Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Une ligne de défense contre l’effondrement total
14 avril 2026Compte rendu des actions de l’équipe de l’ UJFP dans les camps de déplacé.e.s, deuxième semaine d’Avril : nourrir et soutenir psychologiquement.
De la terre à la tente : nourrir le prolongement d’un récit de résistance 12 Avril
Gaza ne se résume plus à des scènes de destruction, mais à une transformation profonde qui a touché les moindres détails de la vie quotidienne. Les rues autrefois animées sont devenues silencieuses, et les infrastructures, déjà fragiles, sont entrées dans un état de paralysie quasi totale. L’accès à l’eau, à l’électricité et aux services de santé constitue un défi quotidien nécessitant des efforts considérables. Chaque détail de la vie s’est complexifié dans ce contexte fragmenté.
Mais le fardeau le plus lourd ne se trouve pas seulement à l’extérieur, il réside aussi dans l’expérience intérieure des individus. Dans les camps de déplacement, les familles s’entassent dans des espaces étroits, dépourvus des conditions de vie les plus élémentaires. Les tentes ne sont plus une étape temporaire, mais une réalité prolongée, concentrant des années d’inquiétude et d’attente, où l’intimité disparaît et le sentiment de sécurité s’efface. Les enfants grandissent dans un environnement instable, les malades luttent contre un système de santé épuisé, et les personnes âgées vivent leurs jours sous un poids qui dépasse leurs capacités. Dans ces espaces, les journées accumulent des pressions qui rendent la vie difficilement supportable sans intervention réelle.
Au cœur de cette réalité, la faim apparaît comme l’un des défis les plus cruels. La nourriture est devenue une préoccupation quotidienne qui précède toute autre pensée. De nombreuses tables sont vides des éléments les plus simples, et la question essentielle n’est plus « que mangerons-nous ? », mais « mangerons-nous tout court ? ». Un seul repas par jour est devenu un accomplissement, et non une normalité. Les choix se sont réduits au minimum, cette réalité s’impose avec force, faisant de l’alimentation un axe central dans la lutte quotidienne pour subsister. La crise ne résulte pas uniquement de la guerre, elle s’est aggravée sous l’effet d’un étouffement économique accéléré. La diminution des aides, les restrictions sur les marchandises et les coûts supplémentaires imposés à tout ce qui entre dans le territoire ont contribué à une hausse des prix sans précédent. Les marchés souffrent non seulement de pénuries, mais aussi d’une flambée des prix qui les rend inaccessibles à la majorité. De nombreux commerçants ont été contraints de réduire leurs importations en raison des risques financiers élevés, compliquant davantage la situation économique.
Dans ce contexte, l’action humanitaire devient une nécessité urgente. Les interventions de l’UJFP sont le prolongement d’une relation de longue date avec la communauté, notamment avec les agriculteurs, qui ont toujours été au cœur de cette histoire. Le choix de se concentrer sur les agriculteurs n’était pas aléatoire, mais issu d’un engagement débuté il y a plus de neuf ans. À cette époque, la première pierre d’un projet concret a été posée à Khuza’a et Abu Ta’ima : un château d’eau en hauteur qui a transformé la réalité des agriculteurs et les a libérés du fardeau de l’achat d’eau à des prix élevés. Ce projet n’était pas seulement une infrastructure, mais un tournant qui a redonné aux agriculteurs leur capacité d’autonomie et de production. Depuis, les initiatives se sont multipliées pour renforcer leur rôle en tant qu’acteurs décisionnels dans leurs projets agricoles, jusqu’à devenir de véritables partenaires du développement. Avec le déclenchement de la guerre, cette relation ne s’est pas interrompue. L’UJFP les a accompagnés dans leur difficile parcours de déplacement, jusqu’à leur installation à Al-Mawasi, à Khan Younès. Là, une nouvelle phase de soutien a commencé, axée sur la réponse à leurs besoins après la perte de leurs moyens de subsistance.
Le programme de distribution alimentaire lancé dans les camps Al-Fajr et Al-Soumoud, ainsi que dans les camps environnants, est venu répondre directement à cette réalité. Les agriculteurs, autrefois producteurs de nourriture, se sont retrouvés soudainement dans la position de ceux qui en ont besoin, rendant leur soutien indispensable. Les cuisines de terrain, actives quotidiennement dans ces camps, sont devenues une véritable bouée de sauvetage. Dès les premières heures du matin, les équipes commencent à préparer les repas avec les ressources disponibles, pour les distribuer directement aux familles. Les agriculteurs déplacés, ainsi que d’autres familles, dépendent désormais de ces repas comme d’une source essentielle de survie.
À Deir al-Balah, le programme s’est élargi pour inclure un nombre croissant de familles déplacées, alors que les besoins augmentent de jour en jour. La forte densité de population rend ces interventions essentielles pour maintenir un minimum de stabilité au sein de la communauté. L’impact ne se limite pas à l’alimentation, lorsqu’une famille sait que son repas est assuré, ne serait-ce que pour une journée, le cours de sa journée change, et la pression constante s’allège. La solidarité qui soutient ces efforts n’est pas une simple idée, mais une pratique quotidienne qui se transforme en repas préparés et distribués les contributions des donateurs deviennent un impact concret dans les camps
Aujourd’hui, Gaza vit une réalité complexe où les crises s’entremêlent, mais ces initiatives constituent une ligne de défense contre l’effondrement total. Les interventions de l’UJFP ne changent pas toute la situation, mais elles offrent aux gens un espace pour continuer. La vie persiste malgré toutes les circonstances. Le repas est un acte quotidien de survie, une tentative de préserver la dignité humaine face à une réalité de plus en plus dure, au milieu de tout cela, l’espoir demeure.
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Distribution de repas aux familles du camp d’Al-Fajr
https://drive.google.com/drive/folders/17chDBBZt579x7Rk0dYndmS3jDTUjTt23
Distribution de repas aux familles du camp d’Al-Hilal
https://drive.google.com/drive/folders/1Czit4PWCBURvCnxDF5CGsp1KODAzGj_4
Soutien psychologique pour les femmes du camp Al- Durra
Quand la tente n’a plus de murs, où se cacher des regards ? 13 Avril
Dans la zone centrale, à l’ouest de Deir al-Balah, au sein du camp Al-Durra, où les tentes sont si rapprochées qu’elles semblent se toucher, l’organisation UJFP a mis en place une séance de soutien psychologique réunissant 20 femmes déplacées. La rencontre a abordé l’une des questions les plus sensibles et les plus marquantes dans leur quotidien : la perte d’intimité à l’intérieur des tentes. Un sentiment invisible, mais qui alourdit chaque détail de la vie. La séance a commencé par une question simple, mais chargée de douleur :« Qu’est-ce qui vous épuise le plus dans la tente ? »L’une des participantes a déclaré : « Le plus difficile n’est pas seulement l’exiguïté de la tente, mais ce sentiment constant d’être exposées en permanence, comme si toute notre vie était à découvert devant les autres, sans aucune véritable barrière. Nous n’avons ni porte à fermer pour nous sentir en sécurité, ni mur pour préserver notre intimité. Juste un morceau de tissu léger qui nous sépare de l’extérieur. Il ne bloque ni les sons ni les regards. Nous avons l’impression de vivre dans un espace ouvert qui ne ressemble en rien à un foyer. »
Une autre participante, a ajouté :« Même aller aux toilettes n’est plus un acte simple comme avant. C’est devenu une expérience psychologiquement éprouvante. Nous faisons la queue longtemps sous les regards de tout le monde. Parfois, nous repoussons nos besoins à cause de la foule ou de la honte. Cela nous enlève le moindre sentiment de confort et d’intimité. »
Une autre femme a poursuivi, mêlant colère et fatigue :« Le problème n’est pas seulement le lieu, mais aussi les regards qui nous poursuivent constamment. Certaines personnes circulent entre les tentes comme si elles surveillaient tout. Leurs regards ne respectent aucune limite. Cela nous fait sentir en insécurité, même à l’intérieur de nos propres tentes. Ce sentiment nous accompagne à chaque instant. »
Une participante a tenté d’exprimer l’indicible : « Nous essayons de vivre dans la tente, mais tout est exposé. Nos conversations sont entendues, nos mouvements visibles, même nos moments les plus privés ne nous appartiennent plus. Nous vivons dans un état constant de vigilance, comme si nous nous observions nous-mêmes en permanence. C’est extrêmement épuisant psychologiquement. »
Une autre a parlé à voix basse :« Même les femmes mariées souffrent en silence, car la vie dans la tente ne permet aucun espace privé. Tout devient contraint par la peur d’être entendu ou observé. Cela crée une grande tension dans la relation et nous affecte profondément. »
Une autre participante, en évoquant les enfants, a expliqué : « Les enfants grandissent dans un environnement qui ne connaît pas la notion d’intimité. Tout se passe devant eux. Il n’y a pas de frontière claire entre le privé et le public. Cela nous met, en tant que mères, dans une position très difficile, car nous essayons de les éduquer dans un cadre qui ne nous aide pas. »
Une autre a partagé des détails du quotidien : « Même se changer est devenu compliqué. Nous cherchons des moments où il y a moins de monde et essayons de nous couvrir autant que possible, mais nous ne nous sentons jamais totalement en sécurité. C’est comme si nous étions constamment observées. »
Une autre femme a ajouté, visiblement épuisée : « Parfois, nous choisissons le silence dans la tente, non pas parce que nous ne voulons pas parler, mais parce que nous avons l’impression que chaque mot peut être entendu. Nous baissons la voix, nous évitons d’attirer l’attention, même le rire devient quelque chose que nous retenons. Cela nous donne l’impression de vivre sous une pression constante. »
Une autre a résumé un sentiment partagé : « La tente ne nous protège ni des sons ni des regards. Nous entendons tout ce qui se passe autour de nous, et eux entendent tout de nous. Il n’existe aucune réelle séparation entre notre vie et celle des autres. Cela nous donne le sentiment d’avoir perdu le contrôle des choses les plus simples de notre vie. »
Enfin, l’une des participantes a conclu avec des mots lourds de sens :« Nous ne demandons pas beaucoup. Juste un petit espace où nous pouvons vivre avec dignité, où nous avons des limites qui nous protègent. Car l’intimité n’est pas un luxe pour nous, c’est un droit fondamental dont nous ne pouvons nous passer. »
Après cette intense libération émotionnelle, la facilitatrice a demandé aux participantes de se mettre en binômes. Chaque femme devait raconter à l’autre un souvenir léger ou une anecdote amusante de sa vie avant le déplacement, puis sa partenaire devait la raconter à sa manière. Cette activité a créé un espace sécurisant, apaisant les tensions et redonnant aux femmes le sentiment qu’elles sont encore capables de rire et de se connecter au-delà de la souffrance.
Dans un moment de calme après l’activité, une participante a évoqué une autre dimension de la souffrance, liée à la nuit, moment où la peur s’intensifie et où la vie dans le camp prend une autre forme.« La nuit ici est différente… ce n’est pas un moment de repos comme dans nos maisons. Les chiens errants circulent entre les tentes, leurs aboiements terrifient les enfants. Nous restons éveillées pour les surveiller et les rassurer, alors que nous-mêmes avons peur. Nous ne dormons jamais en paix. » Elle a poursuivi « En plus de cela, les moustiques ne nous laissent pas tranquilles, surtout la nuit. Nous essayons de protéger nos enfants comme nous pouvons, nous brûlons des choses simples pour les éloigner, mais chaque matin nous découvrons leurs corps couverts de piqûres. Cela renforce notre sentiment d’impuissance, car nous ne pouvons même pas les protéger de ces petites choses. »
À la fin de la séance, il n’y avait pas de solutions immédiates à tous ces défis. Mais un espace d’expression a été créé — un espace où la douleur a été reconnue sans être minimisée, où l’écoute s’est faite sans interruption, et où chacune a pu s’exprimer sans crainte. Ces ateliers transforment la manière de lui faire face. Ils redonnent une voix à des femmes qui l’avaient presque perdue, et leur offrent le sentiment qu’elles ne sont pas seules dans cette épreuve. Dans un environnement aussi difficile que le camp Al-Durra, ces séances deviennent une nécessité humaine.
https://drive.google.com/drive/folders/12HamSIR4h-jXn1jAB7wQJpZ_6iyY1-9N
Soutien psychologique pour les femmes du camp d’Al-Israa 14 Avril
Les piliers de la société, quand les femmes tracent le chemin de la guérison
À l’ouest de Gaza, dans le camp d’Al-Israa, où les tentes s’étendent dans un espace étroit l’UJFP a organisé une séance de soutien psychologique pour 25 femmes déplacées, dans une tentative d’ouvrir un espace humain où elles peuvent reprendre leur souffle au milieu d’une réalité qui ne s’apaise jamais.

La séance a commencé par une question ouverte sur la réalité vécue. Parmi les témoignages, Une participante a déclaré :« Chaque jour que nous vivons ici ressemble à une nouvelle épreuve… Nous nous réveillons sans savoir comment la journée va se dérouler : y aura-t-il de l’eau ? Trouverons-nous de quoi cuisiner ? Comment garder les enfants calmes face à toute cette pression ? Toute notre pensée est désormais centrée sur la survie, et nous ne trouvons plus d’espace pour penser à autre chose. »
Une autre « Nous essayons de maintenir une forme de vie à l’intérieur de la tente, mais tout est difficile… l’espace est restreint, les besoins sont nombreux et les enfants demandent une attention constante. Parfois, nous avons l’impression de tout faire en même temps sans réussir pleinement quoi que ce soit. »
Une autre « La fatigue n’est pas seulement physique, elle est aussi psychologique… Nous avons l’impression que la pression ne s’arrête jamais et que nous devons rester fortes en permanence, même lorsque nous sommes intérieurement épuisées. »
« Le plus difficile est le sentiment d’être seules dans tout cela… chacune essaie de tenir, mais personne ne demande réellement comment nous nous sentons ni ce dont nous avons besoin. “
« Les enfants vivent cette réalité avec nous, et nous essayons de les protéger, mais ils voient tout… l’anxiété, la tension, la fatigue. Nous essayons d’être fortes devant eux, mais ce n’est pas facile. »
Une autre a exprimé un point de vue différent :« Malgré tout, nous ressentons une responsabilité, nous ne pouvons pas abandonner, car nos familles dépendent de nous. Nous essayons de maintenir l’équilibre du foyer, à l’intérieur d’une tente. »
« Nous n’avons pas le luxe de nous effondrer… même lorsque nous sommes épuisées, nous continuons, parce que quelqu’un dépend de nous, et cela nous pousse à supporter plus que nous ne pouvons. »
« Parfois, nous souhaitons simplement un moment de calme, un instant où nous ne sommes pas obligées de penser à tous ces détails. Même ce moment est devenu rare. »
« La vie ici n’est pas seulement difficile, elle l’est en continu, il n’y a ni pause ni répit, et chaque jour apporte un nouveau défi. »
Et l’une des participantes a conclu « Nous ne cherchons pas une vie parfaite, nous voulons simplement sentir que ce que nous vivons est supportable et que nous pouvons continuer sans nous perdre. »
L’animatrice a alors proposé une activité simple basée sur la conscience des émotions : chaque femme devait nommer deux sentiments, l’un qui l’alourdit, et l’autre qui lui donne la force de continuer.
Des mots comme « peur », « fatigue » et « pression » mais aussi « enfants », « patience » « force », créant un équilibre intérieur entre ce qui pèse et ce qui soutient.
Après ces activités, la psychologue est intervenue, elle leur a expliqué que la fatigue psychologique, l’anxiété constante, la tension et les difficultés de concentration ou de sommeil ne sont ni une faiblesse ni une incapacité, mais une réaction tout à fait normale à des conditions anormales. Elle a précisé que lorsqu’une personne vit dans un environnement instable, rempli de pression et d’incertitude, le système nerveux reste en état d’alerte permanente, comme si le corps et l’esprit se préparaient constamment à un danger, ce qui provoque un sentiment continu d’épuisement, même sans effort physique important. Elle a également expliqué que les pensées répétitives et l’incapacité à arrêter de s’inquiéter font partie d’une tentative du cerveau de contrôler une réalité incontrôlable, ce qui est courant dans les situations de déplacement et de crises prolongées. Les sensations d’étouffement, l’envie de pleurer ou même le retrait et le silence sont des réactions naturelles qui ne signifient pas une faiblesse, mais reflètent l’ampleur de ce que ces femmes endurent quotidiennement. Elle a ajouté que la première étape vers la guérison n’est pas d’ignorer ces émotions, mais de les reconnaître, de les comprendre et de les partager avec d’autres, car le partage en atténue l’intensité et donne le sentiment de ne pas être seule.
La séance s’est orientée vers une activité récréative, visant à réactiver les émotions positives. Les participantes ont été invitées à se regrouper en petits groupes, à partager une anecdote simple, un moment léger ou amusant, même dans ce contexte difficile. Les femmes ont échangé de petites histoires, certaines liées aux enfants, d’autres à des situations quotidiennes dans le camp. Réactiver les émotions positives, rompre l’état de tension continue et à rappeler aux femmes qu’elles sont encore capables de ressentir de la joie, même dans sa forme la plus simple.
« Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’avoir pu exprimer ce que j’avais en moi sans peur ni hésitation. Nous avons réellement besoin de ces espaces, des endroits où nous pouvons nous asseoir ensemble, parler, rire et dire ce que nous ne pouvons pas dire dans notre vie quotidienne. Nous avons besoin d’être écoutées sans jugement et d’avoir du temps pour être nous-mêmes”
À l’approche de la fin de la séance, le ressenti intérieur des femmes, leurs émotions étaient plus claires et moins lourdes.Elles ont compris que ce qu’elles vivent est compréhensible, normal, et que le partage ne diminue pas leur force, mais la renforce.
Dans le camp d’Al-Israa, où la vie continue malgré toutes les difficultés, ces séances restent indispensables. Elles redonnent aux femmes une voix et un espace, et leur permettent de continuer, non seulement comme survivantes, mais comme un pilier essentiel de la résistance et de la reconstruction de la société.
Lien vers les photos et vidéos
https://drive.google.com/drive/folders/1dVgAMKu2jgxK-XDYHLoxbozAYqCvHy-Q
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