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Reportage 12 avril 2020

« On a perdu contact avec les trois quarts des professeurs » : paroles de lycéens confinés

Le 5 avril ,des lycéen-es mobilisés à travers la France se sont réunie-s lors d’une coordination lycéenne dématérialisée. En colère contre la mauvaise gestion de la crise par le gouvernement, les lycéen-es sont en particulier concerné-es par les annonces de Blanquer par rapport à la tenue du baccalauréat 2020 et de la continuité pédagogique en général. De nombreux témoignages ont en effet émergé par rapport à leur ressenti de la gestion de l’enseignement. Le Poing les a retranscrit pour vous.

« Une charge de travail difficile à supporter »

Un premier ressenti qui fait l’unanimité chez les élèves : la surcharge de travail . En effet les conditions de travail lors du confinement sont très différentes et très inégalitaires, les professeur-es ont donc beaucoup de mal à appréhender la bonne quantité de travail pour leurs élèves .Combinée avec la fatigue émotionnelle liée au confinement, de nombreux-ses élèves se sentent écrasé-es par la charge de travail ,avec des professeur-es qui attendent plus de productivité que la normale comme témoigne une lycéenne « On nous surcharge de travail sous prétexte que l’on est à la maison ,on a au final beaucoup plus de pression et de devoirs que d’habitude. Les professeur-es demandent parfois des devoirs que l’on aurait pas fait en classe. » Les outils mis à disposition pour les élèves ne sont pas suffisants pour combler les difficultés des élèves. «Le CNED et les outils numériques mis en place sont très peu adaptés et difficiles à fusionner avec les programmes actuels, et les méthodes d’apprentissage des professeur-es » .

De plus, la grande autonomie soudainement demandée est très peu abordable pour de nombreux élèves. « On nous aide pas tout le temps. Donc on doit compter sur nous-même ou attendre les mails des professeur-es. On a l’impression d’être abandonné-es sur certaines notions ». La poursuite des cours pendant les vacances, et les conditions de confinement sont très dures pour les élèves «  On ne prend aussi que très peu en compte le facteur psychologique du confinement, certains perdent leurs proches, il est non négligeable de penser aussi qu’on vit dans une crise, pas dans une ambiance à travailler! ».

Il est en effet difficile pour les élèves de travailler dans cette périodes de confinement, la motivation manque et les conditions sont souvent difficiles. S’ajoute à cela l’incertitude liée à l’évolution de la pandémie qui laisse un atmosphère d’indécision difficile à appréhender « J’ai l’impression que ni les profs, ni les élèves ne sont motivés ! On ne sait plus comment organiser nos révisions par rapport au bac, à quoi bon ?» Leur année ne les a pas préparé à cette éventualité. « Au delà des problèmes d’inégalités, il y a un gros problème de transparence : on se retrouve lésé-e-s car on se préparait à être noté-e-s en contrôle terminal et non en contrôle continu. C’est compliqué pour tout le monde et ce n’est simplement pas des conditions optimales pour travailler », confie un lycéen.

« Des difficultés de communication »

De plus, de nombreux-ses élèves ont du mal à garder un bon contact avec leurs professeur-es. De nombreux-ses enseignant-es ne donnent pas de signe de vie, et ont des difficultés personnelles ou de mauvaises conditions de travail. Un élève témoigne : « Pour ma part, on a perdu contact avec les trois quarts des professeurs ! » « En plus, certain-es professeur-es ont attrapé le virus et pas tous les professeur-es sont capables de faire cours » .

Également, la communication entre les professeur-es s’opère avec difficultés et, dû à l’absence de plages horaires, certain-es peuvent même donner des devoirs ou conférences sur les mêmes créneaux «  Les profs ne communiquent pas entre eux, dépassent complètement leurs plages horaires habituelles ce qui fait que l’on se retrouve souvent avec deux cours en même temps, c’est souvent aux élèves de s’organiser seuls.»

Avec la réforme du bac notamment, malgré la mise en place de nombreux groupes de discussions , les groupes de classe sont très multiples et la communication entre les élèves s’avère également difficile. Les enseignants demandent beaucoup d’investissement et un accès au numérique important que de nombreux élèves ne possèdent pas, et se sentent alors isolés. « Avec la réforme du bac et nos options, on a aucune unité de classe et on a jamais deux cours avec les mêmes personnes : ce manque d’unité est très difficile pendant le confinement car on a du mal à rentrer en contact avec nos différents camarades de classes ».

« Des inégalités face à la continuité pédagogique »

En effet, l’accès au numérique n’est pas unanime et pourtant de nombreux professeur-es n’hésitent pas à sanctionner pour un manque d’assiduité d’élèves qui ne disposent pas des outils nécessaires. « Quand tu as pas de connexion, la prof te punis parce que tu n’es pas là . Par exemple j’ai eu un zéro parce qu’il fallait rendre un devoir en 20 minutes. A cause de ma mauvaise connexion internet, j’ai rendu le devoir en 21 minutes .Les profs ont parfois une tolérance zéro . J’essaye de suivre mes cours mais comme les serveurs sont surchargé et ma connexion est mauvaise il est difficile de suivre les cours, de prendre les corrections et on est souvent marqué absents et sanctionnés pour manque d’assiduité . Je pense rater la moitié de mes cours à cause de mon mauvais accès à internet».
L’accès à une imprimante pose aussi beaucoup de problèmes « Pour les DS -devoirs sur table-, les cours, je me voit devoir tout recopier à la main ce qui me fait perdre énormément de temps par rapport à d’autres élèves. Par exemple à recopier des figures pour mes contrôles de maths qui se font dans un temps limité ».

Les élèves se sentent parfois aussi submergé-es par l’outil numérique « On a aussi la surcharge d’informations , de documents, de mails et de devoirs sur différentes plateformes de communication rend le suivi des cours très difficile. »

La numérisation de l’enseignement nuit aux élèves les plus défavorisé-e-s qui se retrouvent donc mis-es à l’écart de la continuité pédagogique, là ou les inégalités étaient déjà fortement marquées « Dans la zone urbaine de mon lycée, la continuité pédagogique est impossible chez nous, la connexion est très mauvaise dans les quartiers, beaucoup d’élèves n’ont pas d’ordinateur et de nombreux parents ne peuvent pas s’occuper de leurs enfants car celleux-çi sont en télétravail ou autre » .

Par exemple, la situation est très compliquée pour les élèves qui sont en foyers « Les conditions de vie sont très déplorables ,le manque de masques se fait ressentir, et pour la plupart on est confiné-es seuls dans nos chambres souvent sans internet ni ordinateurs (qui ne se situent que dans des salles informatiques alors fermées pour des raisons de sécurité ), les classes virtuelles sont alors difficiles à suivre et les assistantes sociales se retrouvent dans des situations compliquées. On a le sentiment d’être délaissé-es, oublié-es».

« Des élèves laissés à eux-mêmes»

De nombreuses inquiétudes émergent également par rapport à l’orientation des classes de secondes qui doivent décider de leurs spécialités pour la suite de leur cursus scolaire. « L’orientation est floue, avec très peu d’explications, les conseils de classe sont bâclés et avec très peu de retours . Il est en effet très difficile pour nous de savoir quelle spécialité prendre, d’en discuter avec nos professeur-es ! Pourtant on sait maintenant que ces choix seront déterminants pour notre avenir avec la mise en place de Parcoursup .» Une élève témoigne également « Dans ma classe les professeur-es ont même déjà donné leur avis alors que les fiches d’orientation n’étaient pas remplies entièrement par les élèves ».

La situation est également compliquée pour les filières professionnelles qui subissent les mêmes difficultés que les travailleurs . Pour les formations en BEP et CFA, les concours sont annulés et les informations difficiles à obtenir pour passer les épreuves. Les entreprises ou les élèves travaillent en alternance demandent parfois aux élèves de continuer à travailler en entreprise « C’est aux entreprises de décider de ce que l’élève doit faire et certains sont mis en danger par les mauvaises conditions de travail : en tant qu’apprentis ils ne comptent pas comme salariés » ; « certain-es doivent continuer d’aller travailler en entreprise et d’autres encore sont dans l’obligation de poser des congés ou des vacances alors qu’iels n’ont pas demandé-e de rester chez eux »

« Une localisation du bac inquiétante »

Pour finir, une menace croissante tombe sur les élèves : en effet ,en particulier pour les terminales, l’ombre du troisième trimestre plane sur les élèves. Malgré les directives du ministère de l’éducation nationale les mesures ne sont pas toujours respectées «  Dans mon cas, la plupart de mes professeurs nous menacent et comptent passer des notes faites pendant le confinement pour le bac ». De plus, l’éventuelle reprise des cours inquiète les terminales : celle ci se soldera sûrement par une série d’épreuves et de bac blanc sur des notions abordées lors du confinement en dépit des conditions inégalitaires et difficiles de travail : « Certain-e-s professeur-e-s mettent déjà une pression énorme en prévoyant des bacs blancs dès la rentrée pour mettre des notes au 3ème trimestre, alors que celles-ci ne seraient absolument pas représentatives… »

Mais la plus grande inquiétude réside dans la valeur du bac qui sera amputée, en particulier pour les lycées de provinces ou des quartiers populaires. « Avec un bac local, les lycées avec une moins bonne réputation comme le mien auront un bac qui n’aura plus de valeur au profit des lycées privés ou avec plus de moyens. C’est tout simplement inégal! ».

« Un bac pour tous-tes »

A la fin de nombreux échanges, la coordination nationale a en effet abouti à un appel qui revendique un bac donné automatiquement à tous les lycéen-e-s. Elle appelle également à un libre choix des secondes de leurs options, en dehors de l’avis donné par le conseil de classe. Les premières exigent de leur côté un retrait des épreuves d’oral de Français initialement prévues à la fin du confinement ainsi que des E3C (Épreuves de contrôle continu) . Pour finir, ils appellent à une mobilisation massive à la fin du confinement afin d’aboutir à une grève générale.


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