A Montpellier, la communauté kurde se sent “trahie” par l’Union Européenne
Une cinquantaine de personnes issues de la communauté kurde ont manifesté sur la place de la Comédie ce lundi 19 janvier contre l’agression militaire en cours au Rojava (Kurdistan syrien) et la répression du soulèvement populaire en Iran. Ce mardi 20 janvier, la mobilisation se poursuit, à 16h devant la préfecture puis à 18h sur la Comédie.
“On est là pour alerter l’opinion publique sur la situation au Kurdistan syrien”, explique une jeune femme kurde préférant rester anonyme, place de la Comédie. “Les kurdes, hier allié-es de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme, sont lâché-es seul-es face à l’Etat islamique.”
Le Rojava sous les bombes
Le 6 janvier, le gouvernement provisoire syrien lançait des attaques d’ampleur contre les quartiers kurdes de Sheikh Maqsoud et d’Ashrafiyeh à Alep. Des négociations venaient pourtant tout juste d’avoir lieu à Damas, et l’Asayish, la police kurde de ces quartiers, en partie sous administration autonome et fonctionnant selon les principes du confédéralisme démocratique*, s’apprêtait à s’en retirer. Après plusieurs jours de bataille et de bombardements, les responsables du conseil local et les Asayish ont été transférés vers le Nord-Est syrien dans des convois sécurisés le 10 janvier.
Quelques jours après, à la mi-janvier, l’offensive s’étendait au Nord-Est syrien. Le barrage de Tishreen, qui alimente en électricité certaines grandes villes du Nord-Est syrien, est passé sous contrôle de l’armée syrienne. Plusieurs villages avaient déjà été attaqués à la mi-décembre par l’armée syrienne.
Dans la région de Deir Ezzor, les forces gouvernementales ont aussi repris le contrôle du champ pétrolifère d’al-Omar, le plus important du pays. Avec comme repoussoir la perspective de l’embrasement d’une guerre civile généralisée, Mazloum Abdi, commandant des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), les forces armées de la zone autonome du Nord-Est syrien, s’est vu contraint d’accepter un accord de cessez-le-feu désavantageux, impliquant l’intégration des forces armées et des institutions au nouvel État syrien, et le départ des FDS des régions de Raqua et Deir Ezzor.
Un départ fêté par une partie de la population à Raqa, tant le régime de Damas a réussi son pari d’appuyer son avancée sur le soutien de certaines tribus arabes. « Si vous regardez bien, il n’y a que des hommes qui fêtent le départ des FDS. C’est un retour de bâton patriarcal, ils se réjouissent de la fin de la révolution des femmes menée ici », analysait ce lundi 19 janvier au soir un militant de la Commune internationaliste du Rojava présent sur place.
Reste qu’en juillet 2025 Médiapart publiait des témoignages accusant les FDS de graves violences sur certaines populations civiles, notamment dans ces régions de Deir Ezzor et de Raqa. Ces régions, à majorité arabe, ont été l’ancien cœur de la zone tenu par l’État islamique, et les FDS n’y ont jamais été seules présentes. La cohabitation et le partage d’autorité avec le régime de Damas y a fait l’effet d’un travail de sape sur l’implantation de la nouvelle administration, dans des régions en ruine et sur fond de détournements d’aide humanitaire par Damas et de résurgence de cellules dormantes de Daesh.
Al-Charaa, un djihadisme adoubé par l’UE
La jeune femme rencontrée au rassemblement de Montpellier dénonce une “connivence des Etats occidentaux” avec le régime d’Ahmed al-Charaa, président syrien par intérim depuis le 29 janvier 2025. Ahmed al-Charaa a été dans un passé proche le fondateur et le chef du Front al-Nosra, un temps affilié à Al-Quaïda, puis de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui gouvernait sur la petite enclave d’Idlib selon des préceptes fondamentalistes.
“C’est un ancien djihadiste, et la commission européenne vient de lui donner 620 millions d’euros pour la reconstruction du pays. Mais il va reconstruire quoi au juste ?”, s’interroge la jeune femme. Un financement dont les kurdes mobilisés demandent l’annulation. Une pétition a été mise en ligne pour demander l’arrêt de ce financement.
Le président Ahmed al-Charaa recevait ce vendredi 9 janvier le président du Conseil européen Antonio Costa et Ursula von der Leyen, en pleine attaque sur les quartiers kurdes d’Alep. “Le régime syrien, appuyé par la Turquie [NDLR : La Turquie s’est dite prête jeudi 15 janvier à soutenir l’armée syrienne dans son « opération antiterroriste »], a attaqué des zones kurdes de la Syrie”, déplore la jeune femme, avant d’ajouter : “si des attentats djihadistes frappent à nouveau l’Europe, il faudra se rappeler que les kurdes ont été trahis par la communauté internationale et l’Union Européenne”.
L’accord imposé par al-Charaa aux FDS inclus également le transfert sous responsabilité du gouvernement central syrien de nombreux prisonniers de Daesh. Le Rojava et les forces kurdes avaient effectivement opposés une résistance décisive au groupe terroriste, et environ 60 000 anciens djihadistes y sont encore détenus.
L’inquiétude pèse également quant à l’avenir du confédéralisme démocratique*. « Le régime monte les ethnies les unes contre les autres, alors que cela fait des années que le confédéralisme démocratique* avait réussi à faire cohabiter tout le monde en incluant toutes les communautés dans des instances représentatives… On ne sait pas trop ce qui va se passer, on sait juste qu’on s’avance vers une grosse guerre”, souffle Ciftci Cahit, responsable du Centre Démocratique Kurde (organisation représentative des Kurdes de France) de Montpellier. D’autant plus que le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), organe historique de la résistance kurde autrefois chargé des négociations avec les différents acteurs régionaux, s’est dissous l’an dernier.
Appels à la mobilisation générale
Le commandement général des Forces Démocratiques Syriennes, réaffirmant la volonté des forces armées de préserver leurs acquis, appelait ce lundi 19 janvier « tous les jeunes, les femmes, les hommes du Rojava, du Kurdistan du Nord, du Sud et de l’Est, ainsi que celles et ceux d’Europe, à abattre les frontières des occupants, à s’unir et à rejoindre la résistance. » Le PYD (parti de l’union démocratique, équivalent de l’ex-PKK en Syrie) a appelé de concert avec le Dem Parti turc (gauche radicale parlementaire pro-kurde) les habitant-es du Kurdistan turc à se masser le long de la frontière syrienne.
La campagne internationale de solidarité Riseup4Rojava a lancé un appel au boycott de la chaîne Al Jazeera, proche du pouvoir quatari et consultée par certains militant-es pour les informations qu’elle donne sur la situation à Gaza, mais accusée au Rojava de répandre des fake news et de ne pas donner la parole aux défenseurs-seuses de la révolution. Riseup4Rojava appelle également celles et ceux qui le peuvent à rejoindre directement la résistance au Rojava.
L’ONG Roja Sor (Soleil Rouge) multiplie de son côté les appels aux dons pour apporter de l’aide humanitaire aux nombreuses populations civiles déplacées.
Solidaires de la révolte réprimée en Iran
Le Centre Démocratique Kurde de Montpellier a également tenu à exprimer son soutien aux insurgé-es iranien-nes, durement réprimé-es par le régime des Mollahs. Ce soulèvement d’une ampleur historique, parti d’une protestation contre la vie chère, a un écho important au Kurdistan de l’Est (Rojilhat ou Kurdistan iranien). Dans les jours précédents, les villes kurdes de Malekshahi et Abdanan sont provisoirement passées sous contrôle des insurgé-es, comme d’autres endroits du pays, alors que les manifestant-es n’hésitaient plus à échanger des coups de feu avec les forces de répression du régime.
Le puissant soulèvement de 2022 en Iran avait eu pour source l’assassinat d’une jeune femme kurde, Mahsa Amini, par la police des mœurs après son arrestation pour non-port du voile. La révolte avait à l’époque emprunté à la gauche kurde son slogan phare, « Jin, Jiyan, Azadi », soit « Femmes, Vie, Liberté » en français.
Nombreuses mobilisations à venir
Le Conseil Démocratique Kurde en France (CDK-F) appelle l’Union Européenne, les Nations Unies, et les principaux États concernés à prendre au plus vite des mesures pour la protection des civil-les d’Alep et du Nord-Est de la Syrie. Mais aussi à soutenir les aspirations démocratiques des kurdes d’Iran notamment par des sanctions ciblées visant les responsables de la répression, alors que le nombre de victimes de la répression est déjà estimé entre 4000 et 26 000.
Autres exigences : fournir une aide humanitaire d’urgence et ouvrir des enquêtes internationales sur les violations graves des droits humains.
De nombreuses manifestations ont eu lieu dans les villes européennes ce lundi 19 janvier, comme à Berlin, Bern, Hannover, Cologne, Kassel, Toulouse. À Paris, Bruxelles, Zurich la colère a explosé en affrontements avec les forces de l’ordre.
Le CDK-F a aussi appelé toutes les organisations du mouvement social en France à se joindre à ses initiatives de protestation. De nombreuses manifestations sont déjà prévue pour cette journée de mardi, à Marseille, Paris, Strasbourg, Bruxelles, Lausanne, Lyon, Nantes, Marignane.
Un nouveau rassemblement aura lieu ce mardi 20 janvier à Montpellier, en deux temps, à 16h devant la préfecture, puis à 18h sur la place de la Comédie.
Samedi 24, c’est à Marseille, où une forte diaspora kurde est installée, qu’aura lieu une manifestation qui pourrait être importante, puisque les mobilisations en lien avec le Kurdistan y ont souvent une portée régionale. Le rendez-vous est à 13h aux Réformés, en haut de la Canebière.
*Depuis 14 ans maintenant, l’Administration Autonome du Nord-Est de la Syrie (AANES) expérimente le confédéralisme démocratique sur un territoire d’un peu plus de 8 millions d’habitant-es, après que les troupes de l’ancien président baasiste Bachar-al-Assad se soit retirées de la zone à la faveur de la guerre civile. Le confédéralisme démocratique mêle cohabitation entre les différentes ethnies, communautés et religions, émancipation poussée des femmes, préoccupations écologiques, démocratie directe via des conseils de quartiers et économie coopérative.
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