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Reportage 5 juillet 2019

À Montpellier comme ailleurs, la recherche scientifique est sur une très mauvaise voie

par Le Poing
La prochaine rentrée des enseignants-chercheurs pourrait être mouvementée dans un domaine qui, autant que l’hôpital ou l’école, pâtit des réformes ultra-libérales

Charles et Pierre sont deux potes. Ils patientent dans le hall de la délégation montpelliéraine du CNRS – Centre national de la recherche scientifique – située en bordure de la route de Mende, bien après la fac Paul-Valéry. Une assemblée générale des chercheurs doit se tenir incessamment, dans le grand amphithéâtre de l’établissement. Charles a 35 ans. Il vient enfin d’obtenir son premier poste stable de chercheur, à l’INRA (recherche agronomique). Pierre a 31 ans. Bonne nouvelle analogue en ce qui le concerne, à l’EPHE (École pratique des hautes études).

En attendant, ils ne se font pas prier pour raconter au Poing ce qu’a été leur parcours pour parvenir à présent à débuter véritablement, à deux mille euros par mois : « Je suis donc bac +8 en niveau d’études. Auxquelles s’ajoutent huit années d’expérience professionnelle hors statut » raconte Charles. C’est-à-dire huit années de contrats de recherche précaires en CDD. « À chaque fois, tu déménages avec ta famille. Tu n’as droit à rien de particulier en fin de contrat. Mais surtout, en six mois, tu commences à peine à t’approprier ton domaine, tes outils, ton équipe, alors que les logiques de recherche courent sur des années et des années, parfois des dizaines d’années. Tu restes hors-sol, et sans perspectives ».

Charles et Pierre ont-ils été des cancres ? Ont-ils tiré de mauvais numéros ? Non, ils sont typiquement représentatifs des nouvelles conditions ultra-libérales appliquées à la recherche. Dans la région dorénavant, un tiers des effectifs des grands centres de recherche connaît ce type de précarité : « Cela permet de peser sur les masses salariales, de s’affranchir des protections et garanties. Et cela concourt à la flexibilité même de la recherche : de moins en moins de recherche fondamentale, de plus en plus d’objectifs à court terme intéressant les entreprises dans leurs recherches de profit, et de ventilations de budgets privés, ou par missions et enveloppes, des régions, de l’Europe, etc, sur lesquels l’État se défausse ».

Bilan : au CNRS sur le plan national, seuls deux cent cinquante postes de chercheurs seront ouverts cette année, tout domaine confondu, contre près de trois fois plus voici dix ans. Pierre poursuit : « Prenez par exemple le domaine ‘‘biodiversité et évolution’’, qui est l’un des tous premiers sur le front des graves problèmes écologiques actuels. Voici plusieurs années qu’on n’y ouvre que cinq ou six postes par an pour tout l’Hexagone. C’est à dire rien ». Ne parlons pas des sciences sociales. Elles sont en voie de dilution fatale.

Cette année, le CNRS tente de briller devant l’opinion publique en faisant reluire les ors de son quatre-vingtième anniversaire. Mais « sera-t-on en mesure de fêter ses cent ans ? » était l’intitulé de réunions provoquées dans tout le pays ce jeudi. Impossible de se le cacher : à Montpellier, qui compte des milliers de chercheurs, moins de vingt d’entre eux s’étaient réunis à cette occasion au CNRS, à l’appel de divers syndicats.

Cette mobilisation très faible ne les a pas empêchés d’évoquer une rentrée qui devrait être chaude, quand se concrétisera la perspective d’une loi pluri-annuelle sur la recherche scientifique, gravant dans le marbre une évolution dévastatrice qui semblait ne frapper jusque-là qu’isolément dans les faits, au cas par cas. Les participants se sont interrogés sur la meilleure façon de construire un rapport de forces. Représentants syndicaux compris, les critiques ont été vaches, à l’encontre des méthodes de lutte inefficaces (telle la journée de grève chaque deux mois dans la fonction publique, dont la réforme touche aussi le secteur de la recherche publique).

On a donc fait mention de la mobilisation alternative qu’aura été celle des gilets jaunes, ou encore, pour modèle, du mouvement des services d’urgence hospitalière, « à partir du moment où la base a décidé que ça suffisait et qu’il fallait y aller ». Pour l’instant, les chercheurs cherchent leurs moyens d’action. Mais ils ont déjà trouvé l’argent dont ils auraient besoin pour inverser la logique infernale. Pour la CGT, Patricia relève que « Sanofi a perçu soixante milliards de CICE, soi-disant en faveur de la recherche, au moment où elle réduisait de moitié ses moyens investis dans ce domaine ».

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