« Je me suis vu mourir » : l’entreprise Paprec jugée à Montpellier pour un accident du travail

Elian Barascud Publié le 8 avril 2026 à 21:46
Image d'illustration du tribunal d'instance de Montpellier/ "Le Poing"

Quatre ans jour pour jour après avoir failli perdre la vie dans une machine de tri à l’usine de recyclage Paprec de Lansargues, Paul Masselin, 27 ans, a pris la parole mercredi devant le tribunal correctionnel de Montpellier. La SAS Paprec Méditerranée et sa filiale Paprec Technique comparaissaient pour blessures involontaires. Le délibéré est attendu le 8 juin

« Ce jour-là, quand la machine a pris mon crâne, c’était une question de survie. Je me suis arraché le cuir chevelu pour sortir, et c’est mon bras qui est resté coincé dans la machine. Je me suis dit que c’était fini. J’ai demandé à mon collègue de venir avec une scie-sabre pour m’amputer le bras. J’avais perdu beaucoup de sang. Je me suis vu mourir. »

Voilà le témoignage que livre Paul Masselin, quand, vers 19 h 15 ce mercredi 8 avril, il s’avance à la barre du tribunal correctionnel de Montpellier. Dans le prétoire, une vingtaine de personnes l’ont attendu toute l’après-midi — des proches, des soutiens, et parmi eux, les parents de Jules Pertet, le jeune homme de 21 ans mort en juillet 2023 dans une machine identique, sur le site Paprec de Nîmes. L’audience a commencé vers 15 h 15. Elle durera jusqu’à 21 heures.

Quatre ans de séquelles, un bandage à la main

Aout 2021, Paul Masselin intègre le site de tri sélectif de Lansargues, repris par Paprec Méditerranée en 2020 après un incendie. Il est recruté via une agence d’intérim pour des tâches de nettoyage et d’entretien des machines, bien qu’il soit électricien de formation. Trois semaines après son arrivée, son binôme est victime d’un accident du travail. Paul se retrouve seul.

Le 8 avril 2022, il s’apprête à nettoyer une machine de tri alors qu’elle devrait être à l’arrêt. Elle tourne encore. En lien par talkie-walkie avec une collègue au pupitre de contrôle, il lui demande de l’arrêter. Elle lui dit que c’est fait. Paul appuie malgré tout sur le bouton d’arrêt d’urgence et entre dans la machine. L’hélice tourne. Elle lui scalpe le crâne — une cicatrice est encore visible aujourd’hui — et lui coince le bras gauche. Double fracture au poignet, fracture à l’omoplate, 45 points de suture au crâne. Six mois et six jours d’ITT.

« Les pompiers ont dit qu’il me restait vingt minutes à vivre. J’ai voulu appeler ma famille pour leur dire au revoir, le pompier a refusé. J’ai été plongé dans un coma artificiel. Ça a été ensuite des mois et des mois de rééducation », raconte le jeune homme à la barre. Aujourd’hui, Paul vit chez ses parents, touche l’allocation adulte handicapé, consulte encore un kinésithérapeute et un orthophoniste pour des troubles de la mémoire persistants. Il porte une casquette pour dissimuler les cicatrices sur son crâne. Des rictus de douleurs déformeront son visage à plusieurs reprises au cours de l’audience, alors qu’il se tient debout devant le tribunal.

Une machine non-conforme, des formations inexistantes

La présidente du tribunal a exposé en début d’audience les reproches formulés contre chacune des deux sociétés. À la SAS Paprec Méditerranée, il est fait grief d’avoir mis à la disposition de ses salariés une machine non-conforme — dont le système de commande d’arrêt était défaillant — et d’avoir fait travailler Paul Masselin sans formation adéquate à ce poste. Quarante non-conformités ont été relevées sur la machine.

À Paprec Technique, société qui a conçu la majorité des équipements du site et dont le représentant Stéphane Barthe était présent à la barre, il est reproché de ne pas avoir respecté les directives européennes sur la conformité des machines, en lien direct avec les blessures subies.

L’inspection du travail, appelée à la barre en fin d’après-midi, confirme ce tableau. « Quand nous sommes arrivés, les pompiers étaient encore sur place. L’expertise que nous avons demandée a révélé une quarantaine de non-conformités. Deux problèmes principaux : la fiabilité de la commande à distance, et l’accès au nettoyage via une trappe qui, normalement, devrait provoquer l’arrêt automatique de la machine. Ce n’était pas le cas. Et nous n’avons eu aucun document attestant d’une formation du salarié. »

Un échange retient particulièrement l’attention dans la salle. La présidente de séance demande : « Donc, si on respecte les principes de sécurité, ça prend du temps, et le temps c’est… » Le représentant de l’inspection du travail répond simplement : « De l’argent. » Paul, lui, est plus direct : « Un arrêt de la chaîne, c’est 35 euros la minute. Et ça, on nous le répétait tous les jours. »

Les inspecteurs ont également révélé avoir eu du mal à obtenir de Paprec la liste complète de ces machines en fonctionnement en France. Il y en avait six. Quatre ont été retirées. Deux sont restées en service — à Lansargues et à Nîmes. C’est sur cette dernière que Jules Pertet a trouvé la mort.

La défense plaide la relaxe, la procureure requiert la condamnation

La ligne de défense de Paprec Méditerranée et de Paprec Technique consiste à contester la version des faits et à minimiser les manquements. L’avocate de Paprec avance que Paul Masselin ne serait pas celui qui a appuyé sur le bouton d’arrêt d’urgence — seule sa collègue l’aurait fait. « Deux personnes disent avoir appuyé sur le bouton d’arrêt d’urgence, mais la machine n’a enregistré qu’un seul arrêt », soutient-elle. La procureure réplique sèchement : « Vous insinuez que Monsieur serait rentré volontairement dans une machine en fonctionnement alors qu’elle fait un bruit de tous les diables ? »

Quant à Maître Maisonneuve, pour Paprec Méditerranée, il met en avant la politique sécurité de l’entreprise : « Le budget sécurité est en hausse constante depuis 2020, avec 16,2 millions d’euros en 2025. » Il soutient également qu’au moins une partie du personnel connaissait la procédure de consignation des machines, et que Paul Masselin aurait signé un document y faisant référence. Les deux avocats demandent la relaxe.

De son côté, l’avocat de Paul Masselin, Fabien Martelli, a dressé un tableau accablant : « Il y a quatre ans jour pour jour, Paul a été happé à l’intérieur d’une machine à cause de plusieurs non-conformités. Il a eu le bras broyé et le crâne scalpé. Ce groupe utilise des machines très dangereuses, qui conduisent à des morts. »

Dans ses réquisitions, la procureure a tranché : « Paul a exprimé son ressenti et sa souffrance avec clarté et dignité. J’ai du mal à croire que quelqu’un puisse rentrer volontairement dans une machine à pales en fonctionnement. Le manque de formation des salariés et la mise à disposition d’une machine non-conforme sont établis. Un seul de ces faits suffit à engager la responsabilité pénale de Paprec. » Elle requiert la condamnation pour les trois infractions concernant Paprec Méditerranée, et pour blessures involontaires et non-conformité pour Paprec Technique — soit 100 000 euros d’amende pour chacune des deux filiales, assortis d’un affichage de la décision dans les locaux de Paprec Méditerranée.

Cette audience intervient moins de deux semaines après la condamnation, le 26 mars, du directeur du site Paprec de Nîmes, David Dumaine — trois ans de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende — et de la société, condamnée à 225 000 euros d’amende pour l’homicide involontaire de Jules Pertet. Paprec a fait appel de ce jugement. En 2025, un troisième accident du travail mortel s’est produit sur ce même site de Nîmes. L’enquête est toujours en cours.

Le tribunal rendra son délibéré le 8 juin 2026.

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