Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | La deuxième phase à Gaza : du cessez-le-feu à la réingénierie de la société
18 janvier 2026Un texte d’ Abu Amir précis et précieux sur le déroulement concret à Gaza d’une continuité de la domination et de l’enfermement de la population. 18 Janvier
Ce qui se déroule à Gaza après le cessez-le-feu ne peut être lu comme une phase de « calme » ou comme une reconstruction traditionnelle. Il s’agit plutôt d’un passage de la logique de la guerre directe à celle d’une gestion de crise à long terme. Cette phase ne vise pas à trancher le conflit, mais à remodeler ses conditions sociales, économiques et psychologiques, de sorte que le contrôle
se déplace d’une domination militaire directe vers l’administration de la vie quotidienne elle-même. Ce n’est pas un précédent dans l’histoire politique moderne, mais un modèle récurrent dans les zones de conflits prolongés, où les puissances dominantes remplacent la logique de la force par des dispositifs de « contrôle doux » opérant à travers l’économie, les services, l’aide, et la bureaucratie.
Premièrement : du pouvoir militaire à l’autorité administrative
Dans la première phase de la guerre, l’arme était l’outil principal : bombardements, incursions ciblages, et pression directe. Dans la deuxième phase, la domination passe à un niveau plus profond : l’organisation du rythme de la vie.
Des éléments essentiels tels que :
• la nourriture et son acheminement
• l’électricité et l’eau
• la circulation des personnes et des marchandises
• les permis de travail
• le logement et la reconstruction
deviennent des instruments de contrôle indirect. Ici, il n’est plus nécessaire d’avoir un soldat à chaque rue, mais un dispositif organisationnel qui régule qui entre, qui travaille, qui obtient de l’aide, et qui est laissé à la marge. Ce schéma est connu dans les études politiques sous le nom de « gouvernance sous contrôle » (Governance under Control), où des sociétés sont administrées sans
souveraineté réelle, mais au sein de structures administratives qui paraissent civiles.
Deuxièmement : un gouvernement technocratique comme façade fonctionnelle
Le discours sur la formation de gouvernements « technocratiques » ou d’administrations civiles neutres paraît, en surface, une démarche positive, mais il porte des dimensions plus profondes.
Le problème ne réside pas dans les personnes, mais dans la nature du rôle :
• gérer les crises plutôt que résoudre leurs causes profondes
• organiser la pauvreté plutôt que démanteler ses causes
• distribuer l’aide plutôt que renforcer l’économie locale
• contenir la colère sociale plutôt que traiter ses raisons politiques
Ces gouvernements sont jugés sur les services, mais ils ne disposent pas des instruments de la souveraineté : ni contrôle des frontières, ni décision économique, ni indépendance politique. Ils deviennent ainsi un « intermédiaire d’absorption de la colère », portant le blâme populaire tandis que les véritables centres de décision restent hors champ.
Ce modèle est utilisé dans le monde pour réduire la pression internationale et présenter l’image d’une « administration civile », tout en maintenant une structure de contrôle indirect.
Troisièmement : la nouvelle géographie — redessiner l’espace et la conscience
Ce qu’on appelle « lignes de sécurité » ou zones tampons ne fonctionne pas seulement comme des frontières militaires, mais comme des mécanismes de recomposition de la géographie sociale.
Apparaît une division non déclarée entre :
• des zones où l’habitation est autorisée
• des zones auxquelles l’accès est interdit
• des zones dont le destin est laissé en suspens, sans reconstruction
Le plus dangereux n’est pas seulement la perte du territoire, mais la normalisation de l’idée d’une « absence permanente ». Lorsque le déplacement temporaire se transforme en séjour prolongé, la mémoire collective commence à s’éroder, et l’exception devient un mode de vie. C’est ce que les études sur les conflits appellent « l’ingénierie démographique lente », où le déplacement ne se fait pas en une fois, mais dans le temps, via la pression économique et l’absence d’alternatives.
Quatrièmement : l’aide humanitaire comme instrument politique
Dans un contexte normal, l’aide est utilisée pour atténuer les catastrophes. Mais lorsqu’elle devient :
• conditionnée par le comportement
• liée à des systèmes d’enregistrement et de surveillance
• soumise à des calendriers de contrôle externes
• connectée aux permis et à la mobilité
elle se transforme d’un acte humanitaire en un outil d’administration sociale. Le « survivant » est redéfini non comme celui qui a tenu bon ou préservé sa dignité, mais comme celui qui s’est intégré au nouveau système, en a accepté les règles et s’est adapté à ses conditions. Ici apparaît le danger d’une « économie de l’aide », où la société dépend du secours plutôt que de la production, et des files d’attente plutôt que du marché local, ce qui affaiblit l’autonomie économique et consacre la fragilité.
Cinquièmement : la dimension psychologique — épuiser la société plutôt que la briser
La deuxième phase ne vise pas le choc, mais l’usure silencieuse. Au lieu des scènes quotidiennes de destruction, apparaît un autre schéma :
• une longue attente
• des procédures lentes
• des promesses inachevées
• un report permanent des solutions
Cela produit un état de « fatigue collective », où les gens se préoccupent de la survie quotidienne plutôt que de la réflexion politique, et où l’énergie sociale passe de l’action à l’adaptation.
En sociologie politique, cela est considéré comme plus dangereux que la répression directe, car cela reconfigure les attentes : ce qui était rejeté devient « acceptable par nécessité ».
Sixièmement : la dimension internationale — gérer la crise, non la résoudre
Sur le plan international, domine une approche de « gestion du conflit » plutôt que de sa résolution.
L’objectif n’est pas de mettre fin aux causes profondes de la crise, mais de :
• prévenir la grande explosion
• maintenir la situation sous contrôle
• réduire le coût politique et médiatique
Ce qui explique l’accent mis sur une « stabilité relative » plutôt que sur la justice politique, et sur la remise en marche des services essentiels plutôt que sur le traitement des causes de la destruction.
Pourquoi cette phase est-elle plus dangereuse ? Parce qu’elle se déroule :
• sans chars dans les rues
• sans titres quotidiens de guerre
• sans images choquantes qui obligent le monde à réagir
C’est une phase de normalisation de l’anormal dans un réel anormal. Le danger réel ne réside pas seulement dans la question de savoir qui gouverne Gaza, mais dans la manière dont l’être humain gazaoui lui-même est reconfiguré : ses attentes, ses rêves, son sentiment d’avenir, et les limites de ce qu’il considère possible.
Conclusion
La deuxième phase ne se gère pas uniquement par des accords, mais par le temps. Chaque jour qui passe sans solution de fond, avec la persistance des formes de contrôle doux, est un pas vers la transformation du provisoire en réalité permanente. La bataille centrale n’est pas seulement militaire, mais sociale, psychologique et politique :
• autour du sens du retour
• autour de l’idée de la dignité
• autour des limites de « ce qu’il faut accepter »
Et Gaza aujourd’hui n’est pas seulement un terrain de reconstruction, mais un terrain de redéfinition de la société sous une pression de long terme
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