Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | La réalité de la vie à Gaza pour bien comprendre la solidarité
15 février 2026
Le compte rendu de l’action humanitaire de la semaine du 15 Février : quand la vie est mise à l’épreuve dans ses moindres détails et qu’il faut lutter pour le sens même de l’existence
Une introduction qui n’est pas un préambule à un rapport, mais la description d’un état humain global, qui constitue l’arrière-plan dans lequel s’inscrivent toutes les interventions de l’UJFP. Chaque repas préparé, chaque séance de soutien psychologique, chaque espace éducatif et chaque initiative agricole ne sont pas des actes isolés, mais des réponses directes à la réalité, et une tentative quotidienne de rendre la vie possible dans un lieu où l’être humain est mis à l’épreuve dans les moindres détails de son existence.
À Gaza, la souffrance n’arrive pas d’un seul coup. Elle s’infiltre lentement dans les détails du quotidien, jusqu’à ce que l’ordinaire lui-même devienne un fardeau pesant. Ici, la douleur ne commence pas uniquement avec les bombardements, mais dès le réveil, lorsque les gens passent en revue les premières questions de la survie : y aura-t-il de l’eau aujourd’hui ? Trouverons-nous de quoi nourrir nos enfants ? Passerons-nous la nuit au même endroit ou serons-nous contraints de partir une fois de plus ? La guerre à Gaza ne se mesure pas seulement au nombre de frappes aériennes, mais au nombre de fois où le sentiment de sécurité est arraché, et au nombre de nuits que les gens passent dans des lieux qui ne ressemblent pas à des maisons, qui n’offrent ni chaleur, ni intimité. Le déplacement forcé n’est plus un événement exceptionnel, mais un état permanent, dans lequel les corps se déplacent tandis que les âmes restent suspendues aux lieux laissés derrière elles. Dans cette réalité, la vie s’érode par ses marges. L’économie ne s’effondre pas soudainement, mais se désagrège morceau par morceau : des terres qui ne sont plus cultivées, des marchés qui ne fonctionnent plus, un travail qui a perdu son sens, et des familles qui ont épuisé leurs maigres économies jusqu’au vide. Avec tout cela, le sentiment de capacité s’effrite, remplacé par un sentiment collectif d’impuissance, non pas parce que les gens ne veulent pas travailler, mais parce que tous les outils du travail leur ont été retirés.
La souffrance ne s’arrête pas à la faim. Ici, la faim n’est pas seulement un vide dans l’estomac, mais un état mental permanent, qui précède la pensée, pèse sur les décisions et réorganise toutes les priorités autour d’une seule question : comment survivre aujourd’hui ? Lorsque le repas devient un événement incertain, le temps se transforme en espace d’angoisse, les files d’attente deviennent une mémoire quotidienne, et la nourriture devient un critère de stabilité psychologique autant qu’un besoin physique. Sur le plan psychologique, la guerre laisse ses traces les plus profondes et les plus durables. La peur constante, la perte des proches, la vision de la destruction, la vie dans des lieux surpeuplés et l’absence d’intimité sont autant de facteurs qui s’accumulent silencieusement dans l’âme. Les femmes portent la plus grande part de cette pression : on attend d’elles qu’elles tiennent bon alors que leur intérieur s’effrite, tandis que les enfants absorbent cette angoisse sans disposer des outils nécessaires pour la comprendre ou l’exprimer.
À Gaza, les enfants grandissent plus vite qu’ils ne le devraient. Non pas parce qu’ils le souhaitent, mais parce que l’enfance elle-même est devenue un luxe. L’interruption de l’éducation, la perte des repères et la vie dans des environnements instables ont transformé les jours en espaces ouverts au chaos. L’école n’était pas seulement un lieu d’apprentissage, mais un cadre protégeant l’enfant d’un glissement total vers la peur et l’égarement. Et malgré tout cela, la vie tente encore de se frayer un chemin, par de petites tentatives répétées de survie : une mère qui essaie de maintenir sa famille unie, un enfant qui écrit ou dessine pour exprimer ce qu’il ne peut dire, un agriculteur qui retourne à sa terre malgré tout, une communauté qui invente des formes alternatives de solidarité lorsque toutes les structures officielles s’effondrent.
Au cœur de cet effondrement imbriqué, la réponse humanitaire n’est plus un simple acte de secours, mais s’est transformée en une lutte pour préserver le sens même de l’existence. La question n’est plus : comment distribuer l’aide ? mais : comment protéger l’être humain contre la perte de son identité, de sa valeur et de son droit à une vie qui ressemble à une vie ?
C’est dans ce contexte que les interventions de l’UJFP prennent forme, comme une tentative consciente de reconnecter ce qui a été rompu, de réparer ce qui s’est usé et d’empêcher l’effondrement total du système de vie. Des interventions qui ne voient pas l’être humain comme un simple chiffre sur une liste de bénéficiaires, mais comme un être portant un corps épuisé, une âme accablée et un avenir menacé. C’est pourquoi ces interventions ne reposent pas uniquement sur une logique de réponse rapide, mais sur une compréhension profonde de la complexité de la crise, et sur la conviction que la résistance n’est pas un slogan, mais un processus quotidien ardu, nécessitant à la fois nourriture, éducation, soutien psychologique et opportunités de production.
Quand la nourriture devient le premier langage de la survie
Dans les camps qui s’étendent aux abords d’Al-Mawassi, à Khan Younès, le matin ne se mesure pas à l’heure du réveil et ne commence pas avec le son d’un réveil, mais avec le bruit des marmites lorsque les équipes de l’UJFP les placent sur le feu dès les premières heures de l’aube. Là, allumer le feu devient un acte fondateur d’une nouvelle journée, et un message implicite indiquant que quelqu’un continue d’essayer de maintenir la vie en mouvement, même à son niveau le plus minimal.
Dans les camps d’Al-Fajr et d’As-Sumoud, où se sont installées des milliers de familles déplacées à l’est de Khan Younès, l’histoire commence par l’attente. Une attente qui ne ressemble pas à des files passagères, mais à un état qui dure de longues heures, durant lesquelles toute la journée est réorganisée autour d’une seule question : rentrerons-nous aujourd’hui avec un repas ? Pendant que les équipes préparent la nourriture, les mères et les enfants se tiennent aux alentours, observant les marmites et comptant le temps avec une lenteur pesante.
Les équipes de l’UJFP ne se contentent pas de distribuer des repas prêts à l’emploi : elles les cuisinent de leurs propres mains au cœur même des camps, dans des conditions extrêmement difficiles et avec une pénurie aiguë de ressources. Préparer les repas n’est pas une simple tâche logistique, mais un travail quotidien éprouvant, qui commence par sécuriser ce qui est disponible et s’achève par la distribution d’un repas qui tente d’être suffisant, nourrissant et équitablement réparti, dans une réalité offrant très peu de choix. Les mères savent que le repas n’est pas un luxe, et qu’il peut constituer la frontière entre une journée que l’on parvient à poursuivre et une journée qui épuise. Elles savent aussi que cet effort quotidien fourni par les équipes leur offre une rare occasion de reprendre leur souffle. Les enfants ne demandent pas tant ce qu’il y a dans la marmite que « s’il y en aura assez ». Une question simple, mais qui révèle une conscience précoce de la dureté de la réalité et du fait que la nourriture n’est plus acquise. Dans ces espaces surpeuplés, la nourriture préparée par les équipes devient un outil collectif d’apaisement. Le repas ne se contente pas de calmer la faim : il atténue la tension, redonne un minimum de structure à une journée privée de tout ordre. C’est un moment bref, mais qui procure à la famille un sentiment temporaire de sécurité et repousse l’effondrement, ne serait-ce que de quelques heures. Parallèlement, à une courte distance géographique les mêmes équipes travaillent à Deir Al-Balah, cuisinant et préparant des repas pour les familles déplacées de la ville de Gaza et du nord de la bande. Là-bas, les familles se tiennent dans des files silencieuses, non pas parce que le besoin est moindre, mais parce que l’épuisement est plus profond. Chaque repas distribué représente un jour de survie supplémentaire, une réduction de la tension et une protection des enfants contre la malnutrition dans un environnement dépourvu d’alternatives.
À Al-Mawassi de Khan Younès comme à Deir Al-Balah, l’histoire ne s’achève pas avec le dernier repas distribué ni avec l’extinction du feu sous les marmites à l’approche du soir. Lorsque les files se dispersent et que les familles retournent à leurs tentes, l’effet de ce qui s’est passé demeure présent : un enfant un peu moins affamé, une mère un peu moins tendue, et une famille qui a réussi à traverser une journée de plus sans s’effondrer.
Ce que les équipes de l’UJFP cuisinent chaque jour n’est pas seulement de la nourriture, mais du temps supplémentaire pour la vie, et un espace temporaire de stabilité dans une réalité dépourvue de toute certitude. C’est un effort humanitaire silencieux, qui ne prétend pas changer la réalité, mais qui empêche la réalité d’engloutir complètement l’être humain. Et aux côtés des mains qui cuisinent et distribuent sur le terrain, il y a d’autres mains, absentes physiquement mais bien présentes dans chaque repas : celles des donateurs qui ont cru au droit des personnes à la nourriture et ont choisi de transformer cette conviction en un soutien concret, rendant possible l’allumage du feu et maintenant les marmites pleines dans les circonstances les plus difficiles.
Ainsi, ces interventions ne se résument pas au nombre de repas ou aux lieux de distribution, mais à leur impact invisible : leur capacité à préserver ce qu’il reste de l’équilibre humain et à maintenir vivant le sens de la vie, même dans sa forme la plus minimale. Tant qu’il y aura des personnes prêtes à partager le fardeau et à se tenir aux côtés de Gaza par des actes et non par des mots, ces espaces continueront d’exister, et la vie restera possible, non pas parce qu’elle est facile, mais parce que quelqu’un a choisi d’y croire et d’en soutenir la continuité.
Lien vers les photos et vidéos
Distribution de repas aux familles du camp d'Al Fajr
https://drive.google.com/drive/folders/1TWguQA22jXq3pDPZQYS3Wj4Mcf_NWEbS
Distribution de repas aux familles du camp d'Al-Hilal
https://drive.google.com/drive/folders/18Q3Qmiy4ErJKTsjAynFvspUvDauXCNiK
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