Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Quand la « paix » naît à Davos et que la justice est enterrée à Gaza

23 janvier 2026
. Photo by Elena Romanova/Getty Images)

Un texte d’Abu Amir, ironique et subtil, sur le fameux ‘Conseil de la Paix’ et les mutations du système international: 23 Janvier

Le 22 janvier 2026, le monde s’est réveillé sur une nouvelle très réjouissante – du moins aux yeux des décideurs – annonçant la naissance d’un nouvel ordre international à Davos, en Suisse, et non dans la salle de l’ONU ni au Conseil de sécurité, mais dans un forum économique luxueux, où les guerres se discutent autour de tables recouvertes de velours et où la « paix » se façonne entre deux tasses de café. Là, en présence de Donald Trump, l’émergence du « Conseil de la paix » a été pratiquement proclamée : un nom au romantisme si excessif qu’il suscite la méfiance, mais qui, en réalité, ressemble davantage à un conseil d’administration du monde, redistribuant l’influence et redéfinissant qui mérite la paix et qui mérite d’attendre.

Ce qui prête à ironie, c’est que ce conseil a dépassé le mandat limité que lui avait accordé le Conseil de sécurité en novembre dernier, lequel se limitait – théoriquement – à mettre fin à la guerre à Gaza. Or, soudainement, il a décidé de passer rapidement du statut de « médiateur de crise » à celui « d’architecte d’un nouvel ordre mondial », comme s’il s’agissait d’une simple mise à jour logicielle téléchargeable en un clic. Ainsi, les signes de la fin progressive du rôle des Nations unies ont commencé à apparaître, non seulement parce qu’elles ont échoué, mais aussi parce que le monde a tout simplement choisi de les contourner, les laissant à New York agiter des résolutions que plus personne n’écoute.

Quant aux puissances absentes de cette noce politique, telles que la Russie, la Chine et certains Européens réservés, elles se sont retrouvées face à une question embarrassante : devons-nous constituer un pôle contrebalançant, ou nous contenter du rôle d’opposants polis qui rédigent des communiqués exprimant une « profonde préoccupation » avant de retourner à leur table ? Le monde, semble-t-il, n’attend plus un consensus international, mais seulement la signature de la partie la plus forte, les autres étant invités à applaudir ou à se taire.

Au cœur de cette scène absurde, l’ONU se tient telle un ancien employé d’une institution privatisée sans en avoir été informé : elle continue de publier des communiqués, de tenir des séances, de rédiger des rapports, tandis que les grands dossiers sont gérés ailleurs. Elle opère depuis son siège à New York, dans un pays qui considère le veto comme un sport national, se retire des organisations internationales quand bon lui semble – de la santé à la culture en passant par les réfugiés palestiniens – puis revient donner au monde des leçons sur « l’ordre fondé sur des règles ». Des règles pour qui, Comment, Quand ? Voilà une question reportée depuis des décennies.

Mais le véritable spectacle à Davos s’est fait aux dépens de la cause palestinienne, ce jour étant enregistré comme le moment d’une « séparation expérimentale » de la bande de Gaza du corps national palestinien, avec le lancement de l’idée d’un « État de Gaza » sous tutelle américaine, comme si Gaza était une start-up nécessitant un parrain international, et non une terre ayant besoin de libération, de droits et de souveraineté. Soudain, la Palestine a disparu du vocabulaire officiel ; la Cisjordanie et Jérusalem ont été effacées, tandis que le terme « peuple de Gaza » est apparu comme une entité distincte de l’histoire et de la géographie, dans une tentative élégante de fragmenter la cause en petits dossiers faciles à gérer et à négocier pièce par pièce.

Quant à la Cisjordanie, elle a été laissée pour jouer le rôle du figurant silencieux : les colonies s’étendent, les terres sont englouties, de nouvelles cartes sont dessinées sur le terrain, tandis que le monde est occupé à gérer la « paix temporaire de Gaza ». Ainsi, les grandes causes sont liquidées en douceur, non par une déclaration explicite, mais par une négligence délibérée et un oubli calculé. Et si certains pensent qu’il ne s’agit que d’arrangements temporaires pour Gaza, ils se trompent lourdement, car ce qui se passe en réalité, c’est l’enterrement officiel du projet de la solution à deux États, de l’initiative arabe de paix, des résolutions de l’ONU, des déclarations des sommets arabes, et même des décisions des institutions palestiniennes elles-mêmes, devenues des archives politiques plus adaptées à l’exposition qu’à la mise en œuvre.

Quant à la direction palestinienne, elle était absente du Forum de Davos, se contentant peut-être de suivre l’événement sur les écrans, pour découvrir une fois de plus que miser sur la « légitimité internationale » ressemble à miser sur un train qui n’arrive jamais, mais qui continue à vendre des billets. Le nouveau monde ne reconnaît pas tant les résolutions qu’il ne reconnaît les faits accomplis, et il ne respecte pas le droit autant qu’il respecte l’équilibre des forces.

Les déclarations de Trump et de son gendre Jared Kushner ont, comme à leur habitude, été pleines de promesses vagues : aucun retrait israélien garanti, aucun véritable arrêt des attaques, aucune ouverture permanente du passage de Rafah, aucun afflux stable d’aide humanitaire, seulement des grands mots lancés dans des conférences climatisées, tandis que la réalité dans la bande de Gaza devient de plus en plus dure. La « paix » devient un slogan médiatique, la « reconstruction » un titre de projets reportés, « l’attention humanitaire » une photo collective devant les caméras.

Tout cela se produit à un moment de transition dans la vie du système international, où les grandes puissances se disputent l’influence et réécrivent les règles du jeu, tandis que les peuples faibles paient le prix de ces transformations. Au cœur de ce chaos organisé, la cause palestinienne se retrouve une fois de plus sur le banc d’essai, entre les tentatives de liquidation politique, la fragmentation géographique, et un peuple qui insiste,malgré tout, pour s’accrocher à ses droits, même dans les décombres.

Ce qu’il faut aujourd’hui, ce ne sont pas davantage de communiqués ni de conférences supplémentaires, mais la reconstruction d’une vision palestinienne unifiée, passant d’une politique de l’attente à une politique de l’action, de la réaction à l’initiative. Les États arabes doivent décider s’ils veulent être une partie prenante de la scène, ou simplement un public regardant la fin sans changer le scénario.

En conclusion, on peut dire que le « Conseil de la paix » né à Davos est peut-être la dernière mode politique dans le monde des relations internationales, mais qu’il reflète en essence une crise profonde du système mondial, où la justice est gérée selon la logique de la force, où la paix est mesurée à l’aune des intérêts, et où les peuples paient le prix des grandes transactions. La question sarcastique la plus sérieuse demeure alors : le monde peut-il briser le monopole américain sur la décision internationale ?

Les Palestiniens peuvent-ils ramener leur cause à la table après qu’elle en a été délibérément écartée ? Ou sommes-nous face à une nouvelle saison de gestion du conflit plutôt que de sa résolution ?

Une chose est certaine : Davos 2026 n’a pas été une simple étape passagère, mais un nouveau chapitre d’un long récit intitulé : un monde qui change… et une justice qui attend son tour depuis bien longtemps.

Nos articles sont gratuits car nous pensons que la presse indépendante doit être accessible à toutes et tous. Pourtant, produire une information engagée et de qualité nécessite du temps et de l’argent, surtout quand on refuse d’être aux ordres de Bolloré et de ses amis… Pourvu que ça dure ! Ça tombe bien, ça ne tient qu’à vous :


ARTICLE AGORA SUIVANT :

Chronique " Gaza Urgence déplacé.e.s" | A Gaza fabriquer des raisons de vivre