Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Déconstruire la région en silence : la politique du fait accompli à Gaza
1 janvier 2026En ce dernier jour de l’année passée et premier jour de l’année nouvelle deux textes d’Abu Amir: une analyse géopolitique juste et un constat désastreux qui perdure
Ne pas se tromper dans la lecture du projet du grand Israël
Il existe, au sein de larges segments de l’opinion publique arabe, une croyance répandue selon laquelle le projet du « Grand Israël » apparaîtrait soudainement au grand jour, sous la forme d’une annonce officielle fracassante, d’un document politique majeur ou d’accords explicites soumis aux peuples pour approbation ou rejet, comme si ce projet attendait un moment cérémoniel pour se révéler.
Cette croyance se renforce lorsqu’on y ajoute une autre illusion : celle selon laquelle le refus populaire, les communiqués de condamnation arabes ou les vagues saisonnières de colère suffiraient, à eux seuls, à arrêter ce processus, comme si l’histoire politique se gouvernait par les émotions et les déclarations, et non par les faits et les rapports de force. Cette perception ne reflète, en réalité, qu’une profonde naïveté politique et une mauvaise compréhension de la nature des grands projets stratégiques, qui ne se sont jamais construits dans le vacarme ni mis en œuvre à travers des discours et des slogans, mais par des trajectoires longues, complexes et graduelles. Les grands projets ne sont pas annoncés : ils sont exécutés. Ils ne sont pas soumis à référendum : ils sont imposés comme un fait accompli, se formant calmement, s’accumulant lentement jusqu’à devenir une réalité solide, difficile à modifier, voire même à contester.
L’histoire proche et lointaine nous enseigne que les transformations les plus dangereuses ne se présentent pas sous la forme de chocs soudains, mais prennent l’apparence de petites étapes dispersées, qui semblent, en surface, non liées entre elles, alors qu’elles constituent, en profondeur, les parties d’un même plan. De ce point de vue, considérer ce qui se déroule aujourd’hui dans le monde arabe comme des crises séparées ou des événements locaux isolés constitue une erreur de lecture fatale et une grave défaillance dans la compréhension politique et stratégique.
Aujourd’hui, on peut affirmer, sans exagération, que les contours de ce projet sont en train d’être tracés concrètement sur le terrain, non pas dans les livres ou les documents, mais dans la géographie même du monde arabe, à travers la fragmentation de ses États, l’érosion de leurs institutions et l’exacerbation de leurs contradictions internes. Ce que nous observons en matière de soutien aux tendances séparatistes, d’affaiblissement délibéré des entités centrales et d’interventions militaires directes ou indirectes n’est ni aléatoire ni le fruit du hasard, mais fait partie d’un processus global de réingénierie de la région.
Ce qui se passe dans certaines zones du sud de la Syrie, par exemple, ne peut être réduit à un simple trouble sécuritaire ou à un différend local ; cela doit être lu dans un contexte plus large visant à épuiser l’État, à frapper son unité et à le transformer en une géographie ouverte à la dislocation. Le soutien à des mouvements séparatistes dans des régions comme Soueïda, la mise en avant de protections extérieures ou la promotion d’un discours sur les minorités sont autant d’outils utilisés avec soin pour affaiblir le centre et saper l’idée d’un État national unificateur.
Le même schéma se répète dans d’autres parties du monde arabe, où l’on soutient des entités parallèles et des autorités de fait, comme en Somalie avec ce que l’on appelle le « Somaliland », ou dans le sud du Yémen, où les divisions historiques sont reproduites sous un nouvel habillage politique. Ces entités ne sont pas conçues pour devenir des États forts ou réellement indépendants, mais pour rester fragiles, à la souveraineté limitée, dépendantes du soutien extérieur pour leur survie, et se transformer avec le temps en instruments d’influence au service des intérêts de ceux qui les ont créées.
Dans le même contexte, les discussions autour de l’établissement de bases militaires israéliennes ou d’arrangements sécuritaires avancés dans certains pays arabes ne peuvent être dissociées de ce tableau d’ensemble ni du projet de redistribution de l’influence dans la région. Ces démarches ne relèvent pas d’une simple coopération sécuritaire passagère, mais indiquent une expansion stratégique calculée visant à encercler la région et à contrôler ses trajectoires politiques et sécuritaires de l’intérieur, et non seulement de l’extérieur.
L’idée fondamentale sur laquelle il convient de s’arrêter longuement est que ce que l’on appelle le projet du Grand Israël n’est pas seulement un slogan théorique présent dans des écrits idéologiques, mais un processus méthodique de réorganisation des équilibres de pouvoir, des frontières et des sphères d’influence. Ce projet repose, dans son essence, sur la fragmentation des États entourant Israël, en les transformant de pays centraux dotés d’armées et d’institutions en unités petites, conflictuelles, faibles et absorbées par leurs luttes internes.
Plus ces États se désagrègent, plus leur souveraineté s’érode et plus leur capacité à prendre des décisions indépendantes s’affaiblit, plus Israël gagne en puissance et en hégémonie, sans avoir à mener des guerres conventionnelles globales contre tous. Dans ce modèle, les petites entités se transforment en instruments dépendant d’Israël sur les plans sécuritaire et politique, opérant au sein de sa sphère d’influence et combattant parfois en son nom, ou détournant les conflits loin de lui.
Cependant, ce projet ne repose pas uniquement sur la force militaire ; il nécessite également une vaste couverture intellectuelle et médiatique. C’est là que la guerre médiatique apparaît comme une arme tout aussi dangereuse que l’armement conventionnel.
Les campagnes organisées contre Gaza et les alignements médiatiques orientés ne sont pas de simples divergences d’opinion ou une pluralité de discours, mais font partie d’une bataille de la conscience visant à redéfinir le juste et l’injuste. La déformation de la cause palestinienne, la déshumanisation de la victime et la présentation du crime comme un acte de légitime défense sont autant d’outils utilisés pour convaincre l’opinion publique, ou du moins pour l’anesthésier et l’empêcher de réagir. Dans cette bataille, les médias ne sont pas de simples relais neutres de l’événement, mais des acteurs centraux dans la construction du récit, dans la désignation de celui qui est perçu comme victime et de celui qui est présenté comme bourreau.
Le plus dangereux est que certaines voix arabes ont participé, consciemment ou non, à ces campagnes, se transformant en instruments humains au service d’un projet expansionniste plus vaste, tout en pensant exercer la liberté d’expression ou une prétendue rationalité politique. Ces voix, en définitive, ne défendent ni la paix ni le réalisme, mais contribuent à justifier la violence, à reproduire le récit israélien et à lui conférer une légitimité morale fallacieuse.
La destruction et le génocide qu’a subis Gaza ont révélé avec une clarté absolue la nature de la mentalité qui régit le comportement israélien : une mentalité de puissance absolue qui ne considère le droit international et les droits de l’homme que comme des obstacles temporaires. Israël a agi sans le moindre souci réel des réactions arabes ou internationales, sans respect des normes politiques, car il sait que le rapport de force penche en sa faveur et que la couverture médiatique et politique est assurée.
Plus grave encore, certaines élites arabes et occidentales se sont transformées en plateformes de justification, recyclant les mensonges et enveloppant les crimes d’un langage juridique ou moral fallacieux.
Israël n’a jamais dissimulé son hostilité envers tout ce qui n’est pas sioniste et n’a jamais renoncé à ses ambitions expansionnistes ; elle a toujours été claire dans sa vision, explicite dans son projet et progressive dans sa mise en œuvre.
Gaza, malgré le siège, la destruction et le sang versé, a constitué la première ligne de défense face à ce projet, non seulement pour la Palestine, mais pour la dignité de toute la région. Gaza a défendu l’honneur de la nation lorsque certains ont choisi le silence, lorsque d’autres ont osé dire sans honte : « la Palestine n’est pas ma cause », quand on l’a laissée seule face à l’une des machines de mort les plus féroces de l’ère moderne.
Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas seulement une tragédie palestinienne, mais un moment historique révélateur, qui met à l’épreuve la conscience de la région et sa capacité à comprendre ce qui se déroule autour d’elle et à relier les événements à leurs véritables contextes. Soit ces réalités sont lues comme des chapitres interdépendants d’une même histoire, soit tout le monde se réveillera trop tard face à une nouvelle réalité qui lui aura été imposée, sans avoir compris comment elle s’est formée: qui s’est tu, qui a justifié et qui a participé.
La bataille aujourd’hui ne se déroule pas uniquement sur le terrain, mais aussi dans les esprits : une bataille pour la compréhension, pour le refus de transformer les crimes en simples points de vue et les projets expansionnistes en malentendus politiques. Celui qui ne comprend pas comment se construisent et se mettent en œuvre les grands projets restera incapable de leur faire face, ou même d’expliquer ce qui se passe autour de lui, et découvrira trop tard que le fait accompli est désormais total et que le temps de la contestation est révolu.
Gaza entre les décombres et l’abandon, priver la population de toutes les conditions nécessaires à la vie, une tragédie dont les chapitres se complètent
Gaza vit ces jours-ci un état pesant de peur renouvelée, comme si elle était contrainte de retourner au cœur de la guerre sans annonce officielle ni préambule clair. Les sons qui ébranlent le territoire ne sont plus de simples bruits familiers et passagers, mais de violentes explosions résultant d’opérations continues de dynamitage d’immeubles dans les zones classées comme « zones jaunes », où l’armée israélienne est présente, notamment dans les régions orientales du territoire telles que l’est de Rafah, l’est de Khan Younès et la zone centrale, ainsi que l’est et le nord de la ville de Gaza. Ces explosions, audibles à de grandes distances, ravivent les souvenirs de la dernière guerre avec tout ce qu’elle a porté de terreur et de destruction, au point que les habitants du territoire ont l’impression que le ciel a de nouveau ouvert les portes de l’enfer, et que le calme fragile qui a suivi la guerre n’était qu’une courte pause entre deux vagues de douleur.
L’impact de ces explosions ne se limite pas à l’instant où elles se produisent, mais s’étend pour façonner une tragédie cumulative dont les chapitres se dévoilent jour après jour. Dans une scène humaine d’une cruauté extrême, des dizaines de bâtiments qui avaient été partiellement détruits pendant la guerre, dont il ne restait parfois qu’une chambre ou un salon ayant survécu par miracle, s’effondrent aujourd’hui. Ces vestiges étaient devenus le dernier refuge de centaines de familles qui avaient préféré vivre entre des murs fissurés plutôt que de s’installer dans des tentes incapables de protéger de la chaleur estivale ou du froid hivernal. Ces familles, qui tentaient de s’accrocher à ce qu’il leur restait de la notion de foyer, se sont retrouvées face à une nature impitoyable : les fortes pluies et les vents violents, conjugués aux secousses répétées provoquées par le dynamitage de bâtiments voisins, ont entraîné l’effondrement de ces constructions délabrées, s’abattant sur leurs occupants et transformant un abri provisoire en tombe soudaine.
À Gaza, la mort n’est plus uniquement le résultat de bombardements directs ; elle est devenue la conséquence inévitable d’une destruction différée. Chaque jour apporte son lot de nouvelles sur une maison qui s’est effondrée sur ses habitants, sur des victimes tombées parce qu’elles avaient tenté de survivre en s’abritant sous ce qui restait de murs et de toits. Ainsi se poursuit la tragédie humaine d’un peuple puni jusque dans sa tentative de se protéger, un peuple laissé seul face à son destin, tandis que le monde choisit de détourner le regard et de préférer le silence à l’action.
Alors que cette catastrophe humanitaire s’aggrave et que les besoins de la population en soutien et en aide augmentent sous toutes leurs formes, la décision des autorités israéliennes de retirer les permis de travail à plus d’une dizaine d’organisations humanitaires internationales, parmi lesquelles Médecins Sans Frontières, est venue porter un coup supplémentaire et sévère à une société déjà dévastée. Cette décision, qui entrera en vigueur au début du mois prochain, s’accompagne d’une demande faite à ces organisations de mettre fin à leurs activités d’ici le 1er mars, ce qui signifie concrètement priver des centaines de milliers de personnes de services vitaux qui constituaient une véritable bouée de sauvetage dans un contexte d’effondrement quasi total des infrastructures sanitaires et humanitaires du territoire.
La gravité de cette décision ne réside pas seulement dans son caractère administratif, mais dans ses conséquences directes sur le terrain. La majorité de ces institutions œuvraient dans les domaines de l’aide humanitaire et des soins de santé, fournissant des services qu’aucune entité locale, dans les conditions actuelles, ne peut remplacer ni combler le vide qu’elles laisseront. Avec le départ de ces organisations, les hôpitaux seront encore plus démunis, la capacité de porter secours aux blessés et de soigner les malades diminuera, et les civils paieront, une fois de plus, le prix de décisions politiques prises loin de leurs souffrances quotidiennes.
Le tableau à Gaza aujourd’hui apparaît profondément interconnecté : les opérations de dynamitage, l’effondrement des bâtiments et le retrait des permis accordés aux organisations humanitaires ne sont pas des événements isolés, mais des maillons d’une même chaîne de pression et d’asphyxie systématiques, visant à priver la population de toutes les conditions nécessaires à la vie, après l’avoir déjà dépouillée de ses maisons, de sa sécurité et de ses droits fondamentaux. Dans ce lieu, les habitants ne vivent pas seulement sous la menace de la mort, mais sous le poids d’une attente permanente de ce qu’il y a de pire, tandis que le monde reste un témoin silencieux d’une tragédie dont les chapitres se répètent sans qu’aucune fin ne se profile à l’horizon.
Gaza aujourd’hui n’est pas seulement une zone géographique sinistrée, mais un témoignage vivant d’une souffrance humaine complexe, où s’entremêlent les séquelles de la guerre, la dureté de la nature et la cruauté des décisions politiques, pour façonner une réalité insoutenable. Pourtant, ses habitants sont contraints de composer avec elle jour après jour, dans une lutte ouverte contre la douleur, dans l’attente d’une justice absente depuis trop longtemps.
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