Archives - International 10 décembre 2015

Japon : main-basse sur la Constitution

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Le Poing, n° 21 – Après plus d’un an de débats et de manifestations quotidiennes, le gouvernement japonais a finalement réhabilité l’armée nippone, dont les forces d’autodéfense (SDF) étaient depuis 1945 privées du droit de belligérance. En réaffirmant la puissance guerrière d’une Nation qu’il juge en déclin, le Premier ministre déstabilise les fondements pacifiques de la Constitution.

 Après le traumatisme des guerres sino-japonaises (1937-1945) et du Pacifique (1941-1945) menant à la capitulation de l’Empire du Levant, le pacifisme est institutionnalisé dans la Constitution en son article 9. Jamais remis en cause jusqu’à présent, il est un pilier de la société nippone. Mais depuis son investiture en 2012, le Premier ministre Abe Shinzō tente de réhabiliter l’image d’un « magnifique pays »(1) devant rayonner sur le monde grâce à son armée et avec un pacifisme désormais qualifié de « pro-actif ».

En avril 2014, le gouvernement autorise les fabricants d’armes à exporter à nouveau leur production et s’attaque à la Constitution. Pour l’amender, l’exécutif a besoin du soutien des parlementaires puis des citoyens via le référendum. Mais le gouvernement préfère choisir la voie de secours, celle consistant à réinterpréter ce fameux article 9 prônant le pacifisme, au grand dam de nombreux juristes dénonçant l’inconstitutionnalité de cette relecture. Le 19 septembre, la Chambre des représentants (la Diète) vote une loi de sécurité nationale mettant fin à 70 ans de pacifisme(2). Dans la foulée, le ministère de la Défense annonce la création d’une agence destinée à promouvoir l’industrie militaire sur le marché international(3). Son budget annuel, dans un pays où les victimes de Fukushima et la jeunesse subissent la paupérisation, s’élève à deux milliards de yens (14 millions d’euros). La mise en place de ce projet de défense collective entraine au cours de l’été des protestations quotidiennes, réunissant jusqu’à 120 000 citoyens dans un pays où manifester n’est pourtant pas coutumier(4).

Mélancolie guerrière et pulsions nationalistes

Pour comprendre la logique du gouvernement nippon, il faut s’intéresser à deux ambivalences qui traversent la pensée nippone. La première relève de la philosophie de vie. On oppose le Chado (la Voie du thé), inspiré du bouddhisme zen, cultivant paix et harmonie, au Bushido (la Voie du Guerrier, ou code des samouraïs). Beaucoup plus connu en Occident, le Bushido se caractérise par une fascination pour la pureté de la mort et, par extension, pour la guerre.

La seconde ambivalence, qui émerge au milieu du XIXe siècle, relève de l’histoire : celle d’un pays déchiré entre « modernité » occidentale et culture traditionnelle. Pour de nombreux nationalistes, cette modernisation est le fruit du déclin de la pensée guerrière pure, noble et mortuaire avec laquelle il faut donc renouer pour être en harmonie avec la « pureté » japonaise(5).

Le grand-père d’Abe, Kishi Nobosuke est un criminel de guerre de classe A et haut fonctionnaire du Mandchoukouo. Abe Shinzō revendique toujours son allégeance à Kishi, et n’est pas en reste quant à la glorification de l’Empire et de son passé meurtrier. En 2013, le Premier ministre s’inspire de la législation d’avant-guerre pour rédiger une loi de sécurité intérieure permettant de museler les lanceurs d’alertes et les manifestants. Le journal The Asahi Shimbun fait le lien entre un récent slogan utilisé par le Premier ministre, « l’entière population de 100 millions d’habitants est active et prospère », à une célèbre expression utilisée après la capitulation : « l’entière population de 100 millions d’habitants est repentante »(6).

Par ailleurs, Abe, ainsi qu’une grande partie de son Cabinet, sont issus d’une association d’extrême-droite révisionniste, la Nippon Kaigi. Les membres du gouvernement sont connus pour se rendre au sanctuaire Yasukuni(7) où sont inhumés quatorze criminels de guerre, dont le célèbre général Tōjō. Abe y fait annuellement des offrandes, et deux de ses ministres viennent de s’y rendre sous le regard courroucé de la Corée du Sud et de la Chine(8). Le penseur anarchiste Kohso Sabu appelle ce nationalisme le « fascisme pornographique » : culte du martyr (ici le kamikaze), exhibition de la mort, déni de l’histoire, racisme, etc(9).

Okinawa versus Tokyo

Un projet de base militaire américaine, le camp Schwab, situé à Henoko, dans le nord d’Okinawa, secoue la politique nationale depuis bientôt vingt ans. La population autochtone n’a aucune envie de subir la colonisation d’une puissance étrangère et l’autoritarisme d’un gouvernement central indifférent à cet archipel écologiquement et culturellement vulnérable. La biodiversité marine, rare et extrêmement fragile, est directement menacée par les infrastructures maritimes. En réaction, les habitants de l’île campent depuis plus d’un an devant la base en construction.

Fait extrêmement rare au Japon, la police anti-émeute a délogé en novembre dernier les manifestants, en majorité octogénaires(10) ! Le 21 octobre, les Okinawaïens ont également commémoré les vingt ans d’une manifestation historique à la suite du viol d’une collégienne par trois militaires nord-américains n’ayant pas été condamnés. Les États-Unis avaient refusé, au nom du Traité de coopération mutuelle et de sécurité, de rapatrier les soldats(11).

Abe ne dispose d’aucun soutien local pour justifier ce camp et le gouverneur d’Okinawa, Onaga Takeshi, y est farouchement opposé. Ce dernier a annoncé le 13 octobre la suspension du permis de construire, après avoir demandé à une commission d’experts d’examiner le protocole mis en place par son prédécesseur pour autoriser le projet. Cette commission a jugé la procédure illégale(12). Mais le gouvernement central n’a pas reculé d’un pouce, contraignant les manifestants à multiplier les actions de désobéissance civile, aujourd’hui réprimées.

Cette lutte a permis de mettre en lumière l’abysse séparant les dirigeants nippons d’une société civile plus soucieuse des revendications écologiques que de la restauration d’un nationalisme idéalisé et désuet.

Selma Clausen

(1) Vers un magnifique pays est un ouvrage d’Abe Shinzo. (2) Reiji Yoshida, Mizuho Aoki, « Diet enacts security laws, marking Japan’s departure from pacifism », The Japan Times, 19 septembre 2015. (3) « New defense agency to front Abe’s security policy », The Asahi Shimbun, 1er octobre 2015. (4) «Protesters spill over police barricade to rally against security bills», The Asahi Shimbun, 15 septembre 2015. (5) Lire notamment MISHIMA Yukio, Le Japon moderne et l’éthique samouraï, Gallimard, 1985. (6) « VOX POPULI : Abe’s senseless sloganeering has a wartime vibe », The Asahi Shimbun, 1er octobre 2015. (7) Sanctuaire shinto rendant hommage aux « Japonais ayant donné leur vie au nom de l’Empereur ». (8) « Internal affairs minister Takaichi, justice chief Iwaki visit Yasukuni », The Japan Times, 18 octobre 2015. (9) KOHSO Sabu, « Mutation of the Triad: totalitarianism, fascism, and nationalism in Japan », e-flux,2014. (10) « Tokyo riot police join security at Camp Schwab; protesters arrested in scuffle », The Ryukyu Shimpo, 5 novembre 2015. (11) « Former Okinawa governor speaks of island burden 20 years after rally over girl’s rape », The Japan Times, 22 octobre 2015. (12) « Government blocks Okinawa governor’s revocation of Henoko landfill », The Ryukyu Shimpo, 28 octobre 2015.


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