Grenade, LBD : le maintien de l’ordre est-il un terrorisme d’État ?

Le Poing Publié le 1 février 2019 à 14:36 (mis à jour le 26 février 2019 à 14:56)
De quoi parle-t-on lorsque l’on utilise le terme de terrorisme ? La première image qui nous vient à l’esprit est celle de djihadistes fanatisés vidant leurs chargeurs à tout va sur le public d’une salle de concert, ou encore des fous de Dieu assoiffés de sang jetant un avion détourné sur un building. Au premier abord, il est incongru, voire indécent, de comparer les agissements des forces de l’ordre républicaines dans le cadre des manifestations à Daech ou à Al-Qaida. Pourtant, certaines méthodes de maintien de l’ordre posent clairement la question de ce qui relève du terrorisme ou non.

Selon l’Encyclopédie Universalis, la Terreur « est un régime politique, voire un procédé de gouvernement, permettant au pouvoir en place de briser, à force de mesures extrêmes et d’effroi collectif, ceux qui lui résistent. Le terrorisme, quant à lui, s’il est d’abord action, n’en recouvre pas moins une notion voisine puisque, dépassant souvent le stade de l’initiative ponctuelle pour devenir une véritable stratégie, il postule l’emploi systématique de la violence, pour impressionner soit des individus afin d’en tirer profit, soit, plus généralement, des populations, soumises alors, dans un but politique, à un climat d’insécurité. »(1)

Cette définition insiste sur deux critères : le caractère systémique de la violence, et une distribution aléatoire de cette violence. Ces deux critères s’appliquent-ils au maintien de l’ordre exercé par l’État contre les gilets jaunes ?

Au 30 janvier 2019, on comptait 144 blessés graves parmi les gilets jaunes, dont 92 par des tirs policiers de lanceur de balle de défense (LBD), essentiellement au niveau de la tête – zone du corps sur laquelle les policiers ne sont pas censés tirer. Au moins 14 victimes ont perdu un œil, et on compte au moins cinq mains partiellement ou totalement arrachées par des grenades policières.(2)

Le 26 janvier, lors de l’acte XI des gilets jaunes, Jérôme Rodrigues, alors qu’il était en train de faire un live sur les réseaux sociaux, a été visé à la fois par deux tirs policiers de grenade GLI-F4 – contenant de la TNT –, et de LBD40, le blessant gravement à la tête, avec un risque de perte de la vue à l’œil droit (3). Le même jour, une personne qui sortait d’un restaurant à Montpellier, sans n’avoir jamais participé à la manifestation des gilets jaunes, a été touché à l’œil pour un tir de LBD.(4) On pourrait encore citer le cas d’Yvan, blessé à l’arcade par un tir de LBD alors qu’il « allait là où les policiers [lui] disaient d’aller »(5), ou celui d’Axel, hospitalisé en neurochirurgie suite à un tir de LBD40 alors qu’il se trouvait « en quinzième ligne ».(6)

Le prétexte souvent évoqué par les forces de l’ordre, c’est que ces tirs seraient le fruit d’erreurs techniques, c’est-à-dire d’une mauvaise visée, ce qui reviendrait à considérer que les forces de l’ordre assumeraient d’employer des armes imprécises. Cette thèse est peu crédible puisque le LBD est muni d’un viseur très précis jusqu’à 40 mètres.(7)

Il existe pléthore de témoignages, vérifiés par des journalistes, attestant que les forces de l’ordre ne visent pas des personnes spécifiques – comme par exemple, les « casseurs » –, mais frappent la foule au hasard, bafouant ainsi le « principe de proportionnalité ». D’ailleurs, l’écrasante majorité des personnes mutilées n’ont pas été mises en cause au niveau judiciaire, preuve qu’elles n’avaient rien à se reprocher aux yeux de la loi. Sur le terrain, des policiers, essentiellement ceux de la BAC, menacent parfois les manifestants de « tirer dans le tas »(8). On peut donc affirmer que les violences policières sont distribuées d’une manière aléatoire.

Qu’en est-il maintenant du caractère systémique – régulier – des violences d’État ?

Commençons par rappeler que la France est le seul pays européen qui déploie des grenades explosives dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre(9) et l’un des rares à employer des LBD sans restrictions importantes, avec la Pologne et la Grèce.(10) Le ministère de l’Intérieur a d’ailleurs commandé en décembre plus de 1700 LBD, dont 270 à quatre coups et 180 à six coups.(11) Le 30 janvier, lors d’une vaine requête devant le conseil d’État pour demander le retrait du LBD, le ministère de l’Intérieur a reconnu 9228 cas d’utilisation du LBD depuis le début du mouvement des gilets jaunes.(12) On peut donc affirmer que l’utilisation des armes mutilantes « intermédiaires » ou « sublétales » – LBD et grenades – est au cœur du système de maintien de l’ordre à la française.

Ces faits sont à disposition de tous. Le gouvernement et la haute hiérarchie policière qui ont fait de ces armes un arsenal essentiel du maintien de l’ordre ne peuvent pas ignorer qu’elles sont utilisées d’une manière aléatoire et qu’elles provoquent des blessures graves. Ils agissent en pleine connaissance des conséquences.

Les blessures graves et les mutilations ne sont pas des « bavures » occasionnées par des policiers « trop zélés » ou « manquant de formation », mais bien un élément constitutif du maintien de l’ordre à la française. Pour décourager les gilets jaunes trop hardis, la menace et la pratique aléatoire de la mutilation grave est devenue une tactique de l’arsenal du maintien de l’ordre de l’État français. Avec pour objectif d’instiller la peur parmi les manifestants, auxquels on enlève leurs protections durant les fouilles précédant les manifestations. L’objectif est de frapper les chairs et de marquer les esprits ; en blesser un pour en terroriser mille ; faire comprendre à tous que l’un des risques encourus en allant manifester, même d’une manière pacifique, est la blessure grave, voire la mutilation.

Ce type de raisonnement représente exactement ce en quoi consiste le terrorisme, c’est-à-dire cibler au hasard des populations afin de semer la terreur dans le but de les sidérer et de les soumettre. Dans le cas des gilets jaunes, on pourrait parler d’une terreur « soft » dans le sens elle ne tue presque pas mais se « contente » de mutiler. Mais la dynamique est identique et il n’est donc pas absurde de parler d’un maintien de l’ordre aux méthodes terroristes.

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