Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | La bureaucratie du bulldozer à Gaza

25 février 2026
Parler de la terre avec les agriculteurs de Gaza crédit photo UJFP Gaza

Un texte d’Abu Amir le 25 Février, ou comment “la démocratie israélienne” se mesure au nombre de maisons démolies en se réappropriant la terre.

Dans le théâtre de l’absurde politique, rien n’égale la capacité du gouvernement israélien à présenter des décisions cruciales comme de simples mesures administratives. Le cabinet a récemment approuvé un ensemble de décisions qui entraîneront – selon une formule élégamment technocratique – des changements profonds dans la gestion et l’enregistrement des terres en Cisjordanie. Des changements profonds, en effet ; si profonds que la terre elle-même pourrait ne plus reconnaître son nouveau nom dans les registres fonciers.

Le discours officiel paraît anodin : modernisation administrative, accélération des procédures, régulation des propriétés. Mais la traduction sur le terrain est plus explicite : redessiner les cartes selon les dimensions de l’expansion, transformer ce qui reste des biens palestiniens en dossiers en cours d’examen , puis en zones disputées , ensuite en terres sans propriétaire, avant qu’elles ne deviennent – en un clin d’œil bureaucratique – de nouvelles propriétés au profit d’entités qui connaissent parfaitement le chemin des bureaux d’enregistrement.

Quant aux bâtiments palestiniens, ils semblent maîtriser le jeu des chaises musicales : chaque fois que la musique s’arrête, un immeuble tombe. Une décision ici, une notification là, un bulldozer le matin, un communiqué le soir parlant d’application de la loi. Une loi qui s’étire comme de la pâte lorsqu’il s’agit des colonies, et qui se durcit comme du ciment face à une maison palestinienne construite sur une terre héritée de génération en génération.

L’ironie veut que ces décisions soient parfois présentées comme un aménagement urbain destiné à renforcer la gouvernance. Comme si l’appropriation devenait plus élégante lorsqu’elle porte un cachet officiel, ou comme si la démolition devenait moins brutale lorsqu’elle est accompagnée d’une signature soignée. C’est la bureaucratie vêtue des habits de la modernité, demandant à la victime d’admirer la qualité d’impression de l’avis d’expulsion.

Mais la question qui résonne en arrière-plan, plus forte que les communiqués gouvernementaux, est la suivante : où sont ceux qui remplissaient les écrans en vantant la seule démocratie de la région? Où sont les analystes qui mesuraient le niveau de liberté au nombre de partis politiques, et non au nombre de maisons détruites ? Où sont les défenseurs de la paix qui exhortaient les Palestiniens à la patience stratégique, pendant que la terre était administrée avec une rapidité tactique ?

Le silence ici n’est pas une simple posture ; il est calculé. Lorsqu’il s’agit de reconfigurer la propriété foncière sous occupation, les mots deviennent prudents, les rapports se raccourcissent, les titres se font discrets. Soudain, l’enthousiasme pour examiner chaque décision disparaît, et le débat démocratique dynamique se transforme en une affaire interne complexe que seuls les experts prétendent comprendre.

L’ironie ne réside pas uniquement dans la décision, mais dans l’ensemble du tableau : un gouvernement qui s’étend avec assurance, des médias qui choisissent soigneusement leurs angles, et des partisans de la paix qui préfèrent le silence lorsque la paix devient moralement coûteuse. Au milieu de tout cela, la terre demeure la seule constante ; témoin de cartes qui changent, de noms effacés, et de promesses reformulées à chaque fois dans un langage plus doux et à l’impact plus sévère.

Le monde peut diverger dans la manière de qualifier ce qui se passe, mais il est difficile de nier que ces changements profonds ne creusent pas seulement dans les registres fonciers, mais aussi dans le sens même de la justice. Quant aux hypocrites, peut-être attendent-ils un autre communiqué, ou un terme plus moderne, leur permettant de parler de tout… sauf de la terre.

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