à un sac d’aide volé ; il s’étend à la confiance dans la possibilité que chacun obtienne ce qui lui revient sans menace ni humiliation.
Il reste néanmoins indispensable de distinguer une personne affamée qui s’est précipitée vers un camion pour trouver de quoi nourrir ses enfants de celle qui s’empare de l’aide pour la revendre et en contrôler le devenir. Mettre sur le même plan celui qui agit sous la contrainte de la nécessité et celui qui tire profit de cette nécessité constitue une injustice supplémentaire. Le besoin peut pousser un être humain à un geste désespéré ; transformer le besoin des autres en entreprise lucrative est, en revanche, un choix dont il faut répondre.
Sur le marché, cet effondrement prend une autre forme. L’accapareur retient un produit essentiel, puis le propose à un prix qu’il sait que la famille paiera au détriment de ses autres besoins. Ici, l’acheteur ne négocie pas un luxe ; il essaie d’obtenir ce qui permettra à ses enfants de rester en vie. Lorsque cette exploitation devient habituelle, le fossé se creuse entre le commerce et la responsabilité, et la faim devient une source de revenus pour celui qui détient la marchandise.
Même la manière de dialoguer a subi sa part de dévastation. Les voix montent rapidement, le désaccord se transforme en insulte et la menace sert à trancher ce qui aurait pu être réglé par la discussion. La peur, la perte et l’épuisement expliquent une partie de cette tension, mais ils ne font pas de l’humiliation d’autrui un droit acquis. Celui qui souffre a besoin d’être soutenu, et celui qui agresse a besoin d’être arrêté.
La guerre israélienne, le blocus, la privation de nourriture et la dégradation de la sécurité ont contribué à créer un environnement où le désordre gagne du terrain et où les gens sont davantage exposés à l’exploitation. On peut interpréter ce résultat comme un « chaos créateur » dont profite l’occupation : une société dont l’énergie s’épuise dans la lutte pour satisfaire ses besoins fondamentaux, et dont les familles sont accaparées par la recherche du pain, de l’eau et de la protection. En revanche, considérer cette expression comme le nom d’un plan précis exige des preuves allant au-delà des conséquences mêmes de la guerre.
Mais les comportements de brute ne sont pas devenus l’identité de Gaza, aussi fort que leurs auteurs puissent faire entendre leur voix. Il s’y trouve encore des personnes qui partagent avec leur voisin le peu qu’elles possèdent, qui refusent d’exploiter ceux qui sont dans le besoin et qui veillent sur ce qui leur a été confié alors que personne ne les voit le porter. Par des actes quotidiens difficiles, ces personnes préservent les liens que la guerre tente de déchirer.
Gaza a besoin de nourriture acheminée en toute sécurité, d’une distribution équitable, d’un marché surveillé et de mécanismes de responsabilité qui protègent les plus faibles. Elle a aussi besoin d’un refus clair d’embellir les abus : le vol ne devient pas de l’habileté parce que les temps sont durs, l’accaparement ne devient pas légitime parce que les contrôles sont absents, et l’humiliation ne devient pas de la force parce que les gens sont épuisés. La guerre leur a déjà assez arraché ; il ne faut pas lui laisser aussi le pouvoir de déterminer la manière dont ils se traitent les uns les autres.
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