Social
Analyse 2 février 2022

Faute inexcusable du Midi Libre dont un employé s’était suicidé

Toujours consultable sur Internet, l'article du 21 mars 2014, où Midi Libre annonce à ses lecteurs la disparition de son chef d'agence nîmois, avec des hommages à la hauteur de l'estime qui l'entourait, mais aucune mention des causes de son suicide, aujourd'hui considéré par la Justice comme accident de travail.

La Cour d’Appel de Montpellier confirme la qualification en accident du travail, du suicide de François Charcellay, chef de l’agence de Nîmes du quotidien régional. Ses avertissements n’avaient pas été entendus, dans une entreprise de presse en chute libre, dont les employés connaissent une dégradation dramatique de leurs conditions de travail

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Un suicide est « un phénomène multifactoriel dépourvu d’une cause unique » rappelle un jugement de la Cour d’Appel de Montpellier rendu le 1er décembre 2021. Toutefois, dans le cas de François Charcellay, qui s’était donné la mort dans la nuit du 19 au 20 mars 2014, cet acte «  a été déterminé essentiellement par la dégradation des conditions de travail du salarié qui se trouvait pris entre les contraintes de son environnement professionnel et les exigences de sa direction qui ne lui allouait pas les ressources nécessaires pour y faire face » établit le même jugement, concluant à « une faute inexcusable » de la dite direction.

En 2014, lorsqu’il est poussé à bout, le journaliste François Charcellay exerce la responsabilité de chef d’agence du quotidien régional Midi Libre à Nîmes, chef-lieu du Gard. Le présent jugement en appel vient confirmer celui rendu en première instance par le Tribunal des affaires sociales voici quatre ans. Il s’agissait de trancher le fait que « le suicide du salarié est survenu du fait du travail et constitue bien un accident du travail ».  En clair, « l’employeur a soumis durant plusieurs mois le salarié à une dégradation continue de ses conditions de travail, et a reçu à plusieurs reprises ses doléances. […] Il aurait dû avoir conscience du danger auquel se trouvait exposé le salarié, et prendre les mesures pour l’en préserver ».

Le récent jugement en appel n’a été que discrètement répercuté. On n’en a trouvé mention que dans l’hebdomadaire satirique montpelliérain L’Agglorieuse et le site d’infos sétois Le Singulier (lesinguliersete.fr). Contactée par Le Poing, l’avocate Isabelle Molinier n’a pas donné suite. Elle représentait la veuve du journaliste suicidé, à laquelle Midi Libre devra verser dix mille euros de dommages et intérêts.

Mais en interne, l’émoi provoqué par cette nouvelle est considérable. L’existence même de la procédure, d’initiative privée, était ignorée de presque tous, et la  direction n’avait rien fait pour la divulguer. Sa révélation est venu raviver des plaies, et « il ne manque pas de collègues, notamment cadres intermédiaires, pour estimer que leur situation n’est guère éloignée de celle qu’avait eu à vivre François Charcellay » confie une source en interne. Une interpellation au CHSCT a été formulée et un communiqué syndical pourrait suivre.

Lorsque les manifestants, les militants du mouvement social, souvent fidèles lecteurs du Poing, s’en prennent aux journalistes des medias locaux dominants, ils ont sûrement raison de soupçonner et dénoncer le cadre de références sociales, politiques, culturelles, qui imprègnent leurs écrits – parfois même inconsciemment. Mais ils sont loin de se douter à quel point ces journalistes sont souvent eux-mêmes en état de souffrance au travail.

Avant la séquence du COVID, fin mai 2019, la rédaction du Midi Libre se mettait en grève. C’est un fait exceptionnel, dans un secteur faiblement syndicalisé, où beaucoup fonctionnent sur le mode de la vocation, de la passion, et de l’ego débridé, évoluant dans le monde des décideurs, des gens en vue, loin de l’imaginaire exploité laissé aux ouvriers du Livre. Cela alors même que nombre de rédacteurs subissent des statuts très précaires, agrégeant piges et CDD, jusqu’au sein des rédactions les plus installées.

Lorsqu’ils débraient alors, les journalistes du Midi Libre constatent le départ annoncé de quinze d’entre eux cette année là (2019), mais aussi une salve de vingt-cinq mutations contraintes, dont bon nombre ont un fort relent de sanction, pour avoir osé émettre un avis sur la teneur d’un article inspiré par leur direction, ou avoir défendu leurs droits d’auteur ou un accord antérieur concernant les vidéos.

Un journaliste de cette presse nous décrit la dégradation de son activité : « à l’époque, un rédacteur et un photographe professionnels assuraient la couverture d’un sujer. Puis, l’article une fois écrit, et les photos tirées, c’était un autre journaliste professionnel qui assurait la mise en page, qui n’est pas qu’une simple opération technique, puisque cela détermine la hiérarchie des titres, des emplacements dans la page, etc ». Aujourd’hui, ce même journaliste nous montre qu’il est en train « de prendre des notes en vue de l’article écrit, mais aussi des photos avec [mon] propre Smartphone, mais aussi de la vidéo pour les réseaux sociaux, que je dois aussi alimenter en brèves en temps réel. Et au final, pour l’édition papier, je devrai fournir une sorte de pré-maquette ».

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner non plus de la dégradation de la qualité de l’info rendue. Les Gilets jaunes montpelliérains ne sont pas prêts d’oublier le compte rendu hallucinant de leur acte 7, le 29 décembre 2018, quand le Midi Libre n’avait remarqué que quelques blessés légers, après la furie policière au LBD dans le secteur de la gare, et ses trois manifestant.es très sévèrement touché.es. Ce jour là, il n’y avait qu’un seul journaliste en veille à la rédaction locale. Il n’a su que s’en remettre au communiqué préfectoral, qui ne connaît que des morts, ou des pronostics vitaux engagés, et sans ça des blessés légers, selon la nomenclature purement technique des services de secours.

Perte de crédibilité à force de mélange des genres, et connivences criantes avec nombre de puissants de la place (qui paient cher des pages de communication institutionnelle, des suppléments tirés à part, vitaux pour l’économie du journal). Multiplication des supports concurrents (les gratuits d’info de rue, les radios, les réseaux sociaux, la presse de contre-info). Un journal tel que Midi Libre connaît une chute vertigineuse de ses ventes, largement supérieures aux 200 000 exemplaires quotidiens en Languedoc à la fin du siècle dernier, aujourd’hui replié très en-dessous des 100.000, à coup de pertes de 5 % ou plus dans sa diffusion chaque année.

Le quotidien languedocien était racheté par Le Monde en 2001 (le grand quotidien du soir n’ayant alors aucune gêne à se nourrir sur la bête, disperser les avoirs, pour financer ses projets propres). Puis il passait sous le contrôle de Sud-Ouest (Bordeaux) en 2008, et enfin La Dépêche du Midi (Toulouse) en 2015. Au fur et à mesure, ce ne sont que disparitions et fusions d’agences locales, réduction des effectifs – mais pendant tout un temps, constitution d’un bataillon ruineux de responsables surtout gestionnaires et techniques, quoique issu des rangs les plus serviles de la rédaction – économies à tous les étages, confusion dans les missions (de simples correspondants soudain quasi rédacteurs, mais sans le statut ni la rémunération, reconversions hardies d’ouvriers du livre), systématisation des productions de communication (comme la pitoyable convention du Monde nouveau, dans un Corum désert fin septembre dernier).

A coup de réunionite gérant la pieuvre informatique et le verrouillage publicitaire, nombre de journalistes, pourtant intrinsèquement capables d’accepter des horaires ahurissants, par sens de leur mission, ne reconnaissent plus les idéaux dont était nimbé leur métier. Certains sont dégoûtés. D’autres peuvent craquer. François Charcellay avait alerté sur ce qu’il vivait.


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