Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Pour Gaza la justice internationale est sélective

20 février 2026
Veillée pour Gaza sous l'ombrière du vieux port de Marseille 14 Février 26 crédit photo b.c

Un texte le 19 Février où Abu Amir questionne : comment les valeurs sont-elles mesurées dans le système international ?

À un moment historique où les certitudes s’effritent et où les notions de puissance et de légitimité sont redéfinies, le monde se trouve face à une scène qui ne peut être considérée ni comme passagère ni comme marginale. Ce qui se déroule dans la bande de Gaza n’est plus un événement régional confiné à une géographie restreinte ; il s’est transformé en une loupe révélant les fissures de l’ordre international et mettant à nu l’écart grandissant entre le discours moral et la pratique politique.

Depuis la fin de la guerre froide, l’Occident a promu un ordre mondial fondé sur des règles, sur la centralité du droit international et sur la protection des civils comme valeur universelle non négociable. Pourtant, Gaza, avec son blocus prolongé et ses guerres répétées, pose une question aiguë : ces règles sont-elles réellement universelles, ou sont-elles appliquées de manière sélective en fonction des intérêts et des alliances ?

La situation humanitaire à Gaza n’a pas besoin d’une description émotionnelle autant qu’elle exige une analyse politique précise. Des millions de personnes vivent dans un espace restreint, sous de sévères restrictions de circulation et d’accès aux ressources, avec des infrastructures qui se détériorent à chaque cycle d’escalade. Malgré cela, cette réalité est souvent réduite à de simples titres d’actualité ou reconfigurée dans des narratifs sécuritaires qui négligent le contexte historique et politique plus large. Le paradoxe est que le monde qui se hâte de condamner les violations des droits humains dans diverses régions hésite, voire se rend complice, lorsqu’il s’agit de Gaza. Cette hésitation ne traduit pas un manque d’information, mais une crise de volonté politique. Les rapports d’organisations internationales, les témoignages de terrain et les images documentées sont disponibles ; pourtant, la responsabilité demeure absente ou repoussée. Ce qui se trame autour de Gaza ne peut être dissocié des transformations structurelles de l’ordre international. La montée en puissance de la logique de la force brute et le recul du rôle des institutions multilatérales ont créé un vide moral dans lequel les crises sont gérées plutôt que résolues. Dans ce contexte, la « désescalade » devient une fin en soi, au lieu d’être une étape vers le traitement des causes profondes du conflit.

Le soutien politique et militaire dont bénéficie Israël de la part de puissances occidentales majeures, au premier rang desquelles les États-Unis, constitue un élément central pour comprendre cette dynamique. Lorsque des conditions claires de responsabilité font défaut et que le droit de veto est utilisé pour vider les résolutions internationales de leur substance, les valeurs proclamées se transforment en slogans dépourvus de force contraignante. Cette réalité ne se répercute pas seulement sur les Palestiniens, mais aussi sur l’image même de l’Occident. Le double standard affaiblit la confiance mondiale et nourrit des récits alternatifs qui perçoivent l’ordre international comme un instrument de domination plutôt que comme un cadre de justice. Dans un monde en voie de multipolarité, la crédibilité devient un atout stratégique aussi important que la puissance militaire ou économique.

Par ailleurs, des transformations notables apparaissent au sein même des sociétés occidentales. L’opinion publique, en particulier parmi les jeunes générations, manifeste un scepticisme croissant à l’égard des discours officiels et se montre plus disposée à relier ce qui se passe à Gaza à des questions plus larges liées au colonialisme, à la justice et aux inégalités. Les universités, les médias indépendants et les organisations de la société civile jouent un rôle grandissant dans la rupture du silence et la redéfinition du débat. Cependant, cette évolution sociétale ne s’est pas encore traduite au niveau des politiques publiques. Les gouvernements demeurent prisonniers de calculs électoraux et d’alliances traditionnelles, craignant davantage le coût de positions claires que celui du silence. C’est là que réside le grand paradoxe : la tentative d’éviter la « complexité politique » conduit finalement à une complexité morale plus profonde.

Gaza aujourd’hui n’est pas seulement un dossier humanitaire ; c’est un véritable test de la capacité du système international à appliquer ses propres principes. La protection des civils, la garantie de l’acheminement de l’aide et la responsabilisation face aux violations ne sont pas des exigences radicales, mais des engagements juridiques et moraux. Les ignorer ouvre la voie à un précédent dangereux : celui d’un droit international suspendu lorsqu’il entre en conflit avec les intérêts des puissants.

La poursuite du statu quo ne signifie pas seulement la perpétuation de la souffrance d’un peuple ; elle implique aussi l’érosion de l’idée même de solutions politiques durables. L’absence d’horizon et l’accumulation de frustrations créent un environnement incapable de produire la stabilité — ni pour Gaza, ni pour la région, ni pour le monde. La véritable sécurité ne se construit ni par le blocus ni par la simple gestion des crises, mais par la justice et la reconnaissance mutuelle des droits.

Dans cette perspective, réexaminer les politiques occidentales à l’égard de Gaza n’est pas seulement une question morale, mais une nécessité stratégique. Le monde d’aujourd’hui est interdépendant, et tout échec dans une région a des répercussions ailleurs, que ce soit par des vagues d’instabilité ou par l’érosion de la confiance dans le système international.

Gaza, avec toute la souffrance et la résilience qu’elle incarne, place le monde face à son propre reflet. La question n’est plus : que se passe-t-il là-bas ? Mais plutôt : que révèle ce qui s’y passe de nous tous ? Du système que nous avons construit, des valeurs que nous prétendons défendre et de l’avenir que nous façonnons par nos actes ou par notre silence. En définitive, l’importance des articles et des positions ne se mesurera ni au nombre de mots ni à la force du style, mais à leur capacité à faire avancer le débat d’un pas. Et Gaza, aujourd’hui, mérite un débat franc, courageux et affranchi des calculs étroits, car elle n’est pas la cause d’un seul camp, mais celle d’un ordre mondial tout entier.

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