Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | L’eau est contaminée à Gaza
3 janvier 2026Au soir du 2 Janvier Abu Amir raconte la soif contaminée, un nouveau visage de la mort à Gaza avec la destruction de tout l’approvisionnement en eau potable.
Là-bas, dans les maisons dévorées par la guerre et dans les camps engloutis par les pluies, s’écrit l’histoire de l’eau à Gaza non, plus comme symbole de vie, mais comme un nouveau seuil de la douleur. Chaque goutte devient une bataille, chaque réservoir une possibilité de maladie, chaque gorgée une décision qui met à l’épreuve la capacité de l’être humain à résister face à une réalité qui s’effondre jusque dans ses besoins les plus essentiels. Dans un territoire qui vit au-dessus de ses blessures, la crise de l’eau contaminée se révèle comme l’un des aspects les plus dangereux de la catastrophe humanitaire qui frappe Gaza depuis de longues années. Les destructions n’ont rien laissé d’une infrastructure déjà fragile et déficiente. Le simple fait que l’eau coule dans les canalisations ne signifie plus le salut, mais peut signifier l’inverse : les eaux se sont mêlées aux eaux usées, les conduites ont été ensevelies sous les décombres, les lignes d’approvisionnement ont éclaté sous les bombardements et les coupures d’électricité. Les plaintes se sont multipliées à propos d’odeurs nauséabondes, de changements de couleur et de goût de l’eau, dans une scène qui résume la profondeur de l’effondrement que connaît la ville côtière dans toutes ses composantes. Alors que Gaza se préparait, avant la guerre, à affronter une crise chronique de l’eau due au long blocus, la dernière phase de l’agression a balayé ce qui restait de capacité à gérer ce dossier. De nombreuses stations de dessalement et de traitement de l’eau ont cessé de fonctionner en raison du manque de carburant et d’électricité, les réseaux de pompage se sont effondrés, les puits ont été contaminés, et la proportion d’eau potable est devenue bien inférieure aux besoins de la population, atteignant dans certaines zones des niveaux proches de zéro. Des milliers de familles dépendent désormais de sources non sécurisées, susceptibles de transporter des maladies bien plus que l’espoir de la vie.
Dans les camps dépourvus de murs, de portes et de sols solides, la crise devient encore plus atroce. Les pluies abondantes se transforment en torrents de boue mêlés aux eaux usées qui s’échappent des canalisations brisées, inondant des tentes installées à la hâte sur des terrains découverts, sans aucune protection. Dans ces lieux où vivent des milliers de familles, les enfants se retrouvent à jouer autour de petites flaques qui deviennent rapidement des foyers propices à la pollution, tandis que les eaux stagnantes envahissent les passages étroits entre les tentes et rendent tout déplacement dangereux. En l’absence de sanitaires adéquats et de systèmes d’assainissement organisés, chaque scène du camp devient une menace directe : les germes se propagent, les insectes prolifèrent, et les protections naturelles que devraient offrir les infrastructures publiques — inexistantes depuis les premiers jours de la guerre — s’effondrent totalement. Avec la poursuite des pluies, les tentes elles-mêmes deviennent une source d’humidité qui aggrave les maladies cutanées et multiplie les infections respiratoires, en particulier chez les enfants qui dorment sur des matelas trempés, incapables de sécher faute d’électricité ou de chauffage.
À l’intérieur des maisons partiellement détruites, dont les habitants se sont obstinés à rester malgré les dégâts, le tableau n’est guère moins cruel. La mère qui cherche de l’eau sûre pour préparer les repas, l’enfant qui boit dans une bouteille potentiellement contaminée, ou la famille qui dépend d’eau stockée depuis plusieurs jours dans des contenants en plastique non stérilisés — tous vivent dans un cercle de risques répétés. Les maladies intestinales se propagent de manière sans précédent, les cas d’intoxication, de déshydratation et d’affaiblissement immunitaire se multiplient. Les centres médicaux ont enregistré ces dernières semaines une hausse notable des cas de diarrhée aiguë chez les enfants. Un problème qui pourrait sembler simple dans des conditions normales devient, dans le contexte actuel de Gaza, une menace potentiellement mortelle, surtout en raison du manque de solutions de réhydratation et de l’absence des médicaments nécessaires pour traiter les infections intestinales, devenues plus virulentes à cause de la pollution. Les mères qui tentent, tant bien que mal, de compenser le manque de nourriture de leurs enfants se heurtent à l’obstacle de l’eau insalubre : une femme allaitante ne peut produire un lait sain en quantité suffisante si elle souffre elle-même de déshydratation ou d’infections dues à l’eau contaminée. Cela se répercute directement sur la santé des nourrissons, déjà affaiblis par une malnutrition prolongée.
La crise se complique encore lorsqu’il s’agit des femmes enceintes, qui traversent l’une des périodes sanitaires les plus difficiles de l’histoire du territoire. La femme enceinte a plus besoin d’une eau pure que quiconque, son corps est particulièrement sensible à toute substance contaminante. Pourtant, elle se trouve contrainte de boire une eau susceptible de lui nuire, ainsi qu’à son fœtus, car l’alternative est la soif. Les cliniques médicales ont recensé de nombreux cas de femmes souffrant d’infections bactériennes graves dues à la consommation d’eau impropre, ainsi qu’une augmentation des accouchements prématurés — conséquence directe de la dégradation de la santé maternelle liée à la malnutrition, à la déshydratation et à la contamination de l’eau. Après l’accouchement, la mère fait face à un défi encore plus grand : elle ne peut ni nettoyer son enfant, ni stériliser ses objets, ni laver ses vêtements avec de l’eau propre. Les soins au nouveau-né deviennent alors une aventure pleine de dangers, surtout lorsque la tente ou la pièce où elle vit subit des infiltrations d’eau froide qui augmentent le risque d’infections chez le nourrisson — infections pouvant être mortelles en l’absence de soins médicaux appropriés.
À l’autre extrémité de la crise, les patients, en particulier ceux souffrant de maladies rénales ou nécessitant une dialyse, subissent un coup encore plus dur. Les séances de dialyse dépendent d’une eau pure et stérile, devenue indisponible dans les conditions actuelles. De nombreux centres de dialyse ont cessé totalement leurs activités en raison des coupures d’électricité et du manque de carburant. Avec l’arrêt des unités de dessalement, l’eau utilisée dans certains établissements médicaux devient inadaptée aux patients, les exposant à des risques d’intoxication ou d’infections graves. L’attente se transforme en une mort lente : les patients font la queue sans savoir s’ils pourront bénéficier d’une séance de traitement. Plus la séance est retardée, plus l’état de santé se détériore, faisant de l’insuffisance rénale à Gaza une bataille quotidienne menée sans armes et sans promesse de survie.
Dans ce contexte, la crise de l’eau à Gaza dépasse largement une simple défaillance de services : c’est une crise de vie. L’eau contaminée signifie la maladie, la maladie — en l’absence de soins médicaux — signifie la dégradation, et la dégradation mène à la mort. Même si l’aide humanitaire et sanitaire peut offrir des solutions temporaires, le blocus empêche l’entrée des équipements nécessaires à la réparation des réseaux d’eau, bloque l’accès au carburant indispensable au fonctionnement des stations de dessalement, et interdit l’arrivée des produits chimiques nécessaires au traitement des sources d’eau. La crise demeure donc sans horizon. La catastrophe est d’autant plus grave que Gaza est l’une des régions les plus densément peuplées au monde, ce qui rend la propagation des maladies liées à l’eau plus rapide et plus dangereuse, en particulier dans les camps où des centaines de milliers de personnes vivent dans des espaces restreints, partagent les sanitaires, boivent des mêmes réservoirs et utilisent les mêmes sources d’eau, souvent contaminées à l’origine.
Face à cette réalité persistante, la question s’impose : jusqu’à quand les gens pourront-ils supporter ce type de danger silencieux ? La guerre s’est peut-être arrêtée formellement ou a diminué d’intensité, mais les effets de l’eau contaminée se poursuivent bien après la fin des bombardements et pourraient provoquer des vagues épidémiques ravageant le territoire, d’autant plus que le système de santé est affaibli et incapable de répondre rapidement. Les images d’enfants buvant une eau insalubre, de mères luttant avec chaque verre d’eau, et de patients attendant une eau pure pour leur traitement dessinent un tableau brutal d’une vie qui ne supporte ni l’attente ni l’expérimentation. Il ne s’agit pas d’une simple souffrance quotidienne, mais d’un cri silencieux réclamant le droit à l’élément le plus fondamental de l’existence.
Ainsi, la crise de l’eau à Gaza devient le reflet d’un effondrement général touchant tous les aspects de la vie — de la santé à l’alimentation, en passant par le logement — et révèle l’ampleur du fossé entre les besoins humains et ce que permettent les conditions actuelles. L’eau, qui devrait être un symbole de vie, se transforme aujourd’hui en cauchemar poursuivant les habitants et faisant de chaque jour un nouveau défi pour survivre. Tandis que les gens continuent leur existence sur ce fil ténu entre salut et perdition, l’unique espoir demeure une intervention réelle qui rende à cet élément vital sa nature première : un droit inaliénable et une base sans laquelle la vie ne peut exister, car la poursuite de la crise équivaut à la poursuite de la mort — dans le silence ou dans le cri, mais une mort qui, au final, guette tout le monde.
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