Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Entre le passé et le présent, lorsque l’âge devient mémoire
7 octobre 2026Nous sommes le 7 octobre, c’est un texte d’Abu Amir, gazaoui, pendant que les médias mainstream déversent jusqu’à plus soif la commémoration du 7 octobre du point du vue israélien.
Il y a des choses qui ne disparaissent pas lorsqu’elles prennent fin. Elles restent en nous, seuls leurs traits changent. Le temps passe, les maisons changent, les visages vieillissent, les lieux se transforment, et nous devenons de plus en plus occupés par le présent, au point de croire que nous avons laissé tout le reste derrière nous. Puis survient un petit instant, sans prévenir : une vieille chanson, l’odeur d’un endroit, une photo aperçue par hasard, ou un nom que nous n’avons pas entendu depuis des années… Et soudain, le passé revient tout entier, non pas comme un lointain souvenir, mais comme quelque chose qui attendait patiemment dans un recoin du cœur.
Le passé est étrange.
Nous ne pouvons pas y retourner, mais nous ne pouvons pas non plus le chasser de nous.
Il contient des jours que nous aimerions revivre, des personnes dont nous souhaiterions encore avoir la voix près de nous, et des lieux qui nous paraissaient ordinaires lorsque nous les fréquentions, avant de découvrir, après leur disparition, qu’ils faisaient partie des plus belles choses que nous ayons eues.
Autrefois, nous vivions l’instant sans jamais penser à sa valeur. Nous riions sans nous demander : Est-ce que ce sera la dernière fois ? Nous nous asseyions auprès de ceux que nous aimions sans imaginer qu’un jour, une chaise resterait vide. Nous quittions les lieux en pensant que nous y reviendrions, puis les années passaient et nous découvrions que certaines portes ne s’ouvrent jamais deux fois.
C’est pour cela que la nostalgie nous fait mal.
Non pas parce que le passé était parfait, mais parce qu’aujourd’hui, nous connaissons la valeur de choses dont nous ne mesurions pas l’importance lorsqu’elles étaient encore entre nos mains. Et dans le passé, il y a aussi des drames dont nous ne gardons pas le souvenir avec plaisir, mais qui laissent leur empreinte en nous. Des pertes, des séparations, des déceptions, des rêves qui n’ont jamais trouvé le chemin de leur accomplissement, et des personnes qui sont parties sans nous laisser suffisamment de temps pour leur dire tout ce qui aurait dû être dit. Il existe des douleurs que les yeux ne pleurent plus après des années, mais qui se manifestent dans notre façon de nous taire, dans notre peur de nous attacher, dans notre prudence face à la perte, et dans cet instant où nous nous arrêtons quelques secondes devant un souvenir dont personne ne comprend pourquoi il nous bouleverse à ce point.
Puis vient le présent.
Il arrive avec tout ce qu’il porte de responsabilités, de bruit et de questions. Chaque matin, nous nous réveillons pour poursuivre ce que nous avons commencé. Nous courons après le travail, nous essayons de rattraper le temps, nous faisons de notre mieux pour paraître aller bien, et nous remettons tant d’émotions à plus tard, dans l’attente d’un moment qui ne vient jamais. Et le présent, bien qu’il soit la seule chose que nous possédions réellement, ne ressemble en rien au passé.
Autrefois, nous avions du temps sans en connaître la valeur.
Aujourd’hui, nous connaissons la valeur du temps, mais nous n’en avons jamais assez. Nous avons grandi, et nous ne sommes plus ceux qui se réjouissaient de choses simples. Nous calculons désormais nos pertes avant même de commencer, et nous pensons à la fin du chemin avant d’avoir fait le premier pas. La vie est devenue plus claire, et peut-être aussi plus dure. Nous avons compris que certaines personnes ne sont que de passage, que certaines promesses ne résistent pas au temps, et que la vie peut tout changer sans demander la permission à personne.
Et pourtant, nous ne devrions pas considérer le passé comme une prison. Le passé n’est pas là pour nous y ramener, mais pour nous rappeler qui nous étions, ce que nous avons traversé et comment nous sommes devenus ceux que nous sommes aujourd’hui.
Même les épreuves que nous avons autrefois souhaité oublier ont laissé en nous quelque chose qui n’existait pas auparavant. Elles nous ont appris à mieux comprendre les autres, à être plus indulgents envers nous-mêmes et à courir moins aveuglément derrière des choses qui semblent belles en apparence.
C’est peut-être pour cela que nous n’oublions pas.
Nous ne gardons pas le passé en nous parce qu’il était toujours beau, mais parce qu’il nous appartenait. Il faisait partie de nos vies, de nos anciennes voix, de nos premiers rêves, des personnes qui ont partagé avec nous des jours qui ne reviendront jamais de la même manière.
Et lorsque nous regardons vers l’avenir, nous ne devrions pas essayer de vivre ce qui vient avec l’esprit du passé. Il suffit d’en emporter ce qui mérite de rester : la sagesse, la gratitude et la capacité à reconnaître la valeur de l’instant avant qu’il ne se transforme en souvenir.
Car le présent que nous vivons aujourd’hui deviendra, lui aussi, un jour, notre passé. Et cet instant que nous considérons peut-être comme ordinaire pourrait, des années plus tard, devenir celui qui nous manquera le plus.
Peut-être que la personne qui est assise aujourd’hui à vos côtés, la maison que vous voyez chaque jour, le chemin que vous empruntez par habitude et le rire que vous entendez sans y prêter attention… seront un jour des choses que vous chercherez dans votre mémoire, sans pouvoir les retrouver ailleurs. Alors, n’attendez pas que tout devienne un souvenir pour en comprendre la valeur. Prenez dans vos bras ceux que vous aimez avant que cette étreinte ne devienne une image dans votre mémoire.
Dites ce que vous ressentez avant que les mots n’arrivent trop tard. Asseyez-vous auprès de ceux que vous aimez sans vous laisser distraire par votre téléphone ou par les heures de demain. Et regardez attentivement les jours qui passent devant vous, car la vie ne nous dit jamais lesquels seront les derniers.
Entre le passé et le présent, nous sommes là. Nous portons derrière nous toute une vie de souvenirs, et devant nous des jours dont nous ignorons encore la forme. Et entre les deux, il n’existe qu’un seul instant que nous pouvons réellement vivre : maintenant.
Et peut-être que la plus belle chose que nous puissions faire avec le passé n’est ni d’y retourner, puisque cela est impossible, ni de l’oublier, puisque cela n’est pas nécessaire. C’est simplement de nous réconcilier avec lui.
Sourire aux beaux jours sans être tristes parce qu’ils sont terminés, pardonner aux jours difficiles parce qu’ils nous ont appris quelque chose, et laisser ceux qui sont partis occuper leur place dans notre mémoire, sans permettre à leur absence de prendre ce qu’il nous reste de notre vie. Car certains souvenirs sont faits pour rester, et non pour nous ramener en arrière. Et certaines tragédies sont terminées depuis longtemps, mais elles ont laissé en nous des leçons qui méritent d’être emportées avec nous vers l’avenir.
Quant à la nostalgie, elle est peut-être la manière douce dont le cœur nous murmure :
« J’ai vécu quelque chose de beau ici, c’est pour cela que je m’en souviens encore. »
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