Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Gaza entre le feu du présent et les projets de l’avenir

1 février 2026
31 janvier 2026. Au moins 35 morts pour cette seule journée à Gaza, selon la façon israélienne d’honorer le cessez-le-feu. crédit photo site ISM

Un texte d’Abu Amir le 1/02 qui décrit un message clair: Gaza ne doit pas retrouver un fonctionnement quotidien normal, la transformer en lieu sans avenir….

Ce qui se déroule aujourd’hui à Gaza ne peut être lu comme une simple confrontation militaire passagère, ni comme un affrontement traditionnel entre deux parties en guerre. Nous sommes face à une phase de reconfiguration profonde qui ne vise pas seulement le terrain militaire, mais aussi les structures politiques, sociales et humaines, et qui redéfinit le sens même du conflit.

Les bombardements continus, ininterrompus pendant de longues heures, ne constituent pas seulement un outil de dissuasion, mais un moyen de pression stratégique visant à neutraliser toute possibilité de stabilité interne. Les frappes ne se concentrent pas uniquement sur des cibles militaires, mais s’étendent aux postes de police, aux institutions locales, aux infrastructures de services, et même aux tentes des déplacés. Ce schéma ne peut être interprété uniquement sur le plan militaire, mais aussi sur les plans politique et psychologique, car il vise l’idée même de « gestion de la vie » avant de viser les armes. Le message est clair : Gaza ne doit pas retrouver un fonctionnement quotidien normal. Pas d’administration stable, pas d’ordre interne, pas d’espace pour reconstruire la société. Ici, les avions se transforment d’outils de guerre en instruments d’ingénierie de la réalité.

Israël comprend que le maintien du Hamas en tant qu’acteur organisé, capable de gérer un minimum d’affaires publiques, représente pour lui un danger plus grand que la simple présence d’armes. Un mouvement capable de contrôler la rue et d’organiser les ressources peut tenir sur le long terme et transformer le temps en allié stratégique.

Mais le dilemme israélien est plus profond qu’une simple confrontation avec le Hamas. Il est coincé entre deux options, toutes deux coûteuses :
• Le maintien de la situation actuelle signifie la persistance d’une menace de long terme sans image de victoire.
• Une victoire totale implique un épuisement militaire et politique ainsi qu’une forte pression internationale.

D’où l’émergence d’une troisième option : la politique de la provocation calculée.
Augmenter l’intensité des frappes.Asphyxier l’environnement administratif. Pousser l’adversaire à une riposte massive qui ouvrirait la voie à une escalade plus large sous le prétexte de la « légitime défense ».

En face, le Hamas n’agit pas selon la logique d’une guerre ouverte, mais selon celle d’une usure lente. Il s’appuie sur un fonctionnement décentralisé, des petites cellules,
un redéploiement discret, et évite d’offrir le « moment en or » recherché par Israël.

Le conflit se transforme ainsi d’une guerre de feu en une guerre des nerfs. D’une bataille de quelques jours à une bataille de plusieurs années. D’un affrontement de missiles à un affrontement de volontés. Mais cette bataille ne se joue pas seulement entre deux parties. Le monde est fortement présent, même s’il semble hésitant.

Les États-Unis continuent de soutenir Israël sur le plan sécuritaire, tout en craignant en même temps une explosion régionale qui menacerait leurs intérêts au Moyen-Orient et saperait leur discours sur les droits humains à l’échelle mondiale. L’Europe, quant à elle, oscille entre déclarations humanitaires et pressions politiques limitées, par crainte des conséquences de l’instabilité, des migrations et de la radicalisation.

Le monde arabe, lui, se trouve pris entre une colère populaire massive et des calculs officiels contraints par des accords et des équilibres internationaux.

Dans ce contexte, le rôle symbolique des institutions internationales, telles que l’ONU, apparaît clairement. Les communiqués se répètent. Les appels à l’apaisement se poursuivent. Mais les outils d’exécution effective sont presque absents.
Le monde voit Gaza instant après instant, mais il est incapable — ou peu désireux — de traduire la compassion en décisions contraignantes.

Les médias internationaux, de leur côté, se sont transformés en un champ de bataille parallèle. Les récits s’affrontent. Les images sont sélectionnées. Les narrations sont construites selon des intérêts politiques. Et, bien souvent, les civils sont réduits à des chiffres, au lieu d’être considérés comme les victimes d’une politique systématique.

Aujourd’hui, Gaza n’est pas seulement sous les bombes, mais sous une épreuve existentielle. Une épreuve de résilience sociale. Une épreuve de survie.
Et une épreuve pour une nouvelle génération qui grandit au milieu des ruines.

De son côté, Israël fait face à un test de son image internationale. Chaque escalade accumule progressivement une isolation morale. Chaque frappe affaiblit le récit de la « dissuasion propre ». En particulier avec l’évolution de l’opinion publique mondiale, notamment parmi les jeunes générations en Occident, devenues moins réceptives aux récits traditionnels.

Mais le présent n’est qu’une porte vers l’avenir. Et l’avenir de Gaza est la véritable bataille.

La vision israélienne la plus claire ne repose ni sur une occupation permanente, ni sur le maintien du Hamas au pouvoir, mais sur la création d’un modèle hybride dangereux
• Gaza sans souveraineté politique
• Une administration locale faible
• Une sécurité séparée de la décision nationale
• Une vie civile sans horizon politique

Autrement dit, transformer Gaza en une « zone de gestion de crises » : ni État, ni résistance efficace, ni entité indépendante.

De son côté, la communauté internationale ne semble pas préoccupée par une solution radicale. Elle cherche à gérer le conflit, non à y mettre fin. Une trêve prolongée. Une reconstruction conditionnée. Des aides liées au comportement sécuritaire. Sans traiter les racines du problème.

Et c’est là que réside la catastrophe : Une reconstruction sans souveraineté.
Des aides sans droits. Un calme sans justice.

Au niveau régional, Gaza devient une carte de négociation. Elle est utilisée dans les accords de normalisation, les équilibres d’influence et les arrangements du « nouveau Moyen-Orient ». Son destin est souvent discuté autour de tables auxquelles ses habitants ne sont pas conviés.

Quant au scénario du Hamas, il repose sur la survie et l’adaptation. Il ne s’agit pas de rechercher une victoire rapide, mais d’assurer une présence durable impossible à ignorer. Mais cette trajectoire comporte un risque moral et politique, car son coût est payé par la souffrance des civils.

Le scénario le plus dangereux reste toutefois non déclaré : le vidage progressif de Gaza de ses habitants. Non par un déplacement direct, mais en rendant la vie impossible. Pression économique. Destruction continue. Effondrement des services.
Épuisement psychologique et social. Jusqu’à ce que l’émigration devienne un choix contraint et non déclaré.

Ce modèle « d’ingénierie démographique lente » est la forme de domination la plus dangereuse, car il ne nécessite pas de décisions officielles, mais crée une réalité qui pousse les gens à partir d’eux-mêmes.

En fin de compte, Gaza se trouve à un carrefour historique. Soit elle devient :
• Un dossier humanitaire permanent
• Une zone de crises sans identité politique
• Une entité fragile sans avenir

Soit elle se réinvente à travers un projet national global, qui reconnecte la résistance à la politique, la reconstruction à la souveraineté, et la résilience à un horizon stratégique.

La prochaine bataille n’est pas seulement militaire. C’est une bataille de sens.
Une bataille d’identité.
Une bataille pour le droit à l’autodétermination.
Une bataille sur la forme de la vie possible.

Gaza n’est pas seulement bombardée par des missiles. Gaza est bombardée par des projets visant à la transformer en « un lieu sans avenir ».

La véritable question n’est donc plus : Qui gagnera cette manche ?
Mais plutôt : Quelle fin est voulue pour Gaza ?
Et quelle Gaza restera ?
Une Gaza épuisée ?
Une Gaza vidée de ses habitants ?
Ou une Gaza qui se redéfinit malgré le feu et le blocus ?

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