Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Entre les tentes et les cahiers
16 février 2026Abu Amir écrit dans ce compte rendu hebdomadaire des activités éducatives comment Gaza sauve ce qu’il reste de son enfance le 16 Février
À Gaza, l’éducation n’est plus un événement rythmé par la sonnerie de l’école ni lié à un bâtiment à étages. Ici, l’éducation est un acte silencieux de survie, une tentative quotidienne de saisir un sens stable dans un monde qui se désagrège sans cesse. L’enfant qui ouvre un cahier au cœur d’un camp ne le fait pas parce qu’un devoir scolaire l’y oblige, mais parce qu’il cherche à s’accrocher à un rôle, à une identité, dans une réalité qui le traite d’abord comme un déplacé avant toute autre chose.
Dans les camps, où il n’y a ni murs protecteurs, ni espaces privés, ni rythme clair pour la journée, s’asseoir pour apprendre devient une forme de résistance tranquille. Les enfants n’arrivent pas dans ces espaces avec des cartables, mais avec des journées lourdes, des souvenirs de déplacement et des questions bien plus grandes que leur âge. Pourtant ils s’assoient, écrivent, lèvent la main, se redéfinissent eux-mêmes.
Au camp Al-Fajr, dans la zone d’Al-Mawasi à Khan Younès, le centre éducatif se dresse entre les tentes serrées les unes contre les autres, les enfants de familles agricoles déplacées de l’est de Khan Younès reçoivent leurs cours, tandis que l’odeur de la terre qu’ils ont perdue demeure présente dans leur mémoire quotidienne.
Ces enfants n’ont pas connu l’enfance, leur vie dans le camp est dominée par la promiscuité, l’absence d’intimité, le manque de services et la peur permanente du lendemain. Le jeu est limité, l’espace restreint, le temps chargé d’angoisse. Pourtant, lorsqu’ils entrent dans cet espace éducatif, quelque chose change : l’enfant redevient un enfant. Dans ce centre, le savoir n’est pas présenté comme un programme rigide, mais comme une fenêtre. Le cahier est un espace où l’enfant déverse ce qu’il ne peut pas dire. L’enseignant ne se tient pas uniquement comme un transmetteur de connaissances, mais comme une présence stable dans une vie instable. Entre deux leçons, de petits moments d’enfance s’infiltrent : un rire, une question spontanée, un dessin en marge de la page. Cet espace n’efface pas la dureté du camp, mais il en atténue la violence. Il offre aux enfants le sentiment d’avoir une place, un temps et un rôle. Dans un monde qui leur a confisqué l’enfance trop tôt, l’éducation devient ici un moyen de la retrouver, même partiellement.
À une courte distance géographique, mais au cœur d’une expérience humaine différente, le centre éducatif de Nuseirat se présente comme un modèle plus large de ce que l’éducation peut être en temps de guerre. Ce centre, supervisé par les équipes de l’UJFP, n’est plus seulement un lieu d’enseignement, mais un espace humain où se croisent apprentissage, soutien psychologique et art. Ici, des élèves d’âges différents se rencontrent — plus de 615 enfants issus de divers niveaux scolaires —, chacun portant une histoire de perte singulière. Certains ont été privés d’éducation pendant de longues périodes, d’autres n’ont connu l’école que dans le contexte du déplacement. C’est pourquoi l’éducation n’est pas imposée comme un fardeau supplémentaire, mais proposée comme un chemin de prise en charge et de protection.
Dans ce lieu, l’enfant apprend, parle, dessine et s’exprime. Les cours académiques sont intégrés à des activités psychologiques et artistiques, car la guerre n’a pas seulement privé ces enfants d’éducation, elle leur a aussi volé le sentiment de sécurité, la capacité d’expression et le contrôle sur leur propre vie. L’art est un outil de reconstruction, le dessin un langage alternatif lorsque les mots deviennent insuffisants. Ce centre ne rend pas aux élèves tout ce qu’ils ont perdu, mais il leur restitue quelque chose de précieux : le sentiment d’être vus, entendus, ce qu’ils vivent peut être compris. Beaucoup d’enfants sont incapables d’expliquer ce qu’ils ont traversé. On leur laisse donc les couleurs. Lors des séances de soutien psychologique, on ne demande pas à l’enfant de raconter son histoire, mais de la dessiner. Les maisons, les routes, le ciel, et parfois des formes qui ne ressemblent à rien de précis, mais qui portent tout ce qui n’a pas été dit.
Le dessin est une libération nécessaire, il permet de déposer la peur sur le papier, où elle peut être vue, apprivoisée, et ne pas rester enfermée en silence. Ces moments ne mettent pas fin au traumatisme, mais ils l’empêchent de se transformer en un fardeau permanent accompagnant l’enfant dans son avenir.
Ce qui relie ces espaces éducatifs, au camp Al-Fajr comme à Nuseirat, c’est leur philosophie. Une éducation sans soutien psychologique est fragile, un soutien psychologique sans cadre éducatif est incomplet, et tous deux, sans sentiment de sécurité, sont menacés d’extinction. C’est pourquoi l’UJFP ne considère pas ces interventions comme des projets séparés, mais comme un tissu de vie tissé patiemment au cœur d’une réalité brutale. À Gaza, ces espaces éducatifs ne produisent pas de miracles, mais ils empêchent le vide. Ils empêchent qu’une génération entière se perde dans l’attente. Chaque jour où un enfant continue d’apprendre, de dessiner ou simplement de s’asseoir dans un lieu où il se sent enfant et non seulement déplacé, est un jour arraché au cœur de la guerre.
Ce travail ne vit pas seul, dans un endroit où les crises se multiplient plus vite que les solutions, la continuité devient en soi un accomplissement. Tant qu’il y aura des personnes convaincues que l’éducation est un droit, et que l’enfance mérite d’être protégée même dans les circonstances les plus dures, ces espaces continueront d’exister, recueillant les enfants au bord de la perte et leur offrant une chance, petite mais réelle, d’avoir un avenir qui dépasse la tente et la guerre.
Lien vers les photos et vidéos
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