Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Centre de la bande de Gaza, Khan Younès une ville effacée et réécrite

27 mars 2026
La ville de Khan Younis maintenant, crédit photo ujfp Gaza

Un texte d’Abu Amir le 27 Mars sur la ville importante de Khan Younis : une ville de mémoires générationnelles accumulées qui n’a pas perdu son essence.

Khan Younès n’est pas une ville achevée, ni une histoire dont le dernier chapitre a été fermé. C’est une ville que différentes forces tentent d’effacer, encore et encore, comme si elle était réécrite par la contrainte, et non à l’encre. Khan Younès, cette ville palestinienne située au sud de la bande de Gaza, n’a jamais été un simple regroupement humain passager, mais un lieu vivant, façonné au fil des siècles, abritant une vie qui ne s’est jamais arrêtée malgré tout ce qu’elle a traversé.

Avant d’être connue sous ses images actuelles, avant d’être réduite à des scènes de destruction, Khan Younès était une ville animée, aux traits bien définis, avec ses marchés et ses maisons imprégnées de la chaleur des familles. Ses racines remontent à l’époque mamelouke, lorsqu’un caravansérail y fut établi pour accueillir les caravanes commerciales, faisant de la ville un point de passage entre le Levant et l’Égypte. C’est de ce caravansérail que la ville tire son nom. Ce nom n’était pas seulement une indication géographique, mais le reflet de son rôle historique en tant que lieu de vie, de rencontre et de récits partagés.

Les années ont passé, les époques ont changé, mais Khan Younès est restée présente, se transformant à chaque étape et redéfinissant son identité à chaque fois. Après la Nakba de 1948, la ville ne fut plus la même : elle devint un refuge pour des milliers de réfugiés palestiniens contraints de quitter leurs villes et leurs villages. Ils emportèrent avec eux les clés de maisons où ils ne sont jamais retournés, des histoires restées inachevées. À Khan Younès, ils ont tenté de recommencer, malgré la douleur. La vie n’était pas facile, mais la ville s’est élargie pour les accueillir, devenant peu à peu un espace plein de vie, malgré les traces profondes du déracinement.

Dans les ruelles, les maisons serrées les unes contre les autres, et les petits marchés, une vie entière s’est construite. Les enfants ont grandi, appris, fondé des familles, comme si la ville affirmait que la vie, malgré tout, pouvait continuer. Khan Younès n’était pas seulement un lieu de survie, mais un espace de vie, avec ses détails quotidiens : rires, rêves, fatigue et attente.

Mais cette vie n’a jamais été stable. Elle était toujours menacée, comme si la ville vivait au bord d’un temps incertain. À chaque guerre, les pertes s’accumulaient, mais ce qui s’est produit lors de la dernière guerre a été différent par son ampleur et sa brutalité. Il ne s’agissait plus de dégâts limités, mais d’une destruction massive touchant presque tout.

Khan Younès a été soumise à des bombardements intensifs, sans distinction entre les maisons ou les rues. Les quartiers autrefois animés sont devenus des étendues de décombres, et les villages ont disparu sans laisser de traces. Plus de la moitié des bâtiments de la ville ont été détruits ou gravement endommagés, et la destruction s’est étendue à la plupart de ses zones. Il est devenu difficile de reconnaître les lieux, comme si la ville d’autrefois avait été effacée de la mémoire visuelle.

Les maisons qui protégeaient les familles ont disparu, les routes reliant les habitants se sont effacées, et les infrastructures essentielles — hôpitaux, écoles — ont cessé de fonctionner. Tout ce qui constituait la structure de la vie quotidienne est devenu absent ou inutilisable. Des milliers de familles se sont retrouvées sans abri, sans endroit où retourner, comme si le sol lui-même n’était plus stable sous leurs pieds.

Et pourtant, Khan Younès ne peut être réduite à cette seule image. Elle n’est ni un amas de ruines, ni de simples chiffres dans des rapports. Khan Younès est une mémoire accumulée, faite d’histoires de générations qui ont vécu, appris, construit et aimé, malgré tout ce qu’elles ont affronté. C’est une ville qui porte en elle une étrange capacité à continuer, même lorsque tout semble perdu.

Les habitants ne regardent pas seulement leur ville telle qu’elle est aujourd’hui, mais aussi telle qu’elle était et telle qu’elle pourrait être. Ils conservent les images des maisons perdues et en gardent les détails, non seulement par nostalgie, mais comme une manière de s’accrocher à ce qui ne peut être effacé facilement. Ici, la mémoire n’est pas qu’un souvenir : c’est un acte silencieux de résistance.

À Khan Younès, le temps ne s’arrête pas au moment de la destruction. Il continue, bien que plus lourd. Les habitants tentent de réorganiser leur vie, même en l’absence des moyens les plus élémentaires. Une tente peut devenir un abri temporaire, un chemin incertain peut devenir une routine, et une simple tentative peut être le début d’une reconstruction.

La ville, malgré tout ce qu’elle a subi, n’a pas disparu. Elle vit dans ses habitants, dans leur langage, dans les détails de leur quotidien, dans leur détermination à rester. Peut-être que son apparence a changé, peut-être qu’elle a perdu beaucoup de ses repères, mais elle n’a pas perdu son essence.

Khan Younès n’est pas une ville morte. C’est une ville qu’on tente d’effacer, mais qui, à chaque fois, revient pour affirmer qu’elle est toujours là. Elle n’est plus comme avant, et peut-être ne le sera-t-elle jamais entièrement, mais elle restera, car ceux qui y vivent ne la voient pas comme un simple lieu, mais comme une partie d’eux-mêmes.

C’est cela qui fait de Khan Younès plus qu’une ville. C’est une histoire racontée et sans cesse réécrite, non pas parce qu’elle est terminée, mais parce qu’elle continue.

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