Monde
Analyse 4 décembre 2019

Élection truquée ? Coup d’Etat ? Que se passe-t-il en Bolivie ?

par Le Poing
« En en quelques semaines :38 morts, plus de 1300 blessés dont beaucoup par balles, 1500 interpellations, des dizaines de disparus des tortures et des viols. Une situation qui rappelle les heures les plus sombres des temps de dictature. » Cet article a été écrit à partir de textes traduits issus des organisations sociales autonomes indigènes et populaires ou d’intellectuels ou de médias proches de ces organisations. Il entend mettre en avant des éléments de décryptage souvent invisibilisés sur la situation et l’histoire Bolivienne pour apporter une perspective depuis l’autonomie de ces mouvement sociaux.

Une soirée-débat sera organisée à ce sujet sur Montpellier le samedi 14 décembre à 19h à la CASA (2 rue Faubourg St Jaumes).

Colonialisme et résistance, les rythmes de l histoire large 

Papa Evo » est la seule figure convertie illicitement en symbole de concentration de pouvoir irremplaçable, cette figure qui porte le mythe du « président autochtone » dont le seul pouvoir symbolique est la couleur de la peau, puisqu’il exerce un gouvernement habité par un cercle corrompu d’intellectuels et de dirigeants coloniaux qui le vénèrent parce qu’ils ont besoin de lui comme masque. Comme Franz Fanon l’a intitulé dans son livre Peau noire masque blanc, Evo est le Caudillo, le masque, rien de plus. Tout son contenu populaire n’est que purement rhétorique et a conduit au fait qu’il est aujourd’hui à l’avant-garde d’un projet politique épuisé et vide, dont la seule possibilité de continuité a été la destruction de toutes les formes de dissidence, de critique, de débat, de production culturelle ou économique. Son modèle est extractiviste, écocide, clientéliste et néolibéral.
Le MAS a acquis une renommée docile et servile auprès des entrepreneurs capitalistes transnationaux et multinationaux. Si le MAS proclame la complémentarité des contraires et l’interculturalité c’est parce qu’il est composé des mêmes des vestiges coloniaux oppresseurs, exploiteurs et racistes de toujours malgré ce masque indigène.
Ils ont pris le visage indigène et de gauche et ont échoué tant dans la décolonisation que dans le promesses anticapitalistes et anti-impérialistes.

Histoire d’une fraude électorale

Le 21 février 2016, un référendum a été appelé, dans lequel des hommes et des femmes boliviens d’âge légal ont été interrogés sur la réélection d’Evo Morales pour la quatrième fois, contre et au-dessus du texte constitutionnel – c’est-à-dire de ce qui est déjà accepté en 2009-. Et la Bolivie a dit NON. NON à la réélection indéfinie d’un régime politique qui encourage l’extractivisme, bien qu’avec une rhétorique anti-impérialiste et rigoureusement autoritaire, même en portant le déguisement plurinational. .
Par la suite, une gymnastique juridique et argumentative liée au «droit politique», aggrava encore davantage la situation lorsque que cette magouille donna le pouvoir à Morales de rester indéfiniment au gouvernement.
Le 20 octobre 2019, des élections ont eu lieu. Plusieurs candidats ont été présentés : Les plus en vue étaient Evo Morales pour le MAS et Carlos Mesa a travers le parti politique Communauté Citoyenne. Les deux ne se distinguent toutefois ni par la forme présentée, ni par les projets économiques qu’ils proposent pour le pays: l’expansion de l’extractivisme en tant que cœur du fonctionnement du pays

La loi électorale de la Bolivie dispose ce qui suit: si aucun candidat ne remporte plus de 50% des suffrages, il y aura un deuxième tour de scrutin uniquement si il y a moins de 10% de suffrages d’écart entre le premier et le deuxième candidat. Les premiers comptes indiquent qu’il y aurait un deuxième tour. Donc en décembre prochain, Morales devait faire face à Carlos Mesa,- ancien vice-président d’un gouvernement néolibéral démoli par la mobilisation communautaire, autochtone et populaire en 2003-.

Soudainement, le décompte des voix est arrêté encours de route. Le silence dans le dépouillage, sans aucune explications, a provoqué d’énormes tensions sociales dans un pays où, jusqu’il y a une décennie, l’activité politique communautaire, populaire et syndicale avait un principe essentiel: la rotation des personnes occupant des mandats au sein des mouvements sociaux pour éviter le phénomène de «dirigeant perpétuel».Quant aux Mallkus et Mama T’allas (autorités communautaires masculines et féminines) de la nation Qhara Qhara (CONAMAQ) ils rappellent avec force que personne n’est indispensable ni ne doit prendre et encore moins s’éterniser au pouvoir.

Certains, après le silence dans le décompte des votes, ont commencé à parler de « fraude »; d’autres, dont des soutiens du MAS, ont décidé de dire « nous avons gagné« .

Préludes d’un coup d’état

Le conflit politique – et de plus en plus social – qui s’est exprimé sous divers blocus dans les grandes villes et dans d’innombrables concentrations dans la rue, se sont articulés en 3 productions de sens contradictoires ;

– Le gouvernement Evo s’intéresse de plus en plus à sa surdité triomphante en prenant soin de déplacer les organisations sociales corporatisées qui, il faut le dire, n’ont pris aucune initiative par elles-mêmes et ont plutôt attendu des instructions. Cette faction défend un groupe de pouvoir, se prétend indigène et de gauche, s’accrochant à la veste de l’Indien Evo Morales. La mobilisation sociale et le refus des mouvements de défendre ce qu’ils considéraient comme «leur» gouvernement à l’époque ont été à l’origine de la démission du président. La déclaration historique de la Fédération des syndicats des ouvriers des mines de Bolivie (FSTMB), pourtant proche du gouvernement, est l’exemple le plus clair du sentiment de nombreux mouvements: «Monsieur le Président Evo, vous avez déjà beaucoup œuvré pour la Bolivie. Vous avez amélioré l’éducation, la santé, ne laissez pas votre peuple entrer en guerre fratricide. Toutes les personnes vous apprécieront pour le poste que vous avez occupé mais la démission est inévitable, cher président. Nous devons laisser le gouvernement national entre les mains du peuple. »

-Carlos Mesa, candidat de Communauté Citoyenne, appuyé par divers comités civiques , appelle à la « défense de la démocratie » et exige dans un premier temps un second tour avant de demander la démission du président.. Luis F. Camacho, président du Comité civique de Santa Cruz, constituait une source de production de sens spécifique au sein du camp « démocrate » dans la confrontation. Il a rapidement acquis une centralité. Ce personnage, dans un mouvement de compétition patriarcal bien connu, s’est peu à peu éloigné de son alliance avec Carlos Mesa et a commencé à se présenter lui-même comme le protagoniste, n’autorisant rien moins que « Dieu » à incarner « l’anti-message » contre Evo « dans les rues ». Cette opposition incarne l’aile droite la plus réactionnaire des castes parasitaires, qui vivent leur vie quotidienne en opprimant et discriminant racialement les autres.

– Des organisations sociales autonomes et indépendantes des deux premiers groupes, notamment féministes, ont tissé une articulation croissante entre personnes en lutte, faisant des efforts énormes pour se rencontrer et discuter à La Paz, Cochabamba, Santa Cruz et peut-être dans d’autres villes. Les mouvements sociaux indépendants se sont donné la force d’ouvrir des espaces de délibération à El Alto et, à Cochabamba, et se sont également réunis pour discuter au milieu d’une situation de plus en plus tendue de combats de rue. Cependant cette troisième option a été dans un premier temps assez discrète.

En réalité, dans ce scénario néo libéral démocratique, deux «groupes de pouvoir» se battent et se disputent ouvertement dans les rues centrales des villes pour la prise du pouvoir politique en Bolivie officielle. C’est-à-dire que le pouvoir confronte la société elle même dans un face à face, dans le seul intérêt de la Bolivie coloniale.
La situation changea quand les forces armées ont invité le président à démissionner le 10 novembre. Evo Morales, dans sa démission, a affirmé avoir nationalisé les ressources naturelles en Bolivie, faisant référence à l’exploitation du gaz naturel. Bien que cette nationalisation soit partielle, une chose a été faite, c’est de privatiser la politique au point que s décisions étaient et sont prises dans des cercles très fermés de hauts politiciens du MAS. Cela a créé un vide démocratique que le fascisme a utilisé pour installer un contre-modèle caudilliste, jouant de la frustration dans le plan d’une polarisation insurmontable qui s’est résolue par le recours à la terreur.
Le 12 novembre, une femme très à droite, Jeanine Áñez, prit le pouvoir en tant que présidente transitoire » bénéficiant de l’aval de l’armée. avec toutes les forme d un coup d’État en règle.

Un gouvernement « transitoire » dictatorial et meurtrier

« Tant de morts et tant de blessés … la présidente qui s’est autoproclamé doit démissionner, c’est ce que nous voulons, c’est mauvais ce qui se passe dans le pays, l’histoire se répète violemment, comme les gouvernants précédents, comme Carlos Mesa, Goni, Banzer et Tuto Quiroga, ; avec ceye présidente qui s’est autoproclamée de la même manière… c’est vraiment mieux de démissionner, car il n’y aura pas de solution… il y a déjà des tant morts, il n’y aura pas de solution!  » Témoignait une anonyme dans la foule des manifestants a El Alto.

« Le prix de la violence », carte illustrant les morts, blessés et détenus en Bolivie suite à la crise politique.
Le gouvernement de la présidente de transition a approuvé le décret autorisant l’affectation de 34,7 millions de Boliviens de la Trésorerie générale de la nation (TGN) aux forces armées boliviennes pour leur équipement. La police et les forces armées mènent des opérations conjointes en raison de la crise politique et sociale qui s’est aggravée après le coup d’état. Les secteurs sociaux indigènes et populaires ont défilé dans les rues pour demander la démission du gouvernement de transition.

Le gouvernement avait également approuvé une autre règle autorisant les forces armées de la Bolivie à mener des opérations visant à rétablir l’ordre public et, en cas de nécessité, à prendre des mesures extrêmes. exonérées de responsabilités criminelles.
La réalité dans la rue à l’heure actuelle est différente: c’est une situation de répression, de torture, d’humiliation, de meurtre et de désinformation.. Un grand nombre de ces actions violentes sont perpétrées par la police et l’armée, mais il existe également des groupes, apparemment des civils, armés.

En quelques semaines: 38 morts, plus de 1000 blessés dont beaucoup par balles, 1500 interpellations, des dizaines de disparus, des tortures et des viols. Une situation qui rappelle les heures les plus sombres des temps de dictature.
Les principales zones de conflits réprimées sont celles des vallées de Cochabamba, Del Alto , la banlieue de la Paz.
A l’heure ou ces lignes sont écrites, les médias commerciaux boliviens ne racontent pas ces histoires, les morts sont niés, invisibilisés, rajoutant ainsi une autre forme de violence.

Vidéo du média RedFish (bien que Le Poing ne partage pas la ligne éditoriale de ce média)

« Opprimée mais pas vaincue », la résistance et l’autonomie populaire tente de se réactiver

Des rencontres discutions, assemblées et délégations se multiplient afin de donner une issue indépendante à la crise politique nationale dans un contexte ou discuter au delà des position binaires imposées par le pouvoir relève déjà du courage intellectuel.
Des comités de quartiers , des organisations féministes, des organisations paysannes, autochtones et indigènes, des organisations ouvrières, étudiantes ; Une énorme diversité de mouvements insistent sur la nécessité de défendre une position politique indépendante dans un scénario de crise . Voila ce qui se dégage comme points de consensus entre ces organisations :

-Refuser catégoriquement la répression
-Refuser catégoriquement le gouvernement de droite avec à sa tête l’oligarchie civique, la police et les militaires.
-Confronter la crise politique nationale avec l’indépendance politique vis-à-vis de la droite et de la gauche.
-Promouvoir l’auto-organisation indépendante des travailleurs, des paysans, des organisations autochtones, des associations d’étudiants et des organisations populaires,

Parmi ces organisations, il faudrait parler de la Commune Insurrectionnelle d’El Alto, (la banlieue populaire de La Paz), qui s’est créée. Celle ci regroupe l’ensemble des organisations sociales de la plus grande ville du pays. il y a tout d abord les comités de quartiers regroupés au sein de la Fédération des Conseils de Quartiers d’El Alto -la  FEJUVE-, des sections de salariés la COB , des organisations de petits commerçants et artisans des coopératives.
« La commune » s’est tout de suite démarquée par la clarté de ses positions, très critique envers le MAS et la droite au pouvoir et par son engagement énergique pour bloquer dans la zone de Senaka l’approvisionnement en gaz de la ville de la Paz, qui a entraîné une répression féroce et des dizaines de morts.

La situation confuse et changeante a participé a créer différentes options au sein des organisations sociales, c’est le cas de la COB ou deux factions réclament la légitimité de la direction de l’organisation. Une est rattachée au MAS et réclame le retour du présidant et l’autre est liée au gouvernement de « transition ». Cependant, à la base, nombre des sections de la COB se positionnent de manière indépendante.
On pourrait aussi parler de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB),qui constitue une présence réelle de la Bolivie rurale opprimée. Elle connaît 3 directions en conflits, une de droite, une de gauche et une autonome. La CSTUCB dite, contestataire autonome, authentique, a retrouvé depuis août son autonomie politique vis à vis du clientélisme du MAS. Elle a pour bastion la région d Omasuyu où en 2017 s‘était déroule le vaste mouvement contre la corruption.
«Et c’est à partir de là que les hommes et les femmes de la Bolivie paysanne qui embrassent des rêves d’émancipation ont compris l’urgence de ne pas se laisser absorber par les luttes politiques des positions de gauche et de droite. Ces partis politiques, la seule chose qu’ils peuvent offrir, sont leur esclavage historique et leurs massacres aveugles. La CSTUTCB entend construire une nouvelle société. Notre Bolivie aujourd’hui clandestine sur sa propre terre, par principe politique et idéologique, se définit irrémédiablement comme un ennemi fondamental de la Bolivie coloniale, capitaliste et impérialiste. Notre objectif tactique et stratégique est la destruction de son pouvoir politique économique et militaire. En même temps, notre méthode d’auto organisation communautaire est un prélude à la nouvelle formation sociale, sans dirigeant ni dirigé, sans riches ni pauvres, sans exploités ni exploiteurs, sans discrimination raciale, sans victimes ni bourreaux. Il garantit pleinement l’égalité sociale de chaque être humain dans le nouveau Qullasuyu.» Voilà le genre de position audacieuse qui émane de cette organisation.

Les communauté et fraternité de musique et de danse autochtone et folklorique ont joué un rôle essentiel dans cette effort pour tisser des liens dans une situation de fragmentation sociale. Ce fut le cas par exemple a Cochabamaba ou la communauté des communauté autochtone, musicale et dansante « Apu Tunari » appela a une déambulation festive dans le rue pour protester contre l’incendie du drapeau andin qui flottait jusqu’alors sur les bâtiments officiels par le gouvernement provisoire lors de son arrivée au pouvoir.

Il y a actuellement une tempête profonde qui se développe dans le monde andin-amazonien pour vaincre une fois pour toutes cette caste coloniale de gauche et de droite. Cette proposition apparaît aujourd’hui dans le cadre du rythme de larges cycle de l’histoire sociale bolivienne, c’est-à-dire du véritable conflit latent depuis plus de 500 ans de colonialisme. Cette pensée est maintenant présente dans toute la société.

L’énorme diversité de l’autonomie sociale, politique et productive de la société face à ce qui l’opprime persiste et renoue avec d’innombrables expériences d’en bas, qui, malgré leur articulation avec le capitalisme et leur domination par l’État, sont encore des activités partiellement coopératives, de réciprocité et de résistance ou génératrice de solutions émancipatrices.

Ce potentiel de logique familiale, amicale, communautaire, paysanne, artisanale, semi-mercantile et semi-prolétarisé pourrait faire exister d »avantage les formes d’auto-détermination qui sont déjà présentes dans ces territoires sociaux et géographiques diffus. L’auto-détermination sociale existe en tant que capacité d’autonomie et de résistance, et a parfois tendance à générer des formes auto-organisées et émancipatrices d’usage, des biens communs naturels, des moyens de production collectifs, d’us et coutumes sociaux auto-organisés. Ces relations acquièrent une importance considérable, car elles représentent une densité sociale, la possibilité ouverte de passer d’un espace occupé à un territoire où de nouvelles formes de sociabilité sont créées et recréées.


Jallalla lxs que luchan
Jallalla quollasuyu marka

Les bénéfices de la soirée du 14 décembre seront reversés aux blessés du mouvement en Bolivie.

Sources :

Parmi les textes traduits pour la rédaction de cet article, on peut retrouver des écrits de:
Felipe Quispe Huanca ,ex guérillero de l’armée de guérilla tupak katari EGTK, porte parole de la confédération unique des travailleurs paysans de Bolivie
Raquel quitirez, intellectuelle et militante proche du zapatisme, ex guerrillera de l EGTK,
Maria Galindo, membre du groupe feministe mujer creando
Ainsi que des textes du site d’informations autonome Chaski Clandestina.


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