Chronique “Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Les déchets accumulés à Gaza, une bombe sanitaire à retardement.
20 janvier 2026Le 19 Janvier Abu Amir décrit un aspect des suites de la guerre : la catastrophe environnementale et sanitaire liée à l’effondrement de la gestion des déchets.
Gaza n’est plus seulement assiégée par les décombres, mais par quelque chose de plus dangereux et plus cruel encore : des déchets qui s’accumulent dans les rues, entre les quartiers et autour des zones d’hébergement temporaire. Ils passent d’une scène dérangeante à une menace quotidienne qui affecte l’air que nous respirons, l’eau que nous cherchons péniblement et la santé des enfants avant même celle des adultes. Dans une ville qui sort d’une guerre dévastatrice et d’un effondrement quasi total des services, les ordures deviennent plus que de simples résidus : elles deviennent le symbole d’une incapacité à protéger et une alarme annonçant une catastrophe sanitaire et environnementale qui se forme sous les yeux de tous.
La ville s’asphyxie lorsqu’elle est incapable d’éliminer ses déchets. Non pas parce que les ordures sont une nouveauté dans la vie quotidienne, mais parce que leur accumulation incontrôlée les transforme de « déchets ordinaires » en une structure permanente de danger, qui s’infiltre dans l’air, l’eau, la nourriture et la peau, et redéfinit le sens de vivre dans un lieu déjà épuisé par la guerre. Ce qui se passe à Gaza après l’arrêt des combats ne peut être lu comme une image passagère dans une rue ou à côté d’une tente, mais comme l’une des conséquences les plus graves de l’après-guerre : l’effondrement de la capacité de gestion des déchets dans une ville où de grandes vagues de population sont revenues, tandis que les services de base restent paralysés ou fonctionnent au minimum, que les équipements sont hors service, que le carburant est rare, et que l’environnement lui-même porte un niveau de destruction sans précédent. Dans des conditions normales, les déchets sont gérés comme une partie du « rythme de la ville » : collecte quotidienne, transport vers des décharges connues, tri partiel, enfouissement ou traitement, et contrôle sanitaire et environnemental empêchant leur transformation en source d’épidémies. Mais à Gaza aujourd’hui, ce rythme est brisé. La ville tente de récupérer à la fois ses habitants et sa vie, alors que les outils de cette récupération sont incomplets. Dès le retour des habitants dans leurs quartiers détruits, la crise des déchets a explosé car ce retour signifie quelque chose de simple et de terrifiant à la fois : une nouvelle vie sur une terre qui fonctionne encore selon des règles d’urgence. Les déchets ici ne sont pas de simples sacs noirs ou des restes de nourriture. Ils constituent un mélange complexe : gravats et décombres, déchets issus des abris temporaires, restes de produits de nettoyage rares, boîtes métalliques et plastiques, excréments dans des zones non raccordées aux réseaux d’assainissement, ainsi que des déchets médicaux dans un environnement où le secteur de la santé est en train de s’effondrer. Chaque jour sans collecte organisée multiplie les quantités, intensifie les odeurs, élargit l’ampleur de la pollution, alourdit le fardeau des quartiers qui ne peuvent plus supporter une charge supplémentaire.
Pourquoi les déchets sont-ils devenus un danger direct ?
Le véritable danger des déchets accumulés ne réside pas seulement dans leur aspect ou leur odeur, mais dans l’environnement qu’ils créent, propice à tout ce qui menace la santé publique. Lorsqu’ils restent à l’air libre, les déchets commencent rapidement à produire un « écosystème malade » : les matières organiques fermentent et dégagent des gaz et des odeurs suffocantes, et les liquides qui s’en écoulent deviennent un « lixiviat » polluant qui se mélange au sol et s’écoule vers les eaux stagnantes ou les réseaux d’égouts endommagés. Dans une ville qui souffre déjà d’un manque d’eau potable, toute petite fuite devient un facteur majeur d’aggravation des maladies.
Puis viennent les insectes, les rongeurs et les chiens errants, qui font partie de ce système. Les mouches ne sont pas un simple désagrément ; elles sont des vecteurs potentiels de germes qui passent des déchets aux aliments. Les moustiques se reproduisent dans les eaux stagnantes proches des tas d’ordures, augmentant les risques de maladies cutanées et d’infections. Les rongeurs trouvent dans ces accumulations un abri et une source de nourriture, apportant avec eux des risques de morsures, de contamination des aliments et de maladies liées aux déjections. Lorsque les habitants vivent à proximité de tout cela, dans des tentes ou des logements endommagés, la ligne de défense sanitaire devient presque inexistante : espace insuffisant, mauvaise ventilation, manque de produits de nettoyage et pénurie d’eau.
La situation se complique davantage lorsque l’on prend en compte la surpopulation. Le retour massif vers des quartiers détruits entraîne une concentration autour de points spécifiques : rues partiellement ouvertes, espaces utilisés comme abris temporaires, et voies étroites à peine praticables. Dans la promiscuité, les maladies se propagent plus vite, les infections sont plus proches, et la résistance psychologique et physique est plus faible. Dans un tel contexte, une simple éruption cutanée chez un enfant peut ne plus être un « symptôme bénin », mais se transformer en vague d’infections et de maladies en raison de la pollution et du manque de soins.
Parce que la guerre ne détruit pas seulement les bâtiments ; elle détruit aussi l’administration. Une grande partie des services municipaux dépend d’un système : des véhicules en état de marche, des routes praticables, du carburant disponible, des décharges sûres, des travailleurs capables d’accéder aux zones, et des ressources opérationnelles stables. Après la guerre, presque rien de tout cela n’est disponible de manière suffisante. Le premier problème est la panne des véhicules de collecte et de transport. Lorsque le nombre de camions diminue à cause des dommages, de l’absence de maintenance ou du manque de carburant, la collecte des déchets devient une « tentative » plutôt qu’un « service ». Certaines zones peuvent être partiellement desservies, tandis que d’autres restent des jours entiers sans collecte, et chaque jour les déchets s’y accumulent plus vite qu’ils ne peuvent être retirés.
Le deuxième problème concerne les routes. Beaucoup sont endommagées, partiellement bloquées ou encombrées de décombres. Les camions de collecte ont besoin de voies dégagées et d’une circulation sécurisée ; lorsque les déplacements deviennent difficiles, la collecte se limite aux « zones accessibles seulement ». Cela crée une inégalité flagrante entre les quartiers : certains bénéficient d’un enlèvement partiel des déchets, tandis que d’autres ne reçoivent aucun service, se transformant en foyers de pollution.
Le troisième problème concerne les décharges. Même lorsqu’il existe une capacité de transport, la ville a besoin de décharges fonctionnelles ou de sites d’urgence sûrs. En situation de crise, des sites temporaires peuvent être utilisés, mais s’ils ne sont pas gérés selon des normes sanitaires, ils deviennent eux-mêmes des catastrophes environnementales ouvertes. Le problème n’est pas seulement technique, mais aussi humain et opérationnel : l’entrée d’équipements, l’approvisionnement en carburant et la mise à disposition de sites nécessitent une intervention organisée.
Le visage silencieux de la crise : la santé mentale et la dignité humaine
Il existe un aspect qui ne se mesure pas en chiffres : la dignité. Vivre entouré d’odeurs, d’insectes et de rongeurs, et sentir que l’endroit censé offrir un abri devient une source de maladie, est une forme d’épuisement quotidien. Les personnes qui sortent de la guerre n’ont pas seulement besoin d’un toit ; elles ont besoin d’un environnement qui réduit le stress et permet la guérison. Or les tas d’ordures reproduisent la peur : peur pour les enfants, peur des infections, et peur de la nuit lorsque les animaux errants s’approchent. Cet épuisement se reflète également dans les comportements. Lorsque les gens perdent l’espoir que les déchets seront collectés, ils adoptent des solutions individuelles dangereuses : brûler les déchets, les jeter près des égouts ou les déplacer vers des zones ouvertes sans contrôle. Ces solutions sont compréhensibles du point de vue du désespoir, mais elles multiplient les risques. La combustion libère de la fumée et des substances toxiques qui affectent le système respiratoire, en particulier chez les enfants et les personnes âgées. Le dépôt anarchique ne fait que redistribuer la pollution au lieu de l’éliminer.
L’interconnexion des crises : déchets, eaux stagnantes et assainissement
La crise environnementale à Gaza ne se limite pas à un seul dossier. Lorsque les déchets s’accumulent à proximité d’eaux stagnantes ou de réseaux d’assainissement endommagés, ils deviennent un « multiplicateur de risques ». Les eaux stagnantes favorisent la prolifération des insectes. Les égouts endommagés augmentent la probabilité de fuites de polluants dans l’environnement. Et avec la pénurie d’eau potable, l’hygiène personnelle et familiale devient presque impossible, ce qui accroît les maladies cutanées et digestives, et intensifie les odeurs qui rendent la vie encore plus dure. Dans les villes épuisées, les maladies ne proviennent pas d’une seule cause, mais de la combinaison des facteurs : déchets + eaux stagnantes + surpopulation + pénurie d’eau potable + affaiblissement du secteur de la santé. À ce stade, tout retard dans l’intervention ne signifie pas seulement la poursuite de la situation, mais son évolution progressive vers une vague de maladies difficile à contenir.
Pourquoi les efforts des municipalités ne suffisent-ils pas ?
Les municipalités sont avant tout des organismes de service, mais en temps de crise, elles deviennent des équipes de sauvetage. Pourtant, elles ne peuvent pas sauver une ville entière avec des ressources limitées. Même si les équipes travaillent à pleine capacité, il existe des limites objectives : ce qui n’a pas de carburant ne bougera pas, ce qui n’a pas d’équipement ne sera pas enlevé, et ce qui n’a pas de décharge sûre n’aura pas de destination finale. C’est pourquoi la gestion de la crise nécessite de passer d’une « administration locale aux moyens insuffisants » à une « réponse humanitaire organisée » qui place la question des déchets à sa juste place : un élément de la protection des civils, et non un détail secondaire.
Que faut-il faire de manière urgente et réaliste ?
Si l’on aborde la crise avec une logique de solution, plusieurs axes d’intervention apparaissent clairement, certains immédiats, d’autres à moyen terme :
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Fournir du carburant de manière stable et dédiée aux services municipaux, car il est la clé du fonctionnement de la collecte, du transport et de l’ouverture des routes.
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Introduire des véhicules et des équipements de collecte, de transport et de maintenance : camions supplémentaires, pièces de rechange et équipements de protection pour les travailleurs.
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Créer des décharges d’urgence sûres et gérées : des sites définis, éloignés des zones habitées, avec une gestion empêchant les fuites et la combustion anarchique.
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Ouvrir les routes et retirer les décombres des axes vitaux, car un blocage des routes signifie un blocage de la santé publique.
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Mettre en place des actions de sensibilisation réalistes en situation d’urgence : stockage temporaire sécurisé des déchets, évitement de la combustion et définition de points de regroupement autant que possible.
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Coordonner la gestion des déchets avec les secteurs de l’eau, de l’assainissement et de la santé, car les solutions partielles échouent dans un environnement où les crises sont interconnectées.
Gaza n’a pas seulement besoin d’enlever les déchets des rues, mais de reconstruire le minimum d’un « système de vie » : un service fonctionnel, une route ouverte, une décharge sûre, du carburant disponible et une reconnaissance claire que la protection de l’environnement et de la santé publique n’est pas une question secondaire, mais une partie essentielle de la protection des êtres humains et de leur droit à vivre dans la sécurité et la dignité. La poursuite de l’accumulation des déchets signifie davantage de maladies, une pression accrue sur un secteur de la santé déjà épuisé, et un sentiment croissant chez les habitants d’être laissés seuls face à un danger qui augmente chaque jour. Et c’est là le plus grand danger de cette crise : elle n’attend pas. Elle s’étend silencieusement, puis explose sous la forme d’une catastrophe sanitaire. Une intervention urgente n’est pas une option, mais une nécessité humanitaire immédiate, avant que la crise environnementale ne se transforme en catastrophe menaçant la vie des habitants.
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