Baloutchistan : un peuple surexploité lutte pour l’autodétermination malgré la répression | Entretien

Julien Servent Publié le 2 avril 2025 à 05:35
Des milliers de personnes manifestent ces derniers jours au Baloutchistan pour demander la libération des leaders du Baloch Yakjehti Committe (BYC). Ici le 30 mars 2025 à Turbat. Crédit photo : BYC

Après que de nombreux leaders de l’organisation civile Baloch Yakjhéti Committee, qui lutte pour l’autodétermination du peuple baloutche au Pakistan et contre une répression brutale, aient été arrêté-es ou aient disparu-es au mois de mars, les manifestations redoublent d’intensité dans cette région surexploitée. Le Poing publie une interview réalisée avec Abdullah Abbas du Conseil du Baloutchistan pour les Droits de l’Homme, lors de la Plateforme des Peuples d’Europe à Vienne, fin février, en coopération avec Benedatta Rossi du média italien DinamoPress.

Le Poing : Peux-tu commencer par te présenter ?

Abdullah Abbas : Mon nom est Abdullah Abbas. Je suis affilié au Conseil du Baloutchistan pour les Droits de l’Homme, et en ce moment directeur exécutif du consulat du Baloutchistan. J’ai commencé en 2005 à cause des « disparitions forcées » en lien avec le mouvement politique.

En 2009 tout a changé et le gouvernement a adopté une politique d’assassinats extrajudiciaires. Ce qui veut dire que les corps sans vie des activistes kidnappé-es et emprisonné-es ont commencé à être retrouvés un peu partout. La vague a été tellement forte que la plupart des activistes baloutches ont été kidnappé-es, certain-es d’entre elles et eux sont toujours porté-es disparu-es.

À partir de 2010 cette politique s’est aussi appliquée à des maires, qui sont actifs-ves dans le mouvement. En 2011 j’ai fuit le pays. J’ai été à Dubaï pendant quelques années, puis au Quatar et en 2016 j’ai rejoint l’Allemagne.

Le Poing : Est-ce que tu peux nous parler de l’histoire de l’État du Baloutchistan ?

Abdullah Abbas : Le Baloutchistan a été un pays libre. Ensuite les anglais-es sont arrivé-es et ont colonisé toute la région, Baloutchistan inclus, vingt ans avant l’occupation de l’ensemble du sous-continent indien. Après la Seconde Guerre Mondiale, au moment où les Britanniques ne pouvaient plus tenir toutes leurs colonies, ils sont partis.

Mais avant de partir ils avaient divisé le Baloutchistan en trois parties. La première division a été faite en 1871, c’est la ligne Goldsmith, de nos jours elle correspond à la frontière entre le Pakistan et l’Iran. Et en 1893 une nouvelle division a été créé, la ligne Durand, et une part du Baloutchistan a été donnée à l’Afghanistan.

Cette ligne de démarcation est toujours l’objet de nombreux conflits entre le Pakistan et l’Afghanistan, parce que beaucoup de parties de ce second pays ont été incluses dans le Pakistan.

En 1947 quand les Britanniques sont partis le Baloutchistan a déclaré son indépendance, quelques jours avant celles de l’Inde et du Pakistan. Mais après seulement quelques mois d’indépendance le Pakistan a occupé le Baloutchistan par la force, ce qui n’a pas changé depuis. Notre pays est donc divisé entre le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan.

Le Poing : Actuellement il y a une lutte armée de libération nationale au Baloutchistan. Quand est ce que celle-ci a démarré dans l’histoire du pays ?

Abdullah Abbas : Le premier mouvement de résistance a commencé directement après le début de l’occupation. Il a duré plusieurs mois mais a vite été écrasé. Par la suite il y a eu cinq soulèvements au Baloutchistan qui ont tous été écrasés dans le sang.

Juste après le génocide puis l’indépendance au Bangladesh, les armées pakistanaises qui étaient là bas ont été envoyées au Baloutchistan. Il y a eu un processus démocratique pour la première fois au Pakistan, et des élections par provinces. Les forces révolutionnaires ont remporté les élections au Baloutchistan.

Mais après peu de temps le gouvernement local a été démis. Ce qui a donné lieu à une nouvelle vague de résistance de 1973 à 1978. Sous l’effet de la répression il y a ensuite eu une période de silence. Et c’est depuis le début des années 2000 que le soulèvement contemporain a de nouveau démarré, et il dure jusqu’à maintenant. C’est la plus longue des insurrections baloutches.

C’est un mouvement qui est protéiforme et agit sur plusieurs fronts. En parallèle de la guérilla, il y a eu de grandes mobilisations pacifiques et massives. Mais elles aussi ont été réprimées dans le sang.

Les « disparitions forcées » ont été initiées avec l’arrivée des États-Unis et de l’OTAN dans la région. Les forces américaines ciblaient à l’origine les forces d’Al-Quaïda. Là il y a eu de premières mesures pour mettre les gens hors de protection de la loi, une arrestation ne devait plus forcément être suivie d’un procès équitable. L’armée pakistanaise a été incitée par l’armée américaine à kidnapper des membres ou des leaders d’Al-Quaïda avec des primes sur la tête. La plupart des prisonniers-ères de Guantanamo viennent d’ailleurs du Pakistan. Beaucoup de civil-les ont été donné-es à l’armée américaine en prétendant qu’il s’agissait de membres d’Al-Quaïda, pour les primes.

La même chose a finie par être appliquée aux baloutches. Les activistes arrêté-es en 2003 étaient enfermé-es pour deux ou trois mois, et après avoir été interrogé-es elles et ils étaient relâché-es faute de preuves. Beaucoup retournaient dans le mouvement, c’est pour ça que le gouvernement pakistanais est passé à une politique d’exécutions extra-judicaires.

Beaucoup ont été tué-es, kidnappé-es ou ont fuit le pays, alors que d’autres ont vécus de manière plus clandestine. En 2013 le gouvernement pakistanais a décidé d’appliquer les « disparitions forcées » aux familles des activistes clandestin-nes ou ayant fui le pays mais toujours actifs-ves dans le mouvement, sur une logique de punition collective. En 2014 plusieurs fosses communes ont été découvertes dans lesquels on a retrouvé les restes de 160 personnes.

Benedetta Rossi/DinamoPress : Dis nous en plus sur le contexte géo-politique et les forces en action au Baloutchistan.

Abdullah Abbas : Il y a des forces intérieures et extérieures. Pour les forces intérieures l’acteur majeur est l’armée pakistanaise. Le Parlement au Baloutchistan est juste une marionnette qui n’est même pas élue démocratiquement. Les membres du Parlement sont sélectionné-es par l’armée pakistanaise et sont juste là pour montrer au reste du monde qu’il y a un Parlement au Baloutchistan. Si on regarde leurs profils, on se rend compte qu’il y a des mercenaires, dont de nombreux responsables de « disparitions forcées » ou d’exécutions extrajudiciaires sur des activistes baloutches ou leur famille. Ou sinon ils sont des cartels de la drogue, qui sont forts ici parce que le Baloutchistan est une route majeure pour l’opium afghan qui traverse l’Iran et la Turquie pour aller en Europe.

Ces dernières années cette soumission à l’armée s’est étendue en dehors du Baloutchistan, même aux élites politiques d’autres régions. Pour ce qui est des forces extérieures l’OTAN a beaucoup été dans la région, les États-Unis ont loué l’aérodrome de Shamsi au Pakistan entre le 20 octobre 2001 et le 11 décembre 2011, pour s’en servir de base à la surveillance conjointe de la Central Intelligence Agency (CIA) et de l’US Air Force (USAF) et aux opérations de drones contre les militant-es dans les zones tribales sous administration fédérale du Pakistan [NDLR : zones jouxtant le Baloutchistan au Nord-Est, à majorité pachtoune, un autre peuple de la région, et qui ont été le point de départ de l’insurrection islamiste de 2004, qui oppose encore différents groupes islamistes dont Al-Qaïda puis Daech, à l’État pakistanais.] Les USA sont aussi présents dans la mer du Baloutchistan.

Les chinois sont aussi très actifs dans la région, ils ont d’énormes investissements au Baloutchistan, notamment dans la ville portuaire de Gwadar. C’est ce qu’on appelle le corridor économique Chine-Pakistan.

La plupart des infrastructures tournées vers la mer sont construites au Pendjab, la région d’où sont toujours venues les classes dirigeantes et dont les habitants constituent la majorité de l’armée pakistanaise. Les Britanniques avaient l’habitude de recruter au Pendjab pendant la colonisation, donc à leur départ tout le pouvoir a été concentré dans cette région.

Au Baloutchistan il y a un aéroport qui est en train d’être construit, mais il est très suspect parce que soupçonné d’être construit pour les intérêts de l’armée chinoise qui voudrait un accès au Baloutchistan, notamment pour contrecarrer les forces révolutionnaires.

Il y a des infrastructures qui ont été construites par les chinois dans la ville portuaire de Gwadar pour que quand les pluies sont intenses la ville se retrouve sous les flots, pour inciter les habitant-es à s’en aller sans avoir à mener de déplacements forcés.

Le Baloutchistan a plus de 650km de côtes, et les gens qui vivent sur la côte dépendent de la pêche depuis des siècles, de manière très soutenable, en ne capturant que les gros poissons et pas plus que ce dont ils ont besoin. Mais pour les chinois depuis leur arrivée, tout ce qui est dans ces eaux est une marchandise et a un prix sur les marchés internationaux. Ils prennent tout et empêchent les pêcheurs-euses baloutches d’aller au-delà d’un certain niveau dans l’océan. Tout ceci a bouleversé la biodiversité dans l’océan, conduisant à l’extinction de nombreuses espèces.

Le Poing : Est-ce que le peuple baloutche a quelques droits culturels au Pakistan ou pas du tout ?

Abdullah Abbas : Nous ne sommes pas autorisé-es à étudier dans notre langue maternelle, on peut seulement faire des masters sur le langage baloutchi une fois à l’université. Mais l’ourdou [NDLR : langue officielle et support de l’identité nationale pakistanaise] est la seule langue à l’école avec l’anglais.

Il faut comprendre que le Baloutchistan est très isolé. Les pakistanais-es des autres régions ne sont pas autorisé-es à y entrer, et que la région est lourdement militarisée.

Pour ce qui est des pratiques culturelles, les organisations de la lutte baloutche pour l’auto-détermination ont organisé en 2010 un festival culturel, qui a regroupé principalement des étudiant-es. Durant le festival deux personnes ont été tuées par l’armée pakistanaise, et un troisième, toujours très actif dans le mouvement baloutche, a été définitivement paralysé.

Nos habits traditionnels sont différents de ceux des autres régions du Pakistan, et la plupart des gens ne portent que des habits traditionnels au Baloutchistan. L’armée pakistanaise coupe aux sciseaux nos habits traditionnels quand on les porte pour humilier. Cette écharpe est le symbole de la résistance baloutche, et si on la porte on peut être arrêté-es par l’armée, kidnappé-es ou tué-es. Malgré ça les gens continuent de la porter. La plupart des femmes qui mènent le mouvement portent ce symbole.

Le système d’éducation n’existe presque pas. Il y a 5000 écoles fantômes au Baloutchistan, qui n’existent que sur le papier. Les recrutements pour les quelques places se font par l’intermédiaire des membres du Parlement. La plupart des écoles qui existent manquent de sanitaires ou de murs de démarcation.

Je viens d’un tout petit village où on a jamais eu d’école. Tous les trois mois il y avait un professeur qui venait pour une semaine ou deux. On a jamais eu de papier et de stylo, on écrivait sur du bois avec de l’ancre fait avec les piles usagées qu’on utilisait pour les radios.

En particulier après 2012, quand il y a eu un gros déploiement militaire pour protéger les intérêts chinois, il n’y avait aucune infrastructure pour accueillir les soldats. Donc ils ont occupé les écoles et les hôpitaux qui sont les seuls vrais bâtiments au Baloutchistan, et les ont transformés en check-point.

À l’université du Baloutchistan, dans la capitale Quetta, le centre sportif a été transformé en centre d’opérations militaires. Des étudiant-es ont témoigné avoir entendu les cris des gens emmené-es là-bas pour y être torturé-es. Et plus de 700 militaires sont dans l’université.

Depuis quelques années des comités baloutches se concentrent sur l’éducation et organisent des festivals et des foires aux livres. Mais comme beaucoup de livres autorisés dans les autres régions du Pakistan sont interdits au Baloutchistan, la police a arrêté des étudiant-es qui sont sous le coup d’accusations criminelles pour avoir vendu des livres.

Il y a quelques jours [NDLR : début février 2025], il y a eu des foires aux livres internationales dans les villes de Lahore et de Karachi [NDLR : deux mégalopoles pakistanaises, respectivement dans les provinces du Pendjab et du Sindh].

Benedetta Rossi/DinamoPress : Est-ce que les persécutions touchent en particulier les femmes et comment ?

Abdullah Abbas : Les persécutions contre les femmes sont énormes et augmentent, parce que les femmes sont en première ligne du mouvement baloutche. Le Baloch Yakhjeti Committee par exemple est mené par des femmes.

Certaines ont été enlevées, d’autres font face à des accusations criminelles. Certaines femmes sont interdites de mouvement et ont leurs comptes en banque gelés, ce est permis par les lois anti terroristes, et elles doivent répondre aux appels de la police à pointer au commissariat.

Docteur Mahrang Baloch, une femme leader du Baloch Yakhjeti Committee, a vu son père être kidnappé deux fois avant que son corps ne soit retrouvé sans vie. En octobre 2024 elle a été désignée par le Times comme un des 100 leaders les plus influents du monde. Elle était invitée à New York pour l’occasion mais a été refusée à son arrivée à l’aéroport. Sa voiture a été arrêtée et son passeport volé. Elle est encore en conflit avec l’État pakistanais pour être enlevé de la liste des personnes soumises à des restrictions anti terroristes.

Il y a beaucoup de familles victimes de « disparitions forcées » qui sont très actives au Baloutchistan. Ces dernières années après chaque manifestation plusieurs personnes sont ajoutées à ces fichiers anti terroristes.

Le Poing : Est-ce que le peuple baloutche est marginalisé économiquement par rapport au reste de la population pakistanaise ?

Abdullah Abbas : Oui. Il n’y a pas d’industrie au Baloutchistan. À part dans la seule ville proche de Karachi, le centre économique du Pakistan. Mais ces industries appartiennent à des pakistanais et pas à des membres du peuple baloutche.

Les régions côtières n’arrivent plus vraiment à vivre de la pêche. Certain-es partent travailler dans les pays du Golfe pour nourrir leur famille. Dans la région frontalière entre le Pakistan et l’Iran il y a une énorme activité de contrebande de pétrole dont dépendent beaucoup de gens, et qui est devenue un gros business parce que l’armée le contrôle et prend des taxes sur chaque voiture qui participe au business.

À part le sucre et les soldats, tout vient d’Iran : l’huile de tournesol, l’électricité. Le problème c’est que cette frontière est en train d’être clôturée. Pour les gens qui vivent de ça ça devient compliqué. Côté Iran l’armée leur tire dessus. Côté Pakistan l’armée leur tire dessus. Mais les gens sont tellement désespérés qu’ils continuent. 70% de la population du Baloutchistan vit sous le seuil de pauvreté.

La majorité du gaz consommé au Pakistan vient du Baloutchistan. Ce gaz part partout au Pakistan pour toutes les industries du pays, mais nous pour le quotidien on ramasse encore du bois. 30 ans après la découverte de gaz dans une des zones du Baloutchistan près de Quetta, l’armée a finit par construire des cantonnements qui servent un peu à la population qui maintenant profite un peu du gaz. Maintenant certaines zones ont le gaz, mais la plupart en restent privées, comme des revenus que l’exploitation génère.

Un autre aspect de la question touche aux compagnies minières. Par exemple Saindak Metals Limited a été donnée aux chinois, et on ne sait pas combien ils extraient ni les impacts environnementaux, alors que les gens dépendent des eaux sous terraines [NDLR : le Baloutchistan est un grand désert]. À cause des rejets massifs de produits chimiques les gens font face à de nombreuses maladies. Comme il y a peu d’accès aux soins, les habitant-es meurent en nombre.

Récemment un de mes contacts est tombé malade, il a eu une fièvre, et il a dû faire 750km juste pour faire un check-up. Il y a des gisements d’or et de cuivre qui n’ont pas encore été exploités, et des autorisations ont été données à des compagnies canadiennes par le gouvernement pakistanais. Pendant deux ans on a demandé à voir les autorisations, parce qu’on mérite au minimum de savoir les quantités d’or et de cuivre qui vont être extraites et les quantités de produits chimiques qui vont être rejetées. Tout nous a été refusé.

De la meme manière on ne sait pas où vont les bénéfices de l’activité dans le corridor Chine-Pakistan. Le Baloutchistan en profite très peu. La situation des habitant-es du reste du Pakistan est bien meilleure que celle du peuple baloutche.

Le Poing : Quels projets politiques ont les différentes forces de libération au Baloutchistan ?

Abdullah Abbas : Il y a eu différentes forces dans le mouvement de libération. L’Organisation Étudiante Baloutche a été formée en 1967 et c’était la principale force qui éduquait le peuple baloutche. Tous les militant-es actifs-ves en ce moment viennent de cette organisation, même si dans d’autres moments d’autres ont pu venir de différents groupes. En ce moment l’organisation est interdite et la plupart de ses leaders ont été tué-es ou sont porté-es disparu-es, parfois depuis 2009.

Il y a eu aussi le Mouvement National Baloutche [NDLR : affilié au Front démocratique de gauche, coalition de 10 partis des différentes régions pakistanaises, allant d’un socialisme parlementaire au marxisme-léninisme en passant par les luttes de libération nationales], qui a été très actif mais à lui aussi subit la répression à partir de 2009. Maintenant ils ne sont plus représentés que dans la diaspora.

En ce moment la force politique la plus importante est le Baloch Yakhjeti Committee. Il est dirigé par des femmes et mobilise beaucoup de monde, et il connaît le succès le plus rapide de l’hitoire politique baloutche. Aujourd’hui où que soient les gens au Baloutchistan ils ont entendu parlé du comité.

En parallèle il y a deux groupes de guérilla majeurs. L’un est l’Armée de Libération Baloutche, et l’autre est le Front de Libération Baloutche. Les deux se battent depuis le tout début des années 2000.

Ces groupes n’ont pas déclaré très clairement comment ils envisagent l’avenir du Baloutchistan après la libération. Ce qui est sûr c’est qu’il s’agira d’un pays démocratique où les droits de chacun-e seront respectés. Mais obtenir la libération du joug pakistanais paraît encore une perspective lointaine.

Benedetta Rossi/DinamoPress : Que peut faire la communauté internationale, y compris la société civile, pour mettre en lumière la situation du peuple baloutche et pour mettre une pression sur le Pakistan, sur l’Iran, sur l’Afghanistan, sur les USA ?

Abdullah Abbas : Il y a deux ressorts. Le premier tiens du droit international, il inclut les Nations Unies, les conventions sur les droits de l’homme et les organisations qui les défendent. Et cette voie a échouée.

L’an dernier j’étais à Gênes pour une réunion avec les Nations Unies sur les « disparitions forcées ». Je leur ai expliqué la gravité de la situation et l’ampleur des disparitions, avec 800 personnes concernées sur un an d’après nos données (au mois de janvier 2025 nous en avons compté 160). Mais c’est eux qui m’ont demandé ce qu’ils pouvaient faire…

On peut voir aussi comment les mécanismes internationaux ont échoué à Gaza. Les Nations Unies ne sont pas une institution démocratique, et ils ont un pouvoir très limité. Il y a cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies qui sont des forces majeures (NDLR : Chine, USA, France, Russie, Royaume-Uni) du capitalisme et qui pilotent tout.

L’autre limite est que quand tu remplis une requête elle dépend de la volonté politique du pays où tu la dépose. Quand je la dépose en Allemagne, le gouvernement a besoin du Pakistan pour le moment. Le Pakistan achète à l’Allemagne des armes (174,38 millions d’euros en 2018).

Le Pakistan a un partenariat économique avec l’Europe. Cet accord est censé être conditionné au respect des droits de l’homme. Mais malgré le fait que le Pakistan viole systématiquement les droits de l’homme la Commission européenne a tout de même reconduit ces accords.

Ces instances internationales n’ont pas échoué seulement au Baloutchistan ou à Gaza, mais dans beaucoup d’endroits où des guerres se sont produites. Pour les technologies de surveillance qui sont là pour maintenir cette immense machinerie de guerre, l’équipement vient des pays occidentaux.

D’autre part il y a les organisations de la société civile à l’intérieur de ces sociétés. Mais le Pakistan a plus ou moins réussi à supprimer les moyens de communication du Baloutchistan de manière à installer un black out médiatique sur ce qu’il s’y passe. Même les gens au Pakistan ne savent pas.

Le narratif forgé par le gouvernement pakistanais, spécialement en direction de la communauté internationale veut que le pays soit démocratique, et auprès des forces de gauche ils se présentent comme les indigènes de ce pays. Mais nos oppresseurs n’ont pas la peau blanche.

Et la plupart du temps quand on parle avec des activistes étrangers-ères des solutions très superficielles leur viennent. Par exemple les réfugié-es baloutches n’ont pas les capacités de combattre tous seuls l’industrie de l’armement, et les forces politiques occidentales ne ciblent pas là où c’est efficace. Le discours est là mais quand on en vient à la pratique c’est pas ça.

Je pense qu’il est important pour les organisations de la société civile en Occident de se demander pourquoi les gens migrent vers chez eux. J’aimerais vivre au Baloutchistan. Mais le chaos a été créé, et beaucoup de ce qui passe là-bas génère un bénéfice pour les pays occidentaux. Si vous restez silencieux pendant qu’un génocide et un écocide sont en cours, vous êtes complices, directement ou indirectement. Il faut juste s’informer sur où vont les armes et à quoi elles servent.

Le Poing : Il y a dix ans les forces de la gauche kurde, le plus grand peuple sans État du monde, réparti entre Turquie, Syrie, Irak et Iran, reprenaient la ville de Kobane aux combattant-es de l’État Islamique. Les célébrations de cet événement au Rojava, le Kurdistan syrien, ont été jumelées à celles de la lutte de libération nationale baloutche. Est-ce que tu peux nous parler des liens entre les deux mouvements ?

Abdullah Abbas : Les peuples kurdes et baloutches ont vécu dans les même régions depuis des siècles. Notre situation est semblable : ils sont divisés entre quatre pays, nous entre trois. Nos langues ont des points communs. Et il y a toujours eu de la solidarité de la part du peuple baloutche envers le mouvement de libération du Kurdistan. On a beaucoup appris du mouvement kurde, de la manière dont ils s’organisent, dont ils résistent.

Récemment une jeune combattante baloutche s’est faite exploser pendant une attaque-suicide, et elle avait pour nom de code « Zilan » [NDLR : du nom de Zeynep Kınacı, ou Zilan, qui a mené une action suicide contre les soldats turcs à Dersim le 30 juin 1996].

Les forces et le système qui suppriment le peuple kurde sont les même qui nous suppriment. Il ne dépend que de nous de souffrir chacun dans son coin ou de joindre nos forces. Les liens basés sur des solidarités et des souffrances partagées sont bien plus puissants que les liens qui unissent ceux qui commettent des génocides sur nos peuples, qui sont eux basés sur l’exploitation de nos terres.

Le Poing : Est-ce que vous avez des liens avec le mouvement de libération du Gilgit-Baltistan (région administrative du nord du Pakistan) ?

Abdullah Abbas : Nous n’avons pas de liens directs. Mais on est solidaires d’eux. Ils ont leur propre mouvement, comme les pachtounes qui sont très marginalisé-es. Nous avons plus de connections avec les mouvements pour les droits des pachtounes.

Nous nous sommes adressés au peuple pakistanais pour leur dire que s’ils restent silencieux sur ce qu’il se passe au Baloutchistan, ça ne va pas rester au Baloutchistan. Les « disparitions forcées » ont commencé ici, mais elles se sont répandues dans tout le Pakistan. Ces dernières années il y a eu beaucoup de lois pour protéger les intérêts de l’armée, et maintenant ils peuvent ce qu’ils veulent avec une impunité absolue. Nous soutenons aussi les personnes marginalisées qui souffrent d’injustice au Pendjab.

Le Poing : Est-ce que tu peux nous parler un peu plus du mouvement de ces familles qui vont devant la justice pakistanaise pour la disparition de leurs proches, et comment ces démarches finissent par se retourner contre elles ?

Abdullah Abbas : Quand les « disparitions forcées » se produisent, la plus grande partie du poids repose sur les épaules des femmes. Les femmes vivent dans une société patriarcale qui bien sûr n’est pas idéale, et elles doivent combattre pour la sécurité de ceux qu’elles aiment. Quand un mari disparaît elles doivent porter le fardeau de nourrir leurs enfants, en même temps qu’elles se battent pour le retour de ceux qu’elles aiment. En particulier pendant les premiers temps du soulèvement du vingt et unième siècle, ce sont principalement les hommes qui étaient ciblés par la répression. Ce qui a poussé les femmes a se mettre en première ligne, jusqu’à diriger le mouvement.

Mais la réponse de l’État pakistanais est tellement systématique que l’armée vient dans votre maison, enlève quelqu’un. Ensuite vous allez déposer une plainte, dans un premier temps la police ne veut pas la prendre, puis si vous arrivez à mettre la pression vous finissez par réussir à déposer plainte contre une personne inconnue, qui ne sera jamais un militaire.

En 2012 une commission pour les disparitions a été formée par le gouvernement pakistanais. Ce qui n’a pas suffit à mettre fin à l’impunité. Ils viennent juste une fois tous les trois mois dans la capitale du Baloutchistan, qui fait la taille de la France, et les familles doivent faire des centaines de kilomètres, pour ne jamais avoir de réponses.

Parfois même ils se font arrêter. Je connais un cas où une femme est allé voir la commission, on lui a répondu qu’une si belle femme n’avait pas besoin de rechercher son mari, et l’homme de la commission lui a proposé de s’occuper d’elle. Récemment ils ont changé la tête de cette commission pour quelqu’un qui avait plus de 80 ans et qui était sur son lit de mort quand il a été nommé, et il est mort il y a quelques semaines.

Tout ça pousse les femmes à être plus politisées et à trouver des voies alternatives de faire entendre leurs voix. Elles mobilisent le peuple et organisent des protestations. Ça a commencé doucement mais maintenant le mouvement des femmes est énorme.

Le Poing : Existe-t-il des organisations spécifiques pour les femmes comme au Kurdistan ?

Abdullah Abbas : Il n’y a pas d’organisation spécifiquement dédiée aux femmes comme au Kurdistan, même s’Il y a le Forum des Femmes Baloutches. Mais le Baloch Yakhjeti Committee qui est la force politique majeure du moment est dirigé par des femmes.

Si on regarde l’histoire de l’implication des femmes en politique, l’une figures majeures en est Karima Balouch, qui était membre de l’Organisation Étudiante Baloutche. Quand elle a rejoint l’organisation il y avait une aile féminine et une aile masculine, et elle a insisté pour réunir les deux.

Elle a beaucoup participé à mobiliser ces femmes qui sont aujourd’hui en première ligne. En 2015 elle a été forcée de fuir le Baloutchistan pour le Canada. En décembre 2020 elle a été portée disparue et son corps a été retrouvé quelques jours plus tard.

Avant ça elle avait été chargée d’accusations terroristes avec trois autres hommes activistes. Et quand le juge a voulu lui faire bénéficier d’une indulgence en raison de sa condition féminine, elle a refusé en accusant le magistrat de l’insulter. Quand son corps a été rapatrié au Baloutchistan pour y être enterrée, il y a eu de grandes mobilisations populaires. C’était quelqu’un d’inspirant.

Le Poing : Est-ce que les femmes sont investies dans les guérillas aussi ou plutôt dans le mouvement civil ?

Abdullah Abbas : Ces dernières années il y a eu un début de participation des femmes à la guérilla, en particulier de celles déjà engagées dans le mouvement politique. Il y en a de plus en plus qui se portent candidates pour les attaques-suicide aussi. Globalement la guérilla, femmes ou pas, grossit.

Le Poing : Est ce que tu peux nous parler de la Longue Marche et des mobilisations populaires baloutches de 2024 ?

Abdullah Abbas : Il y a eu l’annonce d’un rassemblement national baloutche. L’an dernier, après un incident pendant lequel un jeune garçon a été enlevé par les autorités en face de sa famille. Vingt jours après la police a prétendu l’avoir arrêté la veille et avoir voulu l’interroger. Encore quelques jours après l’armée a redonné son corps mort avec celui de trois autres personnes, en prétendant que tous avaient été tués pendant une attaque de groupes armés. Quand on a enquêté sur les trois autres corps on a découvert qu’eux aussi avaient été détenus par l’armée avant. L’un était disparu depuis plusieurs semaines, un autre depuis plusieurs mois. Les familles des trois autres victimes ont juste repris les corps parce qu’ils savent qu’il n’y a pas de justice au Pakistan. Mais la famille du premier garçon a refusé de l’enterrer.

Il y a eu des protestations dans ma ville natale, qui ont de plus en plus grossit. Et ça a aboutit à une marche vers Quetta où est situé le Parlement baloutche et toutes les institutions. Le gouvernement a bloqué la ville entière, et les manifestant-es étaient seulement autorisé-es à rester à l’extérieur.

Les protestataires ont donc entrepris une marche vers Islamabad, qui est située à plus de 1600km. Cette marche était elle aussi menée par les femmes et des familles de victimes de « disparitions forcées ».

Quand les manifestant-es sont rentré-es ils ont décidé d’appeler à une rencontre nationale du peuple baloutche dans la ville portuaire de Gwadar où les chinois sont beaucoup. Pour stopper cette rencontre, le gouvernement et les militaires ont littéralement bloqué toutes les routes principales. La ville a été complètement vérouillée, et des gens qui voulaient rejoindre la rencontre ont été tué-es par l’armée. Trois personnes sont mortes et plus de quarante blessées, et plus de 25 000 personnes ont quand même participé aux événements.

Une autre grande rencontre nationale autour du Jour du Souvenir du Génocide Balotch a été organisée près de la ville de Dalbandin le 25 janvier. Cet endroit a été choisit a cause de la proximité de Chaghi, ou la Saindak Metals Limited donnée aux chinois extrait de l’or.

En 1998, le Pakistan a conduit des essais nucléaires à Chaghi. Ça a été fait tellement dans la hâte qu’il n’ont pas évacué les gens qui avaient peur d’être exposé-es aux radiations. Depuis la majorité des cas de cancer viennent de là-bas, et ils se sont développés dans des proportions énormes. Plus rien ne pousse, l’eau sous-terraine dont dépendent les populations est contaminée.

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