Manifestations étudiantes en Colombie : la violence politique comme réponse à la jeunesse

par n3m3s1s 2 octobre 2019

Depuis le 23 septembre, des manifestations étudiantes touchent la capitale de la Colombie. Cette mobilisation d’importance a pour origine une protestation contre un professeur et ex-directeur de l’Université Distrial qui s’est enrichi personnellement. Il a détourné des fonds (environ 10 milliards de Pesos colombien, soit environ 2,7 millions d’Euros) mais a été peu sanctionné.

Plus généralement, les étudiant.e.s considèrent que la marchandisation de l’enseignement supérieur amène à une corruption systémique généralisée de ce secteur et donc, à ce genre de comportement frauduleux. Ils accusent aussi le manque de moyens pour l’enseignement supérieur et réclament une augmentation des ressources allouées.

Le 24 septembre, le conflit social semble prendre une toute autre tournure : un groupe de manifestant.e.s essaie de prendre d’assaut le Rector’s Office (les bureaux du Recteur) de l’Université Distrial mais il se retrouve violemment réprimé par la ESMAD (La police anti-émeute militarisée) qui est rentrée sans autorisation sur le campus et qui a fait usage de violence pour faire fuir les manisfestant.e.s. Dans cette optique, la police a utilisé des balles en caoutchouc, des lacrymogènes et des canons à eau.

Le 26 septembre, ce sont les étudiant.e.s de 10 universités publiques et privées qui se retrouvent dans la rue pour demander le respect de l’autonomie des universités, le respect du droit de protester mais aussi la fin de la corruption. Cependant, la ESMAD continue ses violences envers les étudiant.e.s. En réponse à ça, plusieurs centaines de manifestants s’en prennent à l’ICETEX (l’Institut colombien de crédit éducatif et d’études techniques à l’étranger) en y lançant des pavés et des cocktails molotov. Il y aurait eu 8 blessé.e.s et 65 personnes interpellées.

Certain.e.s des interpellé.e.s ont été relaché.e.s par le Juge du Contrôle des Garanties parce qu’il considère que leurs arrestations comme illégales en raison du peu d’éléments pour les incriminer. Cependant, cela ne les met pas hors de danger car la police vérifie les images de vidéos de surveillance pour essayer de les accuser à nouveau.

Le 27 septembre, une marche de solidarité s’organise sur Medellín par les étudiant.e.s de l’Université Nationale et de l’Université de l’Antioquia mais de nouveaux heurts ont lieux avec la ESMAD à la fin de la journée. Durant la même journée, le Ministre de l’Intérieur déclare préparer une loi qui vise à réduire les droits de protestation. Le monde s’enferme de plus en plus dans un autoritarisme où toute contestation est au mieux strictement encadrée, au pire complètement prohibée. Un document, qui est aussi sorti dans la journée, atteste que des policiers auraient infiltrés les groupes manifestants ayant participé aux affrontements et attaques de bâtiments. Un débat s’est alors constitué autour du rôle de la police dans les violences commises du côté des manifestant.e.s.

La stratégie pour réprimer tout mouvement de contestation reste la même comme partout ailleurs : des forces de répressions sont envoyées pour violenter les manifestant.e.s ; ces dernier.e.s y répondent ; la communication autour essaient de tourner l’opinion publique en leur faveur en les traitant de « vandales », de « casseurs » parce que les manifestant.e.s répondent et la « Justice » fait tout pour incriminer les protestants. La qualification de violent, de vandale, de casseur n’est qu’une vieille stratégie de tout temps mise en place par les élites pour discréditer les forces qui s’opposent à elles. Les traces écrites des faits ne sont que celles laissées par les dominants, par les conquérants, par les vainqueurs pour discréditer celles et ceux qui se sont opposé.e.s. L’incrimination n’est que le dernier rempart légaliste de ces régimes qui ont perdu en légitimité.

De plus, comme à Hong-Kong, en Indonésie ou en France, la police harcèle, provoque et mutile les opposant.e.s aux politiques qu’elle protège. La violence « légitime » que détient l’État est mise à profit pour marquer physiquement et psychologiquement la population. Le but est de distiller la terreur pour prévenir toute contestation contre les choix du pouvoir politique. Celle ou celui qui veut contester la politique du gouvernement hors du cadre pacifié et soumis qu’il impose est prévenu ; iel n’aura pas de cadeaux.

Enfin, l’information lors de ce genre d’évènement est assez dur à recueillir, notamment dans les grands médias acquis à la cause de l’élite économique et politique. Dans les médias français, il n’est fait mention que très rarement de ce qu’il se passe ailleurs dans le monde mais, quand cela se fait, c’est seulement dans le but de contenter la société du spectaculaire. On veut faire peur, on veut faire relativiser sur nos conditions de vie occidentales, on veut vendre de l’information et rien n’est mieux que de faire dans le sensationnel. Il n’est aucunement question d’en faire une analyse ou de donner les tenants et aboutissements pour expliquer pourquoi il y a des affrontements. Le journalisme se meurt face à la théâtralisation de l’information.

En définitive, le monde bouge. Son moteur réside dans la violence et changer les choses implique des changements radicaux. Comme l’a écrit J. Linz dans Régimes Totalitaires et Autoritaires (1975) :

« […] la frontière entre la démocratie et son contraire est si rigide qu’elle ne peut se franchir en général dans le simple cadre d’une évolution lente et peu perceptible ; […] il faut presque toujours traverser cette frontière au prix d’une cassure violente, de procédés irréguliers, de putschs militaires, de révolutions ou d’interventions étrangères. »

Crédit Photo : Steve Hide

Sources :

El Paìs : https://elpais.com/internacional/2019/09/28/colombia/1569628528_788865.html

CouterPunch.org : https://elpais.com/internacional/2019/09/28/colombia/1569628528_788865.html

El Espectador : https://www.elespectador.com/noticias/bogota/en-bogota-mas-de-2500-estudiantes-marchan-hacia-el-parque-de-los-periodistas-articulo-883270

https://www.elespectador.com/noticias/bogota/tres-detenidos-por-los-ataques-al-icetex-en-libertad-articulo-883769

https://www.elespectador.com/opinion/lapulla-los-estudiantes-no-son-unos-vandalos-pero-el-esmad-columna-883689 (Vidéo en espagnol qui résument assez bien les faits)


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