Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e;s” | Ce que j’ai vu dans les camps est plus grand que les mots ne peuvent le raconter
27 septembre 2026Un texte d’Abu Amir le 27 septembre
Chaque fois que j’entre dans l’un des camps, je pense savoir ce que je vais voir. Des tentes alignées les unes à côté des autres, des visages épuisés par l’attente, des enfants qui essaient de créer quelque chose qui ressemble à une vie au milieu d’un quotidien difficile, et des familles qui tentent de subvenir à leurs besoins les plus essentiels. Mais chaque fois, je découvre que la réalité dépasse ma capacité à la saisir, et qu’il existe des choses que les yeux seuls ne peuvent pas voir, des choses qui nécessitent du temps avant que le cœur puisse réellement les comprendre.
Je quitte le camp, mais le camp ne me quitte pas.
Certains visages restent gravés dans ma mémoire, et certaines paroles entendues au cours de la visite me reviennent à différents moments. Et peut-être que ce qui me fait le plus mal, c’est que, dans ces instants, je ne vois pas simplement des personnes qui ont besoin d’aide. Je vois une vie entière qui s’est brusquement arrêtée. Je vois des personnes qui avaient une maison, une rue dont elles connaissaient chaque détail, des voisins, des souvenirs et toutes ces petites choses auxquelles elles étaient habituées et qu’elles ne possèdent plus.
Dans les informations, nous pouvons entendre parler de grands nombres de personnes déplacées ou touchées, et ces chiffres peuvent passer devant nos yeux au milieu du flot continu des actualités. Mais lorsque vous vous tenez face à une personne et que vous essayez d’écouter son histoire, le chiffre devient complètement différent. Il devient un visage, une voix, une mémoire. Derrière chaque chiffre, il y a un être humain qui a un nom, une histoire, des souvenirs et des personnes qu’il aime. Derrière chaque chiffre, il y a une maison autrefois pleine de vie, un enfant qui avait des rêves, une mère qui attendait ses enfants, un père qui pensait au lendemain. C’est pourquoi j’ai parfois le sentiment que les mots eux-mêmes sont devenus incapables de porter toute cette douleur ; car certaines scènes sont trop grandes pour être résumées en une phrase, et certaines histoires ne peuvent pas être réduites à une simple information que l’on lit avant de passer à la suivante.
Ce qui alourdit encore davantage le cœur, c’est de voir les enfants. Un enfant, qui devrait avoir pour principales préoccupations le jeu, l’école et ses amis, se retrouve confronté à une réalité complètement différente, entouré de questions qui ne devraient pas être les siennes à cet âge. Où allons-nous vivre ? Quand pourrons-nous rentrer ? Quand cette peur prendra-t-elle fin ? Des questions simples dans leur formulation, mais terriblement lourdes lorsqu’elles viennent d’un enfant. De l’autre côté, il y a des mères et des pères qui essaient de préserver la cohésion de leurs familles, même lorsque leur propre vie a perdu une grande partie de ses repères et de sa stabilité. Ils essaient de faire avec le peu qu’ils ont, d’en tirer suffisamment pour leurs enfants et de leur offrir un peu de réconfort, alors qu’eux-mêmes ont besoin que quelqu’un les rassure.
C’est peut-être pour cette raison que les visites dans les camps sont devenues pour moi bien plus qu’une simple visite ou qu’un travail de terrain. Elles sont devenues une confrontation directe avec ce que signifie être humain lorsque l’on perd des choses que l’on avait l’habitude de considérer comme acquises : un logement sûr, un lit, une cuisine, une école, de l’intimité et le calme nécessaire pour pouvoir penser au lendemain.
Et parfois, le moment le plus difficile de la visite est celui du départ.
Vous quittez les lieux et vous retournez à votre journée, à votre maison, à votre lit, à vos habitudes. Mais vous savez que des personnes que vous avez laissées derrière vous ne peuvent tout simplement pas retrouver leur vie d’avant. Ce contraste laisse un profond sentiment d’impuissance ; vous pouvez quitter cet endroit, tandis qu’elles continuent à en vivre les réalités jour après jour.
Et pourtant, au milieu de toute cette douleur, il y a autre chose que je vois dans les camps : la capacité des gens à s’accrocher à la vie. Dans le sourire d’un enfant, dans une mère qui range l’espace où vit sa famille, dans un jeune qui aide quelqu’un d’autre, et chez des personnes qui essaient, malgré tout, de créer une journée ordinaire dans une réalité qui ne l’est pas. C’est peut-être pour cela que je ne veux pas que la tristesse soit la seule chose qui reste en moi. Oui, ce qui se passe à Gaza a laissé une profonde empreinte en moi et m’a fait regarder beaucoup de détails de la vie d’une manière différente. Mais cela a également renforcé ma conviction que l’être humain ne devrait jamais être réduit à un chiffre, que les histoires que nous entendons méritent d’être racontées et que la souffrance ne doit pas devenir si familière que nous en perdions notre capacité à être touchés.
À chaque visite, j’apprends quelque chose de nouveau. J’apprends que derrière chaque tente se trouve une histoire, que derrière chaque visage se trouve une vie entière, et que ce que nous voyons en quelques minutes peut n’être qu’une partie d’une souffrance qui dure depuis des mois ou des années. J’apprends aussi que les choses les plus simples, celles auxquelles nous ne prêtons aucune attention au quotidien, peuvent représenter un immense rêve pour quelqu’un d’autre.
C’est pourquoi, lorsque je quitte le camp, je n’ai pas le sentiment que la visite s’est terminée au portail. Certaines visites restent longtemps avec moi, dans ma mémoire et dans mes émotions, et me poussent à penser à ceux qui sont toujours là, à leur droit naturel de vivre une vie dans laquelle la peur ne fait pas partie des détails du quotidien.
Je n’ai pas les mots capables de décrire tout ce que je ressens, et je n’ai pas, à moi seul, le pouvoir de changer cette réalité. Mais je peux au moins continuer à voir l’être humain avant le chiffre, l’histoire avant l’information, et le visage avant l’image. Et je peux dire que Gaza n’est pas simplement une information que nous lisons avant de passer à la suivante.
Gaza, ce sont des visages que j’ai vus, des histoires que j’ai entendues, des enfants que j’ai rencontrés, et une douleur que j’ai emportée avec moi après chaque visite.
C’est pourquoi, chaque fois que je quitte l’un des camps, une seule question demeure en moi : combien de temps faut-il à un être humain pour retrouver sa vie lorsqu’il est contraint de la recommencer à zéro ?
Nos articles sont gratuits car nous pensons que la presse indépendante doit être accessible à toutes et tous. Pourtant, produire une information engagée et de qualité nécessite du temps et de l’argent, surtout quand on refuse d’être aux ordres de Bolloré et de ses amis… Pourvu que ça dure ! Ça tombe bien, ça ne tient qu’à vous :
ARTICLE AGORA SUIVANT :
