Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Gaza une image falsifiée et une réalité occupée

11 février 2026
Accumulation de déchets crédit photo The Palestinian Information Center, 11 février 2026

Un texte d’Abu Amir le 11 Février : quand la tragédie est présentée comme la vie. Des images falsifiées et des récits fabriqués; les zones jaunes ne cessent de s’étendre…..

Alors que la machine de la mort israélienne continue de faucher des vies innocentes à Gaza, une autre guerre, moins bruyante mais plus dangereuse, se poursuit en parallèle : une guerre contre la conscience, contre la vérité, et contre l’image de la réalité dans l’esprit du monde. Aujourd’hui, Gaza n’est pas seulement bombardée par des missiles, elle est aussi bombardée par des images falsifiées, des récits fabriqués et des scènes extraites du contexte de l’extermination pour être présentées comme preuve d’une « vie normale ». Cependant, le tableau le plus douloureux à Gaza n’est pas l’ouverture d’un restaurant, ni une séquence montrant une rue illuminée, ni un café bondé sous les caméras, mais la réalité sur le terrain : environ 63 % de la superficie de la bande de Gaza est désormais sous occupation et souveraineté israélienne directe, dans ce qu’on appelle les « zones jaunes », lesquelles s’étendent jour après jour, engloutissant la terre et transformant le territoire en poches humaines encerclées à l’intérieur de zones militaires.

Occupation de la terre: quand Gaza devient des poches isolées

Les zones jaunes ne sont pas de simples lignes sur des cartes militaires, elles représentent une nouvelle réalité géographique imposée par la force. Ce sont des zones interdites aux Palestiniens, où les maisons sont démolies, les terres nivelées, et des sites militaires construits, transformant Gaza d’un espace géographique continu en un patchwork de poches humaines assiégées. Voici la scène réelle : la terre est arrachée, les habitants sont poussés vers des espaces plus petits, et la vie est comprimée jusqu’à l’asphyxie. Mais ce tableau n’apparaît pas dans les vidéos virales, ni dans les reportages des chaînes qui cherchent des « histoires positives », ni dans le contenu des créateurs de réseaux sociaux en quête de vues.

Les camps inondés: le visage le plus cru de la tragédie

Si l’occupation de la terre est le crime majeur, le tableau le plus cruel est celui des camps qui croulent sous les eaux usées. Des tentes installées sur des sols pollués, des eaux stagnantes envahissant les ruelles, des enfants jouant au milieu des odeurs nauséabondes et des maladies, des familles entières vivant dans des conditions incompatibles avec la vie humaine. Il ne s’agit pas d’une crise passagère d’infrastructures, mais d’une conséquence directe du blocus, de la destruction et de l’interdiction d’introduire carburant et matériel. C’est une politique délibérée visant à transformer la vie en fardeau, la survie en combat quotidien, et la dignité en luxe impossible. Pourtant, rien de tout cela n’apparaît dans les vidéos brillantes, ni dans les reportages qui cherchent des « scènes de vie normale », ni dans le contenu qui réduit Gaza à un restaurant, un café ou une rue illuminée.

Falsification de la tragédie plutôt que son déni

Les médias israéliens et certains médias occidentaux ne nient pas les meurtres, mais ils les neutralisent visuellement et moralement. Ils présentent des scènes partielles de la vie, sorties de leur contexte, pour dire au monde : « Regardez, Gaza n’est pas comme on le dit, il y a de la vie, des restaurants, des rires. »

Et c’est là que réside le danger de certains créateurs de contenu à l’intérieur de Gaza, qui participent – consciemment ou non – à ce processus. Quand un confort partiel est montré au milieu d’un océan de destruction, la tragédie devient exceptionnelle, l’occupation devient une arrière-plan invisible, et la vérité majeure est effacée : Gaza est occupée, grignotée et transformée en un espace invivable. Gaza n’est pas un décor touristique à capturer à travers l’objectif d’une caméra et à vendre sur les réseaux sociaux, ni un restaurant à inaugurer ou un centre commercial à filmer, ni une rue éclairée pour paraître comme un morceau de vie normale. Gaza, dans sa réalité nue, est une mère cherchant son enfant sous les décombres, une famille vivant sur des eaux usées, une ville dont les limites sont redessinées par la force militaire et comprimées jusqu’à l’asphyxie, un peuple assiégé géographiquement autant que politiquement et économiquement. C’est la scène que l’on cherche à cacher derrière des images soigneusement sélectionnées, extraites du contexte de l’extermination pour paraître comme preuve que la vie continue normalement, alors que la réalité dit que la vie est arrachée de ses habitants de force.

À l’ère de l’image, la vérité n’est plus mesurée par ce qui se passe, mais par ce qui est montré. Le récit est devenu une arme, et celui qui possède l’image a le pouvoir de façonner la perception mondiale de la réalité et de réorganiser la conscience mondiale selon ses intérêts. Lorsque l’image est falsifiée, la vérité l’est également, et le crime est reproduit sous une forme atténuée moralement, justifiée, normalisée ou oubliée. Publier des scènes partielles de la vie sans contexte d’occupation, de destruction n’est pas un impartialisme médiatique, mais une contribution, consciente ou inconsciente, à l’atténuation de la tragédie, à sa transformation en arrière-plan éloigné.

Il ne s’agit pas de dramatiser la douleur de manière ostentatoire ni de transformer la souffrance en spectacle émotionnel consommable, mais de la transmettre avec honnêteté et responsabilité. Il ne s’agit pas de courir après les tendances et les « likes », mais de protéger la vérité contre la falsification. Gaza ne doit pas être présentée comme une ville naturelle vivant des conditions exceptionnelles, mais comme une ville occupée, détruite et assiégée méthodiquement, que le monde est invité à regarder avec moins de sensibilité et moins de colère. C’est de là que découle la responsabilité éthique de chaque journaliste, créateur de contenu et militant : chaque image publiée de Gaza n’est pas simplement un contenu, mais une position politique et morale. Filmer un restaurant sans contexte peut servir à embellir l’extermination ; publier une scène de vie sans mention de l’occupation peut devenir un outil entre les mains de l’occupant pour affaiblir le récit palestinien. L’image n’est pas innocente, la caméra n’est pas neutre, sortie de son contexte et réutilisée dans le récit du pouvoir.

Aujourd’hui, Gaza n’est pas une histoire humaine passagère, consommée puis oubliée, mais un test éthique pour le monde entier : une terre grignotée, un peuple comprimé, des camps inondés d’ordures et de maladies, une ville massacrée en direct, tandis que des images falsifiées sont fabriquées pour atténuer le poids du crime et réécrire la conscience mondiale. Celui qui trahit l’image trahit la vérité, et celui qui trahit la vérité trahit le sang.

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