Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Un espace et un temps pour reprendre son souffle

1 mars 2026
Réorganiser la vie au milieu du chaos : soutien psychologique crédit photo ujfp Gaza

Compte rendu hebdomadaire le 1er Mars de l’atelier de soutien psychosocial pour les femmes déplacées au camp Al-Durra, à l’ouest de Deir al-Balah

À l’ouest de Deir al-Balah, au sein du camp Al-Durra dans la région centrale, la rencontre ressemblait à une tentative sincère d’offrir un moment de respiration à des femmes épuisées par les jours qui s’enchaînent. Dans ce lieu où les détails pesants s’accumulent et où les responsabilités s’entrelacent au point d’étouffer le temps lui-même, vingt femmes déplacées se sont réunies, portant sur leurs visages une fatigue accumulée qui ne nécessite aucune explication. Chacune d’entre elles vit une journée qui commence avant tout le monde et se termine après que tout le monde se soit endormi: une journée remplie par la recherche d’eau, l’organisation des repas, le suivi des enfants, la gestion de la peur et la tentative de préserver la cohésion d’une famille soumise chaque jour à une nouvelle épreuve de patience.

La séance intitulée Moi d’abord, gérer son temps et soi-même dans le tumulte du déplacement pour les femmes venues avec un besoin réel d’un espace où parler d’elles-mêmes sans être interrompues par une demande ou une plainte. Un espace où quelqu’un reconnaît que ce qu’elles accomplissent quotidiennement dépasse les capacités humaines ordinaires, et que gérer la vie dans un contexte de déplacement est une bataille silencieuse que la femme mène seule, dans la plupart des cas.

L’équipe de UJFP, à l’origine de cette initiative, s’est présentée comme une structure qui œuvre à réparer ce qui ne se voit pas. C’est dans cette perspective que cette séance s’inscrit dans une série d’ateliers de soutien psychosocial organisés dans plusieurs lieux, visant à aider les femmes à réorganiser leur vie au milieu du chaos et à leur fournir des outils pratiques pour faire face à la pression continue imposée par le déplacement.

Chaque participante a été invitée à décrire sa journée comme si elle la racontait à quelqu’un qui ne connaissait rien à sa vie. L’une a parlé de son réveil avant l’aube pour subvenir aux besoins de sa famille ; une autre a décrit ses heures passées à réorganiser sans cesse des priorités changeantes ; une troisième a confié qu’elle avait l’impression que le temps courait plus vite qu’elle, malgré tous ses efforts pour structurer sa journée, elle finissait épuisée sans avoir le sentiment d’avoir accompli suffisamment.

À chaque intervention, les têtes acquiesçaient, comme si une même histoire se répétait sous des formes différentes. Cela a ouvert la voie à l’exploration de la gestion du temps dans un environnement de déplacement, où ont été présentés des outils simples mais réalistes : diviser la journée en périodes courtes et clairement définies, fixer seulement trois priorités par jour au lieu d’essayer de tout accomplir en une seule fois, et inclure une courte pause comme une nécessité et non comme un luxe.

Lors d’un exercice pratique, des feuilles ont été distribuées aux participantes pour qu’elles dessinent le schéma de leur journée. En comparant les résultats, il est apparu que la plupart ne prévoyaient aucun espace dédié à elles-mêmes. À ce moment-là, l’une des femmes s’est arrêtée et, d’une voix basse, a déclaré qu’elle n’avait jamais envisagé de s’accorder ne serait-ce que dix minutes pour elle, car le sentiment permanent de responsabilité la poussait à reporter ses propres besoins indéfiniment. Les autres participantes ont commencé à discuter de l’idée que prendre soin de soi ne s’oppose pas à la prise en charge de la famille, mais la renforce au contraire.

La rencontre s’est poursuivie par un exercice collectif de gestion du stress : les femmes ont été invitées à s’asseoir calmement, à fermer les yeux pendant quelques minutes et à réguler leur respiration lentement. Certaines participantes n’ont pu retenir leurs larmes en réalisant combien elles avaient besoin d’une telle pause au milieu de l’agitation quotidienne.

Un autre temps fort a été l’activité d’échange de rôles : les participantes ont été réparties en petits groupes pour discuter d’une question précise — comment répartir les efforts au sein de la famille afin que la femme ne porte pas seule tout le fardeau ? La discussion a été franche, abordant l’implication des enfants dans les tâches quotidiennes, l’apprentissage des responsabilités selon l’âge, et les moyens d’alléger autant que possible la pression sur la mère.

Une autre partie de la séance a porté sur la spécificité du mois de Ramadan et sur la manière de préserver sa dimension spirituelle malgré les circonstances difficiles. Les participantes ont évoqué des moyens simples de maintenir les rituels du mois, même avec des ressources limitées : consacrer un court moment quotidien à la prière, lire une seule page du Coran avec recueillement, ou prier ensemble avec les enfants. L’atmosphère mêlait la tristesse liée aux ambiances perdues des années précédentes et une détermination claire à maintenir vivant l’esprit du mois au sein de leurs foyers.

Chaque femme a été invitée à écrire une phrase commençant par « J’ai besoin de me dire… ». Les phrases ont varié entre des excuses pour s’être négligée, la reconnaissance de leur propre force et la promesse d’essayer de changer.

À l’approche de la clôture de la rencontre, les défis auxquels ces femmes font face n’avaient pas disparu. Elles sont reparties avec des idées concrètes pour mieux gérer leur temps, une conscience plus profonde de l’importance du soin de soi et le sentiment que quelqu’un les avait écoutées sans jugement ni minimisation de leur souffrance. Cela reflète l’essence du travail de UJFP, qui consiste à offrir des espaces sûrs de dialogue et de soutien psychosocial dans les contextes de déplacement.

La séance leur a offert un moment d’organisation au milieu du chaos et une idée nouvelle : la résistance ne signifie pas continuer à s’épuiser, mais exige une gestion consciente de l’énergie, une redéfinition des priorités et l’octroi à soi-même du droit au repos, même pour quelques minutes. Un message qui, à la fin, semblait plus réaliste et plus proche de la vie des femmes présentes ce jour-là au camp Al-Durra.

Lien vers les photos et vidéos

https://drive.google.com/drive/folders/1CpUncOJOfuuujVc5x5CgcxD25R0P5mTd

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