Chronique” Gaza Urgence Déplacé.e.s”é | Rafah, la porte du retour alourdie par l’oppression

4 février 2026
Rafah, route grillagée:la photo a été publiée par le COGAT, l’organisme militaire israélien chargé de la coordination des affaires civiles palestiniennes.

Texte d’Abu Amir 4/02 : comment le retour des rapatriés vers Gaza s’est transformé en parcours d’humiliation, d’interrogatoires et de longues attentes

Le contexte général de l’ouverture du poste-frontière et ses conditions
L’ouverture du poste-frontière de Rafah est intervenue après une longue période de fermeture et de paralysie, dans le cadre d’arrangements politiques et sécuritaires complexes imposés par l’évolution de la guerre et l’aggravation de la pression humanitaire. L’accord visant à rouvrir le passage n’a pas constitué une ouverture complète ou normale, mais s’est fait sous la forme d’une « exploitation limitée », restreignant la circulation à des quotas précis, à des priorités sélectives et à des procédures de sécurité strictes. L’objectif déclaré était de permettre le retour de groupes de Palestiniens, en particulier les patients ayant achevé leur traitement à l’extérieur de la bande de Gaza, ainsi que certaines situations humanitaires. Toutefois, l’application sur le terrain a montré que cette ouverture était associée à un système de contrôle et d’examens prolongés, rendant le retour à Gaza éprouvant tant sur le plan psychologique que physique. Le poste a été ouvert aux premières heures du matin, mais le mouvement n’a pas commencé immédiatement. Les listes ont dû être vérifiées, les bus coordonnés et les couloirs sécurisés préparés. Dès les premiers instants, les rapatriés ont senti que ce qui les attendait n’était pas un simple passage frontalier, mais une succession d’étapes semblables à un « parcours de vérification » qui commence bien avant d’atteindre la porte palestinienne.

Depuis le hall égyptien : le début de l’attente et du tri
Le voyage du retour commence dans le hall égyptien réservé au rassemblement des rapatriés. Là, les arrivants se réunissent dès l’aube, portant des dossiers médicaux, de petits bagages et des documents personnels, et font la queue sous une surveillance sécuritaire stricte. Selon des témoignages recueillis à l’intérieur du hall, un premier contrôle des noms est effectué, les listes sont comparées, et des instructions sont données aux rapatriés de ne pas utiliser leurs téléphones, de ne pas prendre de photos et de rester à leur place jusqu’à la réception de l’ordre de départ. À ce stade, le sentiment d’anxiété commence à s’installer. Personne ne sait exactement quand il sera autorisé à partir, combien de temps durera le trajet, ni ce qui l’attend après le passage. Certains rapatriés ont attendu de longues heures à l’intérieur du hall avant d’être autorisés à monter dans les bus, tandis que d’autres sont restés bloqués malgré la présence de leurs noms sur les listes, en raison de « vérifications supplémentaires » ou de « procédures de sécurité ».

Le transfert vers le poste palestinien : passage frontalier, parcours de fouille
Après le déplacement en bus, les rapatriés arrivent aux abords du poste palestinien de Rafah. Mais atteindre la porte ne signifie pas entrer directement à Gaza. Les passagers sont débarqués à des points précis, puis invités à s’aligner en petits groupes. C’est alors que commence la deuxième phase de fouille, au cours de laquelle les bagages sont inspectés minutieusement, les effets personnels ouverts et certains objets confisqués sous prétexte de contrôle ou d’interdiction sécuritaire. Des témoins décrivent ce moment comme un choc pour beaucoup, d’autant plus que certains transportaient tout ce qui leur restait comme biens après le déplacement, le traitement médical et le voyage. La confiscation d’un téléphone, d’une somme d’argent ou d’un document personnel n’était pas un simple acte administratif, mais un coup psychologique dur, surtout pour ceux qui retournent à Gaza sans logement stable ni source de revenus.

Le transfert des rapatriés vers d’autres zones hors du périmètre du poste
À une étape ultérieure, certains rapatriés n’ont pas été autorisés à entrer directement à Gaza par la porte du poste-frontière. Des groupes ont été transférés vers d’autres zones proches des lignes de contrôle militaire, utilisées comme zones de tri sécuritaire ou d’attente. Là, le processus de vérification recommence, les groupes sont à nouveau séparés, et parfois même des membres d’une même famille sont séparés. Dans ces zones, les témoins décrivent un climat de tension extrême. Il n’y a pas d’informations claires ni de calendriers annoncés. Les rapatriés s’assoient par terre ou restent debout pendant des heures, dans un environnement difficile, sous une surveillance stricte, sans savoir quel sera leur sort immédiat : seront-ils autorisés à rentrer, ou resteront-ils soumis à des interrogatoires ?

La contrainte et le bandeau sur les yeux : briser le sentiment de contrôle
Selon des témoignages concordants, certains rapatriés ont été soumis à des mesures sévères, notamment le menottage et le bandeau sur les yeux lors de leur transfert vers les points d’interrogatoire. Cela n’était pas toujours lié à des cas individuels spécifiques, mais s’appliquait parfois à des groupes entiers. Ce moment a été décrit comme le plus humiliant, car l’être humain y est privé de ses droits les plus élémentaires : voir l’endroit où il se trouve, se déplacer librement ou même établir un contact visuel avec les autres.,Même si cette contrainte ne durait pas toujours des heures, elle suffisait à laisser une profonde marque psychologique. Beaucoup ont déclaré s’être sentis accusés sans accusation. Le retour à la patrie s’était transformé en une expérience de détention temporaire, chargée de peur et d’humiliation.

Les interrogatoires : des questions qui dépassent l’identité
À l’intérieur des salles ou des points d’interrogatoire, la phase de questionnement commence. Selon ceux qui ont vécu cette expérience, les questions ne se limitaient pas aux données personnelles, mais s’étendaient aux détails de la vie quotidienne :
Où étais-tu pendant ta période hors de Gaza ? Avec qui as-tu été en contact ?
Qui t’a accueilli ? Pourquoi as-tu voyagé ? Que transportes-tu dans ton sac ?
Et qui sont tes proches à l’intérieur de la bande de Gaza ?

Certains rapatriés ont confirmé que les interrogatoires ont duré plusieurs heures consécutives, allant de deux à cinq heures ou davantage, sans qu’ils soient autorisés à se reposer suffisamment ni à savoir quand l’interrogatoire prendrait fin. À ce stade, le temps devient pesant, et les minutes se transforment en fardeau psychologique, surtout en l’absence d’informations et face à l’incertitude du sort.

L’attente après l’interrogatoire : suspendre le retour dans le vide
Même après la fin de l’interrogatoire, l’entrée à Gaza n’était pas immédiate. Beaucoup ont été renvoyés vers des zones d’attente temporaires, où ils sont restés pendant des heures supplémentaires en attendant la décision finale. Certains ont été autorisés à entrer tard dans la nuit, après un voyage commencé dès le matin, tandis que d’autres sont restés bloqués plus longtemps sans explication claire. Cette longue attente a transformé le retour à Gaza en un périple qui s’étend sur une journée entière, voire plus, rempli d’épuisement physique et de pression psychologique, en particulier pour les malades, les personnes âgées et les enfants.

Un retour sans accueil
Enfin, ce qu’ont vécu les rapatriés à travers le poste-frontière de Rafah n’était pas un simple passage frontalier, mais une expérience complexe faite de fouilles, d’interrogatoires, de contraintes, d’attente et de confiscations. Au lieu d’être un moment d’étreinte avec la patrie, le retour s’est transformé en un parcours dur mettant à l’épreuve la patience, la dignité et la capacité de résistance. Ainsi, les groupes rentrés à Gaza ne sont pas passés par une porte ouverte sur la vie, mais par un long couloir de restrictions, de questions de zones temporaires, une image qui résume l’ampleur de la souffrance que subit le Palestinien jusque dans son droit le plus simple : retourner sur sa terre sans humiliation.

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