Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Entre la tente et l’attente : re-donner une chaleur vivante
9 janvier 2026Le compte rendu d’Abu Amir de l’action “Un hiver au chaud”; l’histoire d’un déplacement sans fin et d’une chaleur qui sauve ce qu’il reste de la vie. 8/01
Dans les camps de déplacés, la vie ne commence pas à partir de zéro, mais bien en dessous de ce seuil. L’être humain s’y retrouve contraint de redéfinir le sens même de l’existence, dans des conditions qui manquent du minimum requis pour une vie digne. Ces camps, installés dans l’urgence sous la pression des bombardements, de la peur et de la mort, n’ont jamais été conçus pour accueillir une vie prolongée. Ils n’étaient pas préparés à abriter des centaines de milliers de familles arrachées de force à leurs foyers, transformant ainsi la tente, solution temporaire, en une réalité permanente imposée par la dureté des jours et la longueur de l’attente.
La vie dans les camps de déplacement avance à un rythme lent et lourd, pesant sur des familles privées de véritables infrastructures : pas de réseaux d’eau potable sûrs, pas de systèmes d’assainissement préservant la dignité humaine, pas d’électricité pour dissiper l’obscurité de la nuit, ni de routes protégeant les enfants de la boue en hiver ou de la poussière en été. Ce sont des espaces ouverts, où l’accès à une eau potable devient un défi, assurer un repas suffisant un exploit, et disposer d’une couverture chaude lors d’une nuit froide un rêve sans cesse repoussé.
Une question s’impose alors : ceux qui vivent hors de la bande de Gaza peuvent-ils imaginer l’ampleur de la tragédie vécue par les familles déplacées ? Peut-on concevoir une mère passant la nuit éveillée à surveiller ses enfants grelottant de froid, ou un père impuissant face aux larmes de son fils qui demande quelque chose de simple qu’il est incapable de lui offrir ? Le manque de ressources alimentaires, la pénurie d’eau potable, l’absence d’équipements hivernaux et la disparition du sentiment de sécurité ne sont pas de simples titres résumant une souffrance générale : ce sont des détails quotidiens qui s’impriment profondément dans les âmes et laissent des blessures invisibles à l’œil nu.
Ce que transmettent les médias ou capturent les objectifs des caméras ne représente qu’une infime partie de ce que vivent réellement les déplacés aujourd’hui. L’image peut montrer la tente, mais elle ne traduit pas le poids de la nuit à l’intérieur ; elle peut montrer les visages des enfants, mais elle ne transmet ni la sensation permanente de la faim, ni le sentiment d’impuissance qui ronge le cœur des pères et des mères, ni la peur renouvelée du lendemain. Ces familles, par centaines de milliers, n’ont pas seulement perdu leurs maisons et leurs biens ; elles ont auparavant perdu leurs fils, leurs frères, leurs pères, leurs mères et leurs proches. Elles ont perdu avec eux le sentiment de sécurité et de stabilité, et les souvenirs d’une vie entière, construite pierre après pierre au fil de longues années, se sont dissipés.
Sous les bombardements, la mort, la faim et la soif, ces familles ont fui de force, emportant ce qu’il restait de leurs vies, pour se réfugier dans des zones reculées impropres à l’habitation. Elles y ont dressé des tentes usées en tissu, parfaitement conscientes qu’elles ne protègent ni de la chaleur de l’été ni du froid de l’hiver, mais qu’elles constituent l’unique option possible. Durant deux années entières de guerre, les déplacés ont supporté l’insupportable, patienté sans se plaindre et se sont accrochés à un seul espoir qui les accompagnait : le retour. Le retour aux villages, aux terres, aux maisons, à l’odeur du passé qui n’a jamais quitté leur mémoire.
Mais cet espoir s’est prolongé dans l’attente. La guerre s’est arrêtée, mais le retour est resté suspendu. Les promesses se sont répétées jusqu’à perdre tout sens, jour après jour l’espoir s’est estompé davantage dans les yeux des déplacés. L’attente est devenue un fardeau pesant, d’autant plus que la réalité ne s’améliore pas, mais se dégrade. Les aides fournies ne suffisent pas à couvrir les besoins essentiels et, bien souvent, elles ne répondent pas aux priorités réelles des familles ou arrivent à un moment où elles ne sont plus suffisantes.
Dans les camps de déplacés de Mawassi Khan Younès, où vivent de nombreuses familles d’agriculteurs habituées à subvenir à leurs besoins par leur travail de la terre, règne aujourd’hui une colère contenue. Une colère qui ne s’exprime pas par des cris, mais par l’épuisement et le désespoir. Lorsque nos équipes se sont assises avec les habitants pour comprendre les raisons de cette colère, les réponses ont été bouleversantes : ils ont exprimé leur désespoir face à tout, la vie, les aides, les fausses promesses, et même les informations qui ne leur apportent plus aucun espoir réel.
Ils ont parlé de leur incapacité à continuer, des regards de leurs enfants réclamant nourriture, chaleur et sécurité. Des mères ont pleuré en décrivant comment la nuit, à l’intérieur des tentes, devient un véritable supplice : les enfants y grelottent de froid, la tente se transforme la nuit en un véritable réfrigérateur où tout se fige. Ils ont parlé d’enfants portant les mêmes vêtements pendant une semaine ou plus, non par négligence, mais parce qu’ils n’en possèdent qu’un seul. Ils ont évoqué la privation de leurs enfants des choses les plus simples qu’ils désirent, comme la viande et les fruits, et ce sentiment d’impuissance qui les tue chaque fois qu’un enfant demande quelque chose de simple qu’ils sont incapables de lui fournir.
Les enfants de Gaza ne vivent pas leur enfance, leurs parents vivent une souffrance doublée,la douleur de la perte et celle de l’impuissance, mourant intérieurement des centaines de fois en tentant de protéger leurs enfants d’une réalité plus dure que leur âge.
Au cœur de cette réalité cruelle, et face à l’aggravation des besoins humanitaires dans les camps de déplacés, nos équipes ont entamé des préparatifs rapides afin d’apporter une réponse urgente pour atténuer une partie de la souffrance des enfants. En quelques jours, la quantité nécessaire a été préparée et, dans le cadre de l’initiative « Un hiver au chaud », lancée par UJFP chaque hiver comme réponse directe aux besoins des familles déplacées et pour affirmer que la chaleur n’est pas un luxe mais un droit humain fondamental.
Dans le prolongement de notre engagement aux côtés des familles déplacées, et en particulier des familles d’agriculteurs nous continuons de soutenir, l’initiative a ciblé les enfants des camps Al-Fajr et Al-Somoud, où 900 pièces de vêtements d’hiver ont été distribuées aux enfants de ces deux camps.
Ces vêtements ont fait une réelle différence dans la vie des enfants. Ils ont dessiné un sourire sur des visages épuisés par le froid, leur ont offert un sentiment temporaire de chaleur et de sécurité, et ont rendu aux parents une part du sentiment qu’ils ne sont pas seuls sur ce chemin difficile. Les familles ont exprimé leur gratitude pour la rapidité de la réponse, affirmant que cette initiative n’était pas une surprise, mais la continuité de l’approche d’UJFP, qui consiste à fournir ce dont ils ont réellement besoin, et non ce qui est décidé de loin comme étant approprié pour eux.
À la fin de la rencontre, les habitants n’ont pas demandé beaucoup. Ils n’ont pas réclamé une aide globale pour l’ensemble du camp, mais ont appelé à la poursuite du soutien aux familles les plus démunies et à la fourniture de matériel d’hiver, en particulier des couvertures, car certaines familles gèlent littéralement de froid la nuit. Cet appel n’est pas une simple demande d’aide, mais un cri humain face à l’oubli, et une invitation sincère à tous ceux qui peuvent contribuer à soulager la souffrance de familles épuisées par l’attente.
L’initiative « Un hiver au chaud » n’est pas seulement une distribution de vêtements ; c’est un message de solidarité et un témoignage que l’humanité est encore capable d’atteindre les tentes lointaines. Dans les camps de déplacés, la chaleur peut faire la différence entre une nuit cruelle et l’espoir d’un matin un peu moins douloureux.
Lien vers les photos et vidéos
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