Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | La Cisjordanie est tombée lorsque Gaza a été perdue ?
13 février 2026
Vu de Gaza, un texte d’Abu Amir le 13 Février sur la division palestinienne et la désintégration du projet national palestinien
La question palestinienne constitue l’un des conflits politiques les plus complexes et les plus persistants du système international contemporain. Au cours des dernières décennies, elle a subi de profondes transformations qui ont remodelé sa structure politique et géographique. Parmi ces transformations, la division entre la bande de Gaza et la Cisjordanie se distingue comme un moment charnière qui a affecté le parcours du projet national palestinien et la capacité des Palestiniens à agir politiquement et à négocier. Dans ce contexte, l’expression « La Cisjordanie est tombée lorsque Gaza a été perdue » peut être comprise comme une description analytique des conséquences de la fragmentation interne, et non comme un simple slogan politique ou une expression émotionnelle. Elle indique également que toutes les parties palestiniennes impliquées dans la division portent une responsabilité pleine et entière dans la détérioration du projet national, y compris la désintégration de l’Autorité palestinienne, le recul de la capacité de négociation et l’expansion de l’occupation israélienne et de la colonisation sur le terrain.
Depuis 2007, les Palestiniens ne travaillent plus dans un cadre politique unifié, mais deux systèmes politiques pratiquement séparés ont émergé, chacun avec son discours, ses mécanismes et ses priorités. Cette division n’était pas un simple différend administratif ou partisan, mais a représenté une transformation stratégique dans la nature de la cause palestinienne. Elle a conduit à la désintégration de la référence nationale unificatrice et à l’affaiblissement de la capacité à formuler une stratégie globale pour faire face à l’occupation et interagir avec le système international. Aux yeux de nombreux acteurs internationaux, la direction palestinienne est devenue incapable de prétendre représenter l’ensemble du peuple palestinien dans toutes ses composantes géographiques et politiques, ce qui s’est reflété dans les processus de négociation et dans la place de la question palestinienne à l’agenda international.
Dans ce contexte, Israël a joué un rôle central dans la consolidation de cette division et sa transformation en une réalité politique et géographique permanente. Depuis des années, les gouvernements israéliens successifs ont adopté une approche stratégique fondée sur la gestion du conflit plutôt que sa résolution, et sur la fragmentation de l’unité palestinienne par des politiques de séparation géographique et administrative entre Gaza et la Cisjordanie. Ces politiques ont inclus l’imposition d’un blocus de longue durée sur la bande de Gaza, le renforcement des restrictions sur les déplacements entre Gaza et la Cisjordanie, et le soutien à des arrangements politiques et sécuritaires qui ont empêché la réunification du système politique palestinien. Israël a également tiré profit de cette division pour saper tout processus de négociation global, en affirmant qu’il n’existe pas de partenaire palestinien unifié capable de mettre en œuvre un accord de paix, un discours qui a trouvé un écho auprès de certaines parties internationales.
La perte de Gaza en tant que partie d’un système décisionnel national unifié n’a pas seulement affecté la bande elle-même, mais s’est directement répercutée sur la Cisjordanie. Dans le contexte de la division, l’occupation a pu étendre ses politiques de colonisation et remodeler la géographie politique de la Cisjordanie à un rythme accéléré, profitant de l’absence d’un front palestinien unifié capable d’imposer un coût politique ou diplomatique à ces politiques. La division a également contribué à déplacer l’attention internationale de la recherche d’une solution politique globale vers la gestion du conflit, la question palestinienne étant désormais réduite à des crises humanitaires et sécuritaires séparées, plutôt qu’à une cause de libération et de droit à l’autodétermination.
Ces dernières années, la Cisjordanie a connu une transformation qualitative dans la nature du contrôle politique et sécuritaire, dépassant les limites prévues par les accords d’Oslo, qui divisaient les territoires palestiniens en zones « A », « B » et « C ». Au lieu de se contenter d’un contrôle total de la zone « C », Israël a commencé à étendre ses prérogatives à l’intérieur des zones officiellement classées sous administration civile et sécuritaire de l’Autorité palestinienne. Ces transformations ont inclus le transfert de certaines compétences de planification et administratives aux autorités israéliennes, la facilitation de l’achat de terres par des Israéliens, et l’expansion des interventions sécuritaires et administratives dans les zones d’autonomie palestinienne, ce qui a conduit à une réduction effective du rôle de l’Autorité palestinienne et à l’érosion de sa structure souveraine fragile. Le gouvernement israélien a récemment approuvé des mesures lui accordant de vastes pouvoirs même dans les zones « A » et « B », y compris l’intervention dans les questions foncières, les infrastructures et les ressources naturelles, ce que des observateurs ont considéré comme une étape vers l’imposition d’une souveraineté israélienne de facto sur la Cisjordanie et la remise en cause de la possibilité d’un futur État palestinien. Ces politiques, accompagnées d’une expansion coloniale sans précédent, n’ont pas seulement fragmenté le territoire palestinien, mais ont également vidé le concept d’autonomie palestinienne de son contenu politique, transformant l’Autorité palestinienne en une entité administrative aux compétences limitées opérant dans un cadre de domination de l’occupation.
Les développements récents indiquent qu’Israël œuvre de plus en plus à consolider un projet d’annexion de facto de la Cisjordanie, que ce soit par des mesures juridiques et administratives ou par l’imposition de faits accomplis sur le terrain difficiles à inverser politiquement, tout en réduisant le rôle de l’Autorité palestinienne comme étape préparatoire à la redéfinition du statut juridique et politique de la Cisjordanie, ouvrant la voie à la fin du modèle d’autonomie palestinienne tel qu’il a été conçu dans le cadre des accords d’Oslo. Ce processus a atteint son paroxysme pendant la guerre contre Gaza, lorsque l’attention mondiale était focalisée sur les développements du conflit et les accusations de violations graves du droit international humanitaire, tandis que la Cisjordanie connaissait l’une des plus grandes vagues de colonisation, de confiscation de terres et d’expansion des colonies de ces dernières années, profitant de l’absence de pression internationale concentrée et de l’attention internationale portée à la crise dans la bande de Gaza.
Sur le plan interne, la division a contribué à redéfinir la nature de la gouvernance politique en Cisjordanie, où la vision globale de libération a reculé au profit de la gestion d’une réalité complexe sous occupation. Cette transformation n’était pas un simple choix politique, mais le résultat de l’interaction entre pressions externes et défis internes, ce qui a conduit à l’élargissement du fossé entre la société palestinienne et ses institutions politiques, et à la montée de formes d’expression politique en dehors des cadres traditionnels. Dans ce contexte, on peut dire que la Cisjordanie, comme Gaza, est devenue un espace de gestion de crise plutôt qu’un centre d’un projet de libération unifié, et que la responsabilité de cette réalité incombe principalement à toutes les parties palestiniennes qui ont participé ou été impliquées dans la division, puisque leurs choix politiques et administratifs ont directement contribué à renforcer l’occupation, à affaiblir l’Autorité palestinienne et à rendre toute action palestinienne unifiée plus difficile.
Ces transformations ne peuvent être comprises indépendamment du contexte géopolitique plus large, où la division palestinienne a coïncidé avec la reconfiguration du système régional et international, le recul de la centralité de la question palestinienne dans les politiques mondiales, et l’émergence de nouvelles priorités sécuritaires et économiques. Les processus de normalisation régionale ont également contribué à réduire les outils de pression politique sur l’occupation, faisant de la division palestinienne un facteur supplémentaire d’affaiblissement de la capacité d’influence sur l’équation internationale.
De ce point de vue, l’expression « La Cisjordanie est tombée lorsque Gaza a été perdu » ne signifie pas que la Cisjordanie a perdu directement sa position géographique ou politique, mais indique que la fragmentation de l’unité nationale a conduit à la perte du pilier fondamental du projet palestinien : la cohésion politique et géographique. L’expérience historique a montré que la force de tout mouvement de libération réside dans son unité et sa capacité à présenter un discours et une stratégie unifiés, et que la division interne est souvent plus dangereuse que les pressions externes, surtout lorsqu’elle est exploitée et renforcée par la puissance occupante, tout en sachant que la responsabilité de cette division incombe à tous ceux qui y ont été impliqués.
La restauration de l’unité politique entre Gaza et la Cisjordanie n’est pas seulement une nécessité morale ou nationale, mais une condition structurelle pour replacer la question palestinienne au centre de l’attention internationale et pour redéfinir le conflit comme un conflit sur les droits et la souveraineté, et non comme un simple différend administratif ou humanitaire. Sans unité politique et stratégique, la géographie palestinienne restera fragmentée, le projet national continuera de s’éroder, et la Cisjordanie et Gaza, chacune séparément, resteront dans une position défensive plutôt que dans une position d’action politique influente.
Cette analyse révèle que la perte de Gaza du système national unifié n’a pas été un événement local isolé, mais le résultat de l’interaction entre la division interne et les politiques israéliennes visant à fragmenter l’unité palestinienne, à gérer le conflit à long terme et à imposer de nouveaux faits juridiques et géographiques. La reconstruction de l’unité nationale n’est pas simplement une option politique, mais une nécessité historique pour rétablir la cause palestinienne en tant que cause de libération, de droit à l’autodétermination dans le système international contemporain.
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