Chronique “Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Gaza l’action humanitaire quotidienne, une lutte pour la dignité

31 janvier 2026
L'éducation, une lutte quotidienne pour la dignité crédit photo ujfp Gaza

À Gaza, la journée ne commence plus par la question de l’heure, mais par celle de la survie. Que peut-on assurer ce matin ? Le repas suffira-t-il pour les enfants ? L’abri provisoire résistera-t-il au froid et au vent ? Est-il encore possible d’offrir à la famille un moment de sécurité au milieu de cet effondrement cumulatif ?Cette nouvelle réalité a imposé un rythme de vie différent : planifier l’avenir est devenu un luxe lointain, remplacé par la gestion de la survie quotidienne. Elle a également remodelé les relations sociales et les modes de vie ; les signes de stabilité ont disparu au profit d’un état d’urgence permanent.

Il ne s’agit pas seulement d’une crise des infrastructures, mais d’une crise de la société entière contrainte de redéfinir le sens même de la vie. Gaza fait aujourd’hui face à une érosion progressive des fondements de la stabilité : une économie paralysée, des services quasi absents, et des espaces de vie normale qui se réduisent au profit d’une logique d’urgence permanente. Les familles perdent leur sentiment de sécurité, l’enfance est poussée prématurément et l’ensemble de la société vit un épuisement prolongé. Cette érosion ne se mesure pas seulement à ce qui a été détruit, mais aussi aux rêves qui ont été brisés.

Une économie sans pouls, des familles sans soutien

Pendant des années, des milliers de Gazaouis ont dépendu de l’agriculture, de la pêche et des petits métiers comme principales sources de revenus. Mais ces secteurs ont subi un coup dur avec l’élargissement des destructions et la rupture des chaînes de production et d’approvisionnement. Les terres ont cessé de produire, les ports ont été paralysés, les ateliers ont fermé, et la roue de l’économie s’est arrêtée en un instant.

Cet arrêt a privé des milliers de familles de leur principale source de subsistance et a interrompu une longue chaîne d’activités liées à ces secteurs. Il a également entraîné la perte d’emplois indirects qui dépendaient de ce tissu économique local. En l’absence d’alternatives, la dépendance à l’aide humanitaire est devenue un choix forcé, et non volontaire. Cette paralysie n’a pas seulement généré du chômage, elle a créé un vide économique et social profond. Avec la hausse des prix et la baisse du pouvoir d’achat, de larges segments de la population sont entrés dans une spirale de pauvreté accélérée. De nombreuses familles ont été contraintes de réduire le nombre de repas quotidiens et de reporter des besoins essentiels en matière de santé et d’éducation. Les priorités ont été redéfinies autour de la simple survie, laissant des effets à long terme sur la qualité de vie et le développement communautaire.

Les scènes d’attente: quand la nourriture devient un parcours difficile

Dans les quartiers et les camps, de longues files d’attente se forment devant les centres de distribution. Des enfants portent des récipients plus grands que leurs mains, des mères dissimulent leur inquiétude derrière la patience, et des personnes âgées attendent lentement un repas qui pourrait être le seul de la journée. Cette longue attente n’est plus une exception, mais une partie intégrante de la routine quotidienne, qui rythme la vie et redéfinit les heures de la journée. De nombreuses familles organisent désormais toute leur journée autour des horaires de distribution. Et à chaque fois que les gens font la queue, les sentiments d’angoisse et d’incertitude se renouvellent. Lorsque l’accès à la nourriture n’est plus garanti, la faim devient une menace permanente, et le repas se transforme en symbole de survie.

Quand l’espace humanitaire se rétrécit: le danger s’élargit

Dans un environnement largement dépendant de l’aide humanitaire, toute perturbation du travail des organisations humanitaires a un impact direct sur la vie des civils. La réduction des services médicaux ou alimentaires ne signifie pas seulement une baisse de l’assistance, mais un élargissement de la zone de danger pour des milliers de familles. En l’absence d’un filet de sécurité gouvernemental efficace, les organisations humanitaires deviennent l’épine dorsale de la réponse aux crises. Avec la capacité limitée de la communauté locale à compenser ce manque, l’aide extérieure devient un élément décisif pour éviter un effondrement total. Faciliter l’entrée de l’aide n’est donc plus une question politique ou procédurale, mais une nécessité humanitaire urgente. L’ouverture des points de passage et la garantie de l’accès aux fournitures médicales et alimentaires sont devenues une question liée au droit même à la vie. Tout retard supplémentaire signifie un approfondissement de la catastrophe humanitaire et une augmentation du coût de la reconstruction future.

La résilience comme choix collectif

Malgré cette réalité dure, la société de Gaza refuse toujours de se rendre complètement. De petites initiatives communautaires émergent : cuisines solidaires, groupes de soutien psychologique, espaces éducatifs alternatifs, dans une tentative de réparer ce qui peut l’être. Ces initiatives partent souvent de personnes ordinaires qui possèdent plus de volonté que de moyens, mais qui s’obstinent à combler les vides là où ils le peuvent. Elles reflètent la capacité de la société à s’auto-organiser dans les moments d’effondrement. C’est une résistance silencieuse en faveur de la vie elle-même. Avec la répétition de ces petits actes, un tissu de solidarité communautaire se forme, donnant aux gens une plus grande capacité psychologique à continuer et atténuant le sentiment d’impuissance collective.

Dans ce contexte complexe, les équipes de l’UJFP œuvrent pour fournir une réponse multidimensionnelle, fondée sur la compréhension que la crise ne peut être traitée par une seule approche. La nourriture seule ne suffit pas, l’éducation sans soutien psychologique est incomplète, et l’aide sans dignité humaine perd son sens.

Cette approche intégrée vise à répondre aux besoins urgents tout en renforçant la capacité de la communauté à s’adapter. Elle combine les interventions d’urgence et une vision à long terme, afin que l’intervention ne soit pas seulement temporaire, mais contribue à la reconstruction du tissu social épuisé. Elle cherche également à préserver la dignité des bénéficiaires en les impliquant dans les activités communautaires et éducatives, et en ne les réduisant pas au simple rôle de receveurs. L’essence de l’action humanitaire ici n’est pas seulement d’apporter une aide, mais de redonner à l’être humain sa place d’acteur et non de victime permanente. Grâce à cette approche, les traitements partiels qui soulagent temporairement la douleur sans en traiter les causes profondes sont évités. L’intégration des différents axes crée un filet de sécurité plus solide et cohérent, renforce la confiance de la communauté locale et améliore l’efficacité des programmes à moyen et long terme.

La nourriture: protéger le corps de l’effondrement

À travers notre cuisine à Mawasi Khan Younès, les équipes de terrain travaillent à livrer des repas quotidiens aux familles les plus vulnérables. Ces efforts se concentrent dans des zones à forte densité de population et aux besoins accumulés, notamment les camps Al-Fajr et Al-Sumoud à Mawasi Khan Younès, où vivent de nombreuses familles agricoles ayant perdu leurs terres et leurs moyens de subsistance, ainsi que notre cuisine dans le camp Al-Hilal à Deir al-Balah, situé au cœur de la ville, qui dessert des centaines de familles déplacées venues de différentes régions. Ces repas constituent une première ligne de protection pour les enfants et les personnes âgées contre les effets de la malnutrition, dans des environnements dépourvus du minimum de sécurité alimentaire. Ils contribuent également à réduire les risques sanitaires liés au manque de nourriture. De plus, ces interventions offrent aux familles un sentiment relatif de stabilité et réduisent l’anxiété liée à l’approvisionnement alimentaire, en particulier dans les camps qui dépendent presque entièrement de l’aide humanitaire. Elle protège le corps contre l’effondrement, soutient la capacité des enfants à se concentrer et à apprendre, et donne aux familles l’énergie physique et psychologique nécessaire pour affronter un nouveau jour.

Le soutien psychologique: faire face à la douleur silencieuse

La guerre ne laisse pas seulement ses traces sur les murs, mais aussi dans la mémoire et l’esprit. Ces effets se manifestent par une anxiété chronique, des troubles du sommeil, des tensions et des comportements de repli chez les enfants, ainsi que par des états d’épuisement psychologique chez les mères. Face à cette réalité, les équipes de soutien psychologique de l’UJFP ont élargi leurs activités en organisant des ateliers et des séances de soutien couvrant de vastes zones de la bande de Gaza, atteignant le camp de nos enfants sourds, le camp des Amis et le camp Al-Durra à Deir al-Balah, ainsi que les camps Al-Katiba, Al-Hurriya, Al-Saraya et Al-Jundi Al-Majhoul dans la ville de Gaza, jusqu’au camp Al-Najat à Khan Younès. Cette expansion géographique reflète la volonté des équipes d’atteindre le plus grand nombre possible de personnes affectées et de ne pas limiter l’intervention à une seule zone malgré les défis logistiques et sécuritaires. Elles contribuent à créer des réseaux de soutien social au sein même des camps, renforçant le sentiment de solidarité et réduisant l’isolement. Ainsi, le soutien psychologique est un pilier essentiel de la protection du tissu social.

L’éducation: défendre l’avenir

À Gaza, l’éducation n’est pas perçue comme un luxe, mais comme une ligne de défense pour l’avenir, des espaces éducatifs alternatifs ont vu le jour dans les camps et les zones touchées. Ces espaces redonnent aux enfants un sentiment de régularité quotidienne et leur offrent un objectif auquel s’accrocher au milieu du chaos. Ils empêchent également les longues interruptions scolaires susceptibles de conduire à un abandon définitif. L’éducation renforce aussi chez les enfants le sentiment d’identité et de continuité, et reconstruit leur confiance en eux et en leur capacité à apprendre malgré des conditions difficiles. Ainsi, l’éducation devient un outil de protection sociale et psychologique, et pas seulement une activité académique.

Dans le camp Al-Fajr, la salle de classe simple se transforme en un petit espace d’espoir. Des enfants y écrivent leurs noms, apprennent les mathématiques et retrouvent une partie de leur enfance. La tente ne devient pas seulement un abri, mais un espace d’apprentissage et de vie.

À l’ouest de Nuseirat, l’école « Le Premier Pas » offre un modèle plus intégré, combinant éducation académique, soutien psychologique et accompagnement social. Ce modèle prend en compte les différences individuelles entre les enfants et traite les difficultés d’apprentissage liées aux traumatismes. Il renforce également la communication avec les familles afin d’assurer un environnement de soutien à l’intérieur et à l’extérieur de la classe.

L’art: quand les couleurs parlent à la place des mots

Le dessin offre aux enfants un langage alternatif pour exprimer leurs émotions refoulées. Ces séances aident également les spécialistes à comprendre le monde intérieur de l’enfant et à identifier indirectement les sources de peur et d’anxiété. Ces espaces créatifs deviennent une source de stabilité psychologique relative.

Quand l’humanité devient une artère de vie

À Gaza, l’action humanitaire n’est plus une simple réponse d’urgence, mais fait partie intégrante de la lutte pour préserver la dignité. Lorsque la nourriture, l’éducation et le soutien psychologique s’unissent dans un même système, l’aide se transforme d’une intervention temporaire en un processus de reconstruction humaine à long terme. Ces espaces n’auraient pas existé sans des partenaires qui ont choisi de faire partie de ce parcours humanitaire. Chaque repas distribué, chaque enfant retourné à l’apprentissage, chaque famille ayant bénéficié d’un soutien psychologique, sont le fruit d’une solidarité sincère. Les défis augmentent, la responsabilité humanitaire s’élargit, la pérennité de l’impact dépend de la continuité de cet engagement. À Gaza, la vie se construit à partir de peu. Tant qu’il y aura ceux qui choisiront de se tenir aux côtés de l’être humain, l’avenir restera possible.

Lien vers les photos et vidéos

Distribution de repas aux familles du camp d’Al Fajr

https://drive.google.com/drive/folders/1_bdYWh-0Hun7NDpmwOKEOEcEYWRUlTvy

Distribution de repas aux familles du camp d’al-hilal

https://drive.google.com/drive/folders/1lTcogkuSQFEumBZk52C7J_7j2_SrH9VI

programmes éducatifs

https://drive.google.com/drive/folders/1JuWuMyW_MLjAtJ8hB3frlvCj4TzO6wm6

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