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Reportage 9 mars 2022

Grève, manif, rassemblement, batucadas : un 8 mars haut en couleur à Montpellier

La traditionnelle manif féministe du 8 mars a réuni 1500 personnes dans les rues de Montpellier, alors que certains syndicats et de nombreuses associations soutenaient l’initiative d’une grève des femmes.

Une date récemment réappropriée

Depuis 2017, le mot d’ordre de la grève des femmes s’est diffusé dans de nombreux pays célébrant le 8 mars. En Argentine, en Suisse, en Espagne, en Belgique et ailleurs ont eu lieu des grèves historiques.       

Si un tel mode d’action n’a pas encore été massivement mis en œuvre en France, on ressent l’écho de ces appels, année après année. L’idée de grève féministe est double : il s’agit non seulement de cesser le travail salarié mais aussi les autres types de travail, ni reconnus ni rémunérés qui pèsent sur les femmes, et d’autant plus sur les plus précaires et marginalisées d’entre elles. Nous assistons ces dernières années à une réelle repolitisation du 8 mars qui va de pair avec l’effervescence féministe visible aux quatre coins du monde qui constitue ce que certains qualifient de 4ème vague.

15h40 : l’heure où les femmes cessent d’être payées

La manif montpelliéraine est partie de la place Zeus d’Antigone peu après 15h40. La précision de l’heure peut étonner. 15h40, c’est l’heure moyenne à partir de laquelle les femmes salariées cessent d’être payées, quand les hommes le sont jusqu’en fin de journée.

De rapides prises de paroles sont venues rappeler les grandes lignes directrices de la mobilisation du jour : une protestation, se voulant également ancrée dans le monde du travail, contre les inégalités de salaires entre les sexes, les inégalités de possibles en terme de carrière, les violences sexistes, sexuelles et conjugales, l’éducation patriarcale, les limitations du droit à l’avortement, la montée d’une extrême droite qui joue la réaction face aux récentes mobilisations de la société etc…

Le parcours, déclaré en préfecture, amènera les participants aux abords de la gare Saint-Roch, puis sur le boulevard du Jeu de Paume, le Peyrou, avant que la place de la Comédie soit rejointe via la préfecture.  1500 personnes sont présentes au plus fort de la journée. On est frappés par le nombre de pancartes, l’inventivité des images qui s’y affichent, le dynamisme des cortèges. Par la jeunesse de beaucoup de participantes. Aussi et assez malheureusement par leur sexe, avec environ 75% de la manif composée de femmes. De retour sur la Comédie, une batucada statique prendra le relais pour faire danser les quelques centaines de personnes restantes pendant plus d’une heure, jusqu’à 19h30. 

Les femmes encore payées 16,8% de moins que les hommes

Grand cheval de bataille du gouvernement, l’égalité homme-femme ? A écouter les discours macronistes de 2018, le chantier était censé être tout à fait prioritaire. Pourtant dans le monde du travail, comme ailleurs, la situation n’évolue pas forcément.

Selon les derniers chiffres de l’INSEE, les femmes salariées du secteur privé gagnent en moyenne 16,8 % de moins que les hommes, en équivalent temps plein. Si l’on tient compte du différentiel en termes de volume horaire – les femmes étant plus souvent à temps partiel -, cet écart salarial s’élève à 28,5 %. 

De la même manière, plus on se rapproche de l’encadrement dans les entreprises, plus la proportion de poste détenus par des hommes augmentent.

« Des milliers de salariées mobilisées »

Ces inégalités persistantes au travail étaient une des raisons d’être du mot d’ordre de grève féministe, avec la volonté de rendre visible l’importance, et la non-reconnaissance, de travaux domestiques encore majoritairement effectués par des femmes.

Trois syndicats, la CGT, la FSU et l’Union syndicale Solidaires, avec de très nombreuses associations, appelaient donc ce mardi 8 mars à des arrêts de travail, en lien à la fois avec des revendications spécifiquement féministes et avec la campagne de mobilisation plus large autour des salaires, qui connaîtra elle un prochain temps fort dès le 17 mars.

Bilan de la journée : la CGT parle de dizaines de milliers de salariées mobilisées dans plus de 200 initiatives. Certaines de ces grèves se téléscopent avec un appel à mobilisation lancé par la CGT et FO ce 8 mars dans les EHPAD Orpéa et les cliniques de sa filiale Clinéa, pour de meilleures conditions de travail et d’hébergement, alors que les métiers concernés sont à fortes dominante féminine.

Murielle Guilbert, co-déléguée de l’Union Syndicale Solidaires, en témoigne dans les colonnes du média Rapports de Force : « Depuis MeToo, il y a eu une accélération de l‘importance de lutter contre les ambiances sexistes, dans les entreprises et les administrations. Les affaires sont plus régulières, c’est un sujet moins caché, y compris dans des secteurs très masculins qui n’avaient pas les outils syndicaux pour réagir ». Une lutte pour l’égalité qui se joue aussi à l’intérieur même des organisations syndicales : au sein de l’Union Syndicale Solidaires par exemple, les formations sur l’égalité, les questions de genre, les violences sexistes et sexuelles, déjà organisées auparavant, se multiplient ces dernières années.

C’est que les différentes luttes, qui passent tantôt par la médiatisation, par la grève, ou par les recours juridiques, peuvent déboucher sur des victoires. Un exemple parmi d’autres : la condamnation aux Prud’hommes en décembre 2021 de la RATP, obligée de verser des dommages et intérêts pour harcèlement.  

Dénoncer les violences faites aux femmes

Autre grand axe de mobilisation pour la journée du 8 mars : les violences sexuelles, sexistes et conjugales. La question est loin d’être réglée : 16 femmes ont été tuées depuis le début de l’année par leur conjoint ou ex conjoint, plus de six cent si on considère l’ensemble du mandat Macron. Le nombre de femmes déclarant avoir subi des violences sexuelles est passé de 42 000 en 2017, à 213 000 en 2021 ! Jeudi 24 février une fille de douze ans a été violée en plein jour sur un parking du centre commercial Odysseum de Montpellier. Le nombre d’appels au 3919, numéro consacré aux violences faites aux femmes, a augmenté de 114 % ces cinq dernières années. Et dans ce domaine comme ailleurs les politiques publiques montrent très vite des limites, faute de moyens. Le nombre de places d’hébergement d’urgence pour les victimes de violences conjugales a augmenté de 42% pendant le quinquennat, passant de 5500 à 7800. Mais les associations estiment les besoins entre 20 et 30 000… Les organisations à l’initiative de la mobilisation du jour estiment à un milliard le budget supplémentaire nécessaire à une lutte efficace contre les violences conjugales. Avant de pointer du doigt le manque de formations aux violences sexistes en milieu scolaire.

La situation est-elle à ce point désespérée que la lutte en perdrait son sens ? A l’examen des faits de ces dernières années, on se rend compte qu’il existe un double mouvement dans la société française.

D’une part de véritables avancées dans la prise en charge et la prévention des violences faites aux femmes. La libération de la parole consécutive au mouvement MeToo ne touche pas que le monde de l’entreprise ou les syndicats, mais bien l’ensemble de la société. Depuis 2010 la présomption de consentement quand deux personnes sont en couple dans des affaires de violences sexuelles a disparu du droit français.

Mais ces avancées ne sont pas acceptées sans résistances. Le nombre de cas de violences augmente. Tout un pan de la société réagit à l’émancipation en marche, et la candidature Zemmour n’en est que l’expression la plus extrême. Jusqu’au cœur du gouvernement l’omerta sur les violences sexistes s’assume de plus en plus. On pense à M. Dupont-Moretti, garde des Sceaux malgré ses positions notoirement anti-féministe, au soutien apporté par Macron à son ministre de l’écologie de l’époque accusé de viol, Nicolas Hulot. Ou en encore au cas Darmanin, largement conspué par les slogans de la manif montpelliéraine du 8 mars, ministre de l’Intérieur depuis la fin de la crise sociale des gilets jaunes malgré les accusations de viol qui pèsent sur sa personne. A chaque changement social sa réaction…

Un passage du collectif Nous Toutes 34 dans la matinale de la radio montpelliéraine FM Plus ce mardi 8 mars est venu rappeler que les avancées en matière de féminisme se font toujours d’abord par la lutte et la solidarité entre les femmes, et qu’elles sont actées ensuite par des institutions mises au pied du mur. D’où un appel à assumer pleinement la pratique de l’auto-défense féministe. Nombreuses sont celles qui ont peur d’éventuelles représailles juridiques en cas de violences pour se débarrasser d’un agresseur. L’intervenante de Nous Toutes tient à dissiper ces craintes, donnant en exemple le cas d’une toulousaine qui s’est présenté d’elle-même à la police après avoir arraché la langue d’un homme qui tentait de la violer, sans être inquiétée pour autant.  

Les applis « join the sorority » et « mon chérif » ont été développées pour lutter contre les agressions : on appuie sur un bouton pour signaler sa position en cas de problèmes, de manière à ce que les autres personnes connectées puissent nous venir en aide.

Droit à l’avortement, à l’homo et à la transsexualité, femmes sans-abris…

De nombreuses autres questions se sont invitées dans cette journée de mobilisation. Le fait que le calcul de l’Allocation Adultes Handicapés (AAH) se fasse encore en prenant compte des revenus du conjoint, au mépris de toute velléités d’indépendance financière. Plusieurs interventions sont également venues revendiquer un nouvel allongement des délais pour la pratique de l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), passé le 23 février de 12 à 14 semaines, alors que libéraux et sociaux-démocrates ont fait élire à la tête du Parlement Européen Roberta Metsola, eurodéputée maltaise opposée à l’avortement.

On retrouve aussi dans les prises de paroles et les cortèges de nombreuses allusions à la défense des droits des personnes LGBTQIA+. L’association SOS Homophobie organisera d’ailleurs, avec la participation de Nous Toutes, un festival de lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle, fin mars, appelé « festival magenta ».  

D’autres associatifs ont dénoncé pendant la manifestation l’augmentation du nombre de femmes enceintes à la rue, demandant au préfet de l’Hérault Hugues Moutouh l’application de l’article L315. Sur Montpellier le collectif « Les femmes invisibles » organise des maraudes particulièrement tournées vers les femmes sans-abris, avec distribution de produits d’hygiène.

Dans la soirée suivant la manifestation, un café des avocats a été organisé avec la participation de Nous Toutes 34, à la Gazette Café, pour y consolider les connaissances des femmes sur leurs droits devant la justice française.

« Solidarité avec les femmes du monde entier »

Un peu plus tôt dans l’après-midi, vers 14h30 autour de la statue des trois grâces place de la Comédie, une autre initiative était portée par la maison de l’Afrique. Des femmes des cinq continents sont venues s’exprimer sur l’état des droits dans le monde, avec une mention d’actualité pour les femmes victimes du conflit déclenché par l’invasion russe de l’Ukraine. Une collecte de dons y a été organisée au profit de l’Amicale du Nid, une asso française spécialisée dans l’aide aux anciennes prostituées, et de Cœur de Guerrière, son homologue suisse. Rassemblement adoubé par un représentant de la ville de Montpellier, et un émissaire de la police municipale.

L’internationalisme s’invite aussi dans le cortège parti d’Antigone, avec de nombreuses références à ce nouveau conflit qui met encore une fois à mal les droits des femmes.

Pas de délégation de la police municipale par contre. Laquelle aurait certainement été assez mal reçue. Du début à la fin de la manif fusent des slogans hostiles à la police, allant de l’acronyme « acab » à « tout le monde déteste la police ». Le commissariat central de Montpellier s’était retrouvé sinistrement sous les projecteurs, mi-octobre 2021, après publication de différents témoignages sur les carences graves en matière de prise de plaintes dans les cas de violences sexuelles, sous le hashtag #DoublePeine.


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