Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Ville de Rafah , effacée ? Non, racontée !
28 mars 2026Abu Amir dans ce deuxième texte le 28/03 sur les grandes villes de la bande de Gaza décrit Rafah :une ville à la fin de l’histoire, un nouveau commencement
À l’extrême sud de la bande de Gaza, là où la terre palestinienne touche à sa limite avec l’Égypte, se trouve la ville de Rafah, la dernière des villes dans cette étroite bande côtière. Elle n’était pas simplement un point frontalier, mais une ville porteuse du sens du passage et de l’attente, un lieu où se croisent les routes et les récits, où la géographie atteint ses dernières frontières et où les histoires commencent.
À l’extrême sud de Gaza, là où la terre touche ses limites ultimes, Rafah était une ville qui vivait dans une tranquillité particulière, une ville qui savait embrasser la vie malgré l’étroitesse de l’espace et le poids de la réalité. Elle n’était pas qu’un point géographique à la frontière, mais un espace vibrant de vie, rempli de marchés, de sons, de visages familiers, et d’une mémoire qui se façonnait chaque jour à partir de détails simples mais profonds.
Dans ses rues, les gens marchaient comme dans n’importe quelle autre ville, portant leur quotidien et ses petits rêves, se déplaçant entre le travail et la maison, entre le marché et le quartier, sans trop penser à la fragilité de cette stabilité. Rafah, malgré tout ce qu’elle avait traversé, était capable de paraître normale, ou du moins proche de ce sens de normalité que les gens recherchent dans leur vie quotidienne. Les marchés constituaient le cœur de la ville, où les voix se mêlaient, où l’odeur du pain s’élevait, où les légumes étaient exposés, et où toute une vie prenait forme à travers de simples détails quotidiens. Les enfants couraient dans les ruelles, les vendeurs appelaient, et les familles vivaient leur rythme habituel, comme si la vie insistait pour continuer, quelles que soient les circonstances.
Mai 2024, le paysage ne s’est pas transformé progressivement ; il s’est renversé d’un seul coup. La guerre est entrée dans la ville avec tout son poids, et il n’y avait plus d’endroit que l’on puisse appeler sûr. Il n’y avait plus de direction claire pour fuir, car toutes les directions étaient devenues fermées, et tous les espaces exposés au danger. Les rues autrefois pleines de vie se sont transformées en étendues silencieuses de décombres. Les maisons qui protégeaient les familles se sont effondrées, et les murs qui conservaient les souvenirs ont disparu. Il n’était plus possible de reconnaître les quartiers, comme si la ville avait été effacée d’un seul coup de sa forme familière.
À ce moment-là, le déplacement n’était pas un choix, mais une nécessité. Des milliers de familles sont parties précipitamment, emportant ce qu’elles pouvaient, laissant derrière elles tout ce qui ne pouvait être remplacé. Ce départ n’était pas organisé, mais un élan vers l’inconnu, à la recherche de n’importe quel endroit pouvant offrir un minimum de sécurité. Les enfants étaient portés, non seulement parce qu’ils étaient fatigués, mais parce que le chemin dépassait leurs capacités. Les mères rassemblaient ce qu’elles pouvaient, et les pères regardaient derrière eux, non seulement pour dire adieu aux maisons, mais à toute une vie dont ils ignoraient si elle reviendrait un jour.
Avec le temps, Rafah n’était plus ce qu’elle était. Il ne restait plus rien vers quoi revenir facilement. Il n’y avait plus de rues reconnaissables, ni de maisons debout, ni de repères indiquant ce qu’avait été la ville autrefois. Rafah n’a pas seulement été endommagée ; elle a été presque entièrement effacée. L’endroit qui grouillait de vie est devenu un vaste vide, portant les traces de ce qu’il avait été, sans en conserver une forme claire.
Un an plus tard, la ville n’est plus vue telle qu’elle était, mais elle est rappelée. Elle n’est plus décrite au présent, mais racontée au passé. Les maisons sont devenues des souvenirs, les quartiers ne sont plus que des noms, et les routes autrefois familières n’existent plus.
Mais malgré cet effacement immense, Rafah n’a pas complètement disparu, car elle n’était pas seulement faite de pierres ou de rues. Elle vit dans ceux qui l’ont habitée. Dans leur mémoire, dans leurs récits, dans leur manière d’en parler comme si elle existait encore. La ville dont les traits ont été effacés de la terre demeure présente dans la conscience. Ses habitants la portent avec eux partout où ils vont, en ravivant ses détails, en se souvenant des noms de ses rues, de l’emplacement de leurs maisons, de ses sons et de ses odeurs.
Aujourd’hui, Rafah n’est plus un lieu que l’on peut facilement désigner, mais une expérience complète de perte et d’attachement à la fois. La perte de tout ce qui était tangible, et l’attachement à tout ce qui ne peut être effacé.
C’est une ville qui a perdu sa forme, mais non son sens.
Il n’y reste ni drapeau hissé, ni monument debout, mais il subsiste quelque chose de plus profond : la conviction que ce qui s’est passé n’est pas la fin de l’histoire. Car les villes peuvent être effacées de la terre, mais elles ne peuvent pas être effacées de la mémoire.
Et Rafah, malgré tout, continue d’être racontée.
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