Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Laissons les tentes parler de ceux qui y vivent
3 novembre 2026Un texte d’Abu Amir le 3 Novembre, au plus près des agriculteurs : entendre leurs voix
Dans les camps de déplacés, les gestes les plus simples du quotidien demandent beaucoup d’efforts. Se procurer de l’eau, préparer les repas, laver le linge, trouver un coin où les enfants puissent dormir à leur aise, tout cela occupe la journée des familles et leur laisse peu de temps et d’énergie pour penser au lendemain. Au fil des jours, la fatigue s’accumule. La chaleur devient plus pesante sous la toile, la pluie fait craindre pour la literie et les affaires, la nuit s’étire en heures durant lesquelles on essaie de dormir malgré les bruits, le manque d’intimité et tout ce qui vous trotte dans la tête.
Qui passe entre les tentes peut voir à quel point l’espace est exigu. Mais il faut s’approcher de ceux qui y vivent pour comprendre un peu ce que cette vie leur a fait. Il y a la fatigue qui se lit sur les visages, celle qui se révèle au détour d’une conversation dans une réponse brève à une question banale ou dans un souvenir qui ravive soudain une douleur que l’on s’est efforcé de cacher toute la journée.
C’est dans ces conditions que vivent les agriculteurs de l’est de Khan Younès qui, dès le début de la guerre, ont dû se réfugier dans le secteur d’Al-Mawasi, à Khan Younès, laissant derrière eux leurs terres et leurs maisons. Ce sont eux dont je me sens le plus proche, parce que je les ai côtoyés et que je connais la vie qu’ils menaient avant leur déplacement. Je les ai connus sur leurs terres, occupés à leurs travaux, attentifs à leurs cultures, parlant de leurs saisons agricoles et de ce qu’ils en espéraient. Voilà pourquoi il m’est difficile de les voir aujourd’hui devant leurs tentes sans les revoir là-bas, dans ces lieux où ils savaient quoi faire chaque matin, d’où venait leur gagne-pain et où ils rentreraient à la fin de la journée.
L’un des moments les plus douloureux pour moi, c’est quand je croise l’un d’eux, que je lui demande comment il va ou comment il se porte, et qu’il me répond : « Abu Amir, nous sommes des morts qui bougent, sans âme. Nous avons laissé nos âmes dans nos terres. »
À ces mots, je reste un instant sans réponse. Que dire à un homme qui parle avec une telle dureté de l’éloignement de sa terre ? Comment le soulager, quand je sais que ma question sur sa santé a ouvert la porte à une douleur qui va bien au-delà de la maladie et de la fatigue ? Je lui ai demandé comment il allait, et il m’a parlé de sa vie tout entière, de cette part essentielle qu’il a perdue en partant, de ces journées qu’il traverse avec le sentiment que ce qui le rattache à la vie se trouve dans un lieu où il ne peut plus aller.
Ses paroles me restent après que je l’ai quitté. Je pense à lui qui se lève le matin, sort de sa tente et essaie de pourvoir aux besoins de sa famille, avec tout ce vide en lui. Puis je le revois sur sa terre. Le travail le fatiguait, bien sûr. Il s’inquiétait pour sa récolte et calculait ce que lui coûterait la saison. Mais il pouvait agir sur ce qui l’inquiétait. Il arrosait, il plantait, il soignait ses cultures, il essayait. Aujourd’hui, il s’inquiète pour sa terre à distance, tout en affrontant les difficultés du quotidien dans un lieu qu’il n’a pas choisi.
D’autres fois, une famille m’invite à prendre le thé alors que je passe entre les tentes. Je m’assieds avec eux. Nous parlons d’abord de leur situation, de ce qu’ils traversent, puis les souvenirs nous ramènent à leurs terres. Ils me demandent : « Tu te souviens quand tu venais nous voir dans nos champs ? Tu te souviens de nos cultures ? Tu te souviens de l’odeur de la terre ? »
Oui, je m’en souviens. Et, à cet instant, cela me fait mal de m’en souvenir, parce que je sais de quoi ils parlent et que je mesure la distance entre cette scène et l’endroit où nous sommes assis. Je les écoute retrouver les détails, et ce qu’ils éprouvent me fait mal. Je vois leur conversation s’animer quand ils évoquent leurs cultures, puis le silence s’alourdir quand nous revenons à la tente.
Je bois le thé avec eux et je sens, dans leurs questions, le désir que je porte avec eux un peu de cette mémoire. Ils veulent parler de cette vie que je connais, de leur travail, de ce que leurs mains produisaient et des jours où ils m’accueillaient au milieu de leurs cultures. Moi, je veux les écouter jusqu’au bout, sans les interrompre par quelques mots de réconfort dits à la hâte, trop petits pour ce qu’ils ont perdu.
Quand ils me parlent de l’odeur de la terre, je retrouve le sens du lien qui unit un agriculteur à la sienne. Saison après saison, ils en ont connu les moindres détails, en ont retenu les changements et ont appris à la comprendre à force de travail quotidien. Chacun sait quel endroit a besoin de plus d’eau, quel arbre a tardé à pousser et quelle parcelle a bien donné malgré une année difficile. Ce savoir est toujours là, dans leur tête, mais leurs mains sont loin de la terre. L’un d’eux peut vous expliquer ce qu’il faudrait faire aujourd’hui sur sa parcelle, puis s’arrêter devant cette réalité : il ne peut pas s’y rendre.
Cette impuissance les épuise. Ils se demandent ce qu’il reste des arbres, dans quel état sont les cultures et ce qu’il est advenu des maisons qu’ils ont laissées. Il arrive qu’ils ne trouvent aucune réponse qui les rassure ou leur donne même une idée claire de ce qui les attend. Entre ce dont ils se souviennent et ce qu’ils redoutent, ils essaient de garder en eux la possibilité de retrouver, à leur retour, quelque chose de ce qu’ils aiment.
Les tentes ont pris beaucoup à ces agriculteurs. Elles ont rétréci leur espace, alors qu’ils passaient autrefois leurs journées sur leurs terres, et leur ont imposé une attente pesante, alors qu’ils avaient l’habitude de travailler. Celui qui savait mener toute une saison agricole peine aujourd’hui à pourvoir aux besoins d’une seule journée. Il lui faut attendre une aide, lui qui rapportait chez lui ce que sa terre produisait et calculait les dépenses de sa famille à partir de ce qu’elle lui rapportait.
Je sais à quel point ce bouleversement les atteint dans leur dignité et leur autonomie. Ils ont besoin d’aide, mais la possibilité de subvenir eux-mêmes à leurs besoins leur manque. L’un voudrait acheter quelque chose à ses enfants avec le fruit de son travail, rentrer le soir avec, à la main, un objet qu’il a choisi pour eux, et s’endormir en sachant qu’un travail l’attend le lendemain. Quand nous parlons de leurs besoins, il faut aussi se souvenir de ce désir, celui de retrouver la possibilité de mener leur vie par eux-mêmes.
Quant à la perte de la maison, elle se fait sentir chaque jour sous la tente. Quand une personne malade a besoin de repos, quand un membre de la famille voudrait rester seul un moment, quand tous doivent dormir, s’asseoir et ranger leurs affaires dans le même espace exigu. Même pour vivre son chagrin, il est difficile de trouver un endroit où s’isoler. Un père ou une mère peut essayer de cacher ses larmes aux enfants, sans que l’espace lui en laisse la possibilité.
La maison était le fruit d’années d’efforts. Ses propriétaires savent comment elle a été construite, ce qu’ils ont remis à plus tard pour pouvoir l’achever, quelle saison leur a permis de réparer une pièce ou d’acheter ce dont ils avaient besoin. C’est là que les enfants ont grandi, c’est par cette porte qu’ils rentraient du travail, et c’est dans ces pièces qu’ils avaient trouvé une place pour des objets qu’ils pensaient garder auprès d’eux. Aussi, quand ils en parlent, j’entends dans leurs mots le chagrin de ceux qui ont consacré des années de leur vie à bâtir une existence stable et qui se sont retrouvés contraints de recommencer dans un lieu qui ne leur offre même pas le repos nécessaire pour envisager un nouveau départ.
Dans ces tentes, les femmes portent une charge de tous les instants. Se procurer de l’eau, préparer les repas, veiller à la propreté et prendre soin des enfants leur demande des efforts redoublés et leur laisse peu de temps pour se reposer. À cela s’ajoutent leur propre chagrin pour les maisons et les terres laissées derrière elles, et leur inquiétude pour leurs familles. On le perçoit parfois dans quelques mots sur une chose qu’elles avaient à leur disposition chez elles ou sur une habitude qui leur manque. Puis elles interrompent la conversation pour retourner à une tâche qui les attend.
Les enfants, eux aussi, grandissent dans cette réalité. Ils demandent quand ils rentreront et écoutent les adultes parler des maisons et des champs. Certains s’en souviennent. D’autres ont besoin qu’on leur en raconte les détails. Les parents doivent répondre à une question dont ils ignorent la réponse. Ils essaient de rassurer leurs enfants, alors qu’eux-mêmes auraient besoin qu’on les rassure.
Pourtant, l’espoir du retour est toujours là. Je l’entends quand les agriculteurs passent du récit de ce qu’ils ont perdu à ce qu’ils feront s’ils reviennent. L’un d’eux se met à énumérer les travaux dans l’ordre. Il ira voir dans quel état est sa terre, regardera ce qu’il reste des arbres, cherchera les outils encore utilisables et évaluera ce qu’il faudra faire dans la maison. Dans ces moments-là, je reconnais l’homme que j’ai connu avant le déplacement, celui qui pense au travail, évalue ce dont il a besoin et cherche par où commencer.
Ils savent que le retour sera difficile. Ils ont conscience que la terre demandera peut-être beaucoup de travail, que les maisons devront peut-être être réparées ou rebâties et que les saisons perdues ne se rattrapent pas vite. Ils souhaitent tout de même pouvoir se rendre sur place et essayer. Ils veulent voir par eux-mêmes, décider par où commencer et consacrer leurs efforts à quelque chose qui, à leurs yeux, leur rendra leur vie.
Cet espoir ne dissipe pas la dureté de ce qu’ils vivent. Il peut faiblir un jour, revenir le lendemain et côtoyer un profond chagrin au cours d’une même conversation. J’entends l’un d’eux me dire dans des mots douloureux comment il va, puis, un peu plus tard, me parler de ce qu’il plantera à son retour. Je comprends alors combien il est éprouvant de rester attaché à un avenir dont on ignore quand il viendra, mais auquel on ne peut renoncer.
C’est pourquoi j’aimerais que, lorsque nous parlons d’eux, nous donnions à leurs voix la place qu’elles méritent. Que nous entendions leur fatigue sans nous hâter de dire combien ils sont forts. Que nous comprenions leur besoin d’aide aujourd’hui, ainsi que leur besoin de rentrer en sécurité et de retrouver leurs moyens de subsistance. Le fait qu’ils tiennent jour après jour ne signifie pas que les tentes sont devenues un lieu adapté à leur vie. Et s’ils se plaignent peu, cela ne dit rien de la lourdeur de ce qu’ils supportent.
Laissons les tentes parler de ceux qui y vivent. Elles nous raconteront les inquiétudes qu’elles ont entendues la nuit et les efforts dont elles ont été témoins le jour, quand chacun essayait de faire face aux besoins du quotidien. Elles nous parleront d’agriculteurs déplacés depuis le début de la guerre, qui se souviennent encore de leurs terres avec tant de précision, à qui leurs maisons manquent et qui essaient de garder un espoir pour tenir jusqu’au retour.
Quant à moi, je porte toujours en moi les mots de cet homme, « Nous avons laissé nos âmes dans nos terres », et les questions des familles qui m’invitent à prendre le thé et me ramènent avec elles vers les champs, les cultures et l’odeur de la terre. J’espère qu’un jour je pourrai de nouveau leur rendre visite là-bas. Que je pourrai m’asseoir avec eux près de leurs maisons et les entendre se plaindre de la fatigue du travail, des soucis de la saison. Je saurai ce que valent ces conversations ordinaires, je les ai longtemps écoutés dire combien leur manquait la vie dont elles sont faites.
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