Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Gaza aux enchères politiques ouvertes

25 janvier 2026

Prévoir de construire des gratte-ciel sur les ruines de la souveraineté d’un pays et d’un peuple : un texte cinglant de lucidité d’Abu Amir le 24 Janvier

En temps de grandes crises, les solutions semblent désormais sortir des tiroirs des sociétés de promotion immobilière plutôt que des tables de la politique et de la justice. Depuis la tribune du Forum de Davos, où le destin des peuples se décide entre deux conférences et un café luxueux, Donald Trump, le courtier chevronné, a déclaré avec assurance que Gaza est un « site exceptionnel en bord de mer », et que sa transformation en une ville de gratte-ciel serait un « succès spectaculaire ». En une seule phrase, Gaza est passée du statut d’un peuple assiégé, de terre occupée et de tragédie humanitaire prolongée, à celui d’un terrain d’investissement à la vue maritime attrayante.

Quand le politicien regarde le monde avec les yeux d’un promoteur immobilier

Trump n’a pas regardé Gaza comme une ville qui saigne, ni comme un nœud politique complexe, ni comme une terre soumise à l’occupation et au blocus. Il l’a regardée comme un entrepreneur regarde un terrain vague : ici une tour… là un centre commercial… sur la côte une marina internationale… et entre les deux un complexe résidentiel fermé pour l’élite mondiale. Dans le nouveau vocabulaire de l’investissement, il n’y a pas de place pour des mots tels que : souveraineté, autodétermination, justice ou dignité. Il n’y a que des termes plus en vogue :
« replanification », « réaffectation des terres », « maximisation des rendements », “opportunités de croissance ».

La nouvelle Gaza : un projet cosmétique sur une plaie ouverte

On parle d’une « nouvelle Gaza » construite à partir de zéro. Zéro de quoi ? Zéro mémoire ? Zéro histoire ? Zéro êtres humains ?

On dit que 81 % des bâtiments du territoire sont détruits ou endommagés. Dans le langage politique, c’est un chiffre tragique ; dans le langage du capital, c’est une « vaste opportunité de reconstruction ».
On dit aussi que 2,1 millions de personnes vivent dans la bande. Dans le langage humain, c’est un peuple ; dans le langage de l’investissement, c’est une « densité démographique susceptible d’être redistribuée ». Ainsi, la catastrophe devient une offre d’investissement, et la tragédie un fichier PowerPoint intitulé : « Gaza, les potentiels inexploités ».

Des gratte-ciel au lieu de la justice transitionnelle

La logique dominante aujourd’hui est extrêmement simple : pourquoi traiter la cause du problème alors qu’on peut en polir la façade ?

Occupation ? On la recouvre de verre réfléchissant. Blocus ? On y ajoute des balcons avec vue sur la mer. Oppression politique ? On la suspend à un éclairage LED nocturne séduisant.

Au lieu de poser la vraie question — qui occupe la terre ? qui contrôle les frontières ? qui domine le ciel et la mer ? — on pose la question la plus élégante : combien d’étages fera la tour ? et de quelle couleur sera la façade ?

Gaza pour qui ? Une question embarrassante dans les catalogues officiels

Dans toutes ces visions brillantes, une question est délibérément absente : à qui appartiendra la nouvelle Gaza ? Les habitants de Gaza en seront-ils propriétaires dans leur propre ville ? Ou de simples résidents temporaires dans des tours construites sur les ruines de leurs maisons ?

Le réfugié né dans un camp recevra-t-il un appartement donnant sur la Méditerranée ?
Ou se verra-t-il offrir un poste d’agent de sécurité dans un projet d’investissement appelé « Gaza du futur » ?

Qui décide ? Qui investit ? Qui profite ? Et qui paie le prix ?

La réponse est souvent connue, mais elle ne convient pas aux brochures promotionnelles.

Une ville sans souveraineté : un gratte-ciel au plafond politique bas

Ce qui est proposé n’est pas un projet de reconstruction, mais un projet de maquillage politique. Une ville construite sans souveraineté. Des ports créés avec l’autorisation des autres. Des points de passage ouverts et fermés par des ordres extérieurs. Un ciel surveillé, une mer entravée, et une terre sans décision.

Vous pouvez construire la plus haute tour du Moyen-Orient, mais sans liberté… elle restera basse. Vous pouvez concevoir la façade la plus luxueuse, mais sans dignité, le bâtiment restera fragile, quelle que soit sa hauteur.

Trump le promoteur : un permis de construire délivré par le monde

Trump parle d’un succès spectaculaire . Mais la question est spectaculaire pour qui ?

Pour les entreprises de reconstruction ? Pour les sociétés d’armement qui ont détruit puis seront chargées de reconstruire ? Pour les fonds d’investissement qui voient dans la destruction une opportunité en or ? Le succès, dans leur dictionnaire, signifie des profits élevés. Dans celui des peuples, le succès signifie liberté, dignité, droit à la vie.

Gaza n’est pas une terre vide… Gaza est mémoire et identité

Gaza n’est pas un terrain sans propriétaire. Ce n’est pas un projet d’ingénierie à livraison différée. Ce n’est pas une opportunité d’investissement en attente d’appel d’offres. Gaza est une mémoire collective. Des rues qui ont des noms. Des maisons qui ont des histoires. Des gens qui ont des racines. Et tout cela ne peut pas être réduit à un élégant plan d’urbanisme.

Conclusion : pas de reconstruction sans libération

La reconstruction sans liberté… c’est un embellissement de l’occupation.
La construction sans souveraineté… c’est un décor politique.
La ville sans ses habitants… c’est un projet sans âme.

Vous pouvez ériger de hautes tours, mais les peuples ne se mesurent pas en mètres, ils se mesurent en dignité.

La dernière question

Voulons-nous une Gaza, pâle copie de la « New York de l’Orient » ? Ou la voulons-nous d’abord libre, puis reconstruite par ses habitants comme ils l’entendent ?

Voulons-nous une ville brillante sans pouvoir de décision ? Ou une ville modeste mais indépendante ?

La différence n’est pas dans le nombre d’étages, mais dans celui qui possède la terre et dans celui qui écrit le destin.

Nos articles sont gratuits car nous pensons que la presse indépendante doit être accessible à toutes et tous. Pourtant, produire une information engagée et de qualité nécessite du temps et de l’argent, surtout quand on refuse d’être aux ordres de Bolloré et de ses amis… Pourvu que ça dure ! Ça tombe bien, ça ne tient qu’à vous :


ARTICLE AGORA SUIVANT :

Chronique " Gaza Urgence Déplacé.e.s" | Gaza : La bataille de la survie dans les champs