PoliceJustice
Reportage 12 janvier 2020

Pendant que les Gilets jaunes mutilés de tout le pays défilent dans Montpellier, la police joue au foot

par Le Poing

« On est làààà !!! On est là ! » Forcément à la longue, ce chant signifie tout un tas de choses différentes. Question de contextes. Ce dimanche 12 décembre à 14 heures sur la Comédie, on l’aura chanté plus longtemps et avec plus de fermeté qu’au cours des trois manifestations qui s’étaient déroulées dans la même semaine. « On est làààà ! » et dans ce cas, ceux qui sont en première ligne sont une vingtaine des « Mutilés pour l’exemple » – moitié montpelliérains, moitié de tout le pays – réunis pour un quatrième rassemblement national où ils renforcent leurs liens de solidarité concrète. Avec toujours ce courage d’être « LÀ ! » 

Ils ont été éborgnés, ou sur d’autres parties du corps, transpercés de LBD, d’explosions de grenades offensives, grièvement fracassés à coups de matraque, amputés d’une main. Et ils sont là. Pour leur marche cet après-midi, huit cents manifestants les ont rejoints. Inépuisable mouvement ! Lequel écrit ce jour une page de son histoire, dans le mouvement de cheminer obstinément dans la lutte. On pense à toutes ces choses en fixant un moment Antoine, l’un d’eux. Ce visage est assez connu. Ce jeune homme a perdu une main en tenant d’éloigner une grenade. Il reste souriant. Le verbe haut. Mais le matin, en conférence de presse – on y reviendra ci-dessous – lui aussi soudain étreint par l’émotion, a fini par ne plus trouver ses mots un instant. Cet après-midi en tête de la foule, on le retrouve galvanisé par la force solidaire en lutte.

Le cortège est d’abord très déterminé, très grave aussi, pas dans la joie palpable ressentie pour l’acte 61 la veille. La tension intérieure est à son comble, quand place Jean Jaurès, et en haut de la rue Saint-Guilhem, d’inutiles paquets de CRS s’affichent comme en pure provocation. Ils laisseront toutefois une longue halte se produire, où devant la gigantesque banderole de quatorze portraits de mutilés, certains se hissent pour nouer aux grilles de la Préfecture des ballons figurant des globes oculaires arrachés.

Le symbole est énorme. Pour qui adhère aux théories bourgeoises de la République, ce bâtiment devrait incarner un autorité incontestable unifiant la nation. Il n’est plus que le lieu incarnant un pouvoir qui déchaîne sa violence, à coups d’armes de guerre, contre une partie de sa population.
Et plus énorme encore : une fois le cortège parti, des CRS, définitivement égarés dans la perte de tout repère sur leur supposée mission, s’autoriseront à mimer un match de foot avec ces ballons laissés par les manifestants !

Sur la vidéo on ne voit que la fin de l’action

A chaque halte – comme précédemment à l’angle de la rue de la Loge et de Grand Rue Jean Moulin – sont évoqués les blessés graves montpelliérains. Préfecture donc. Puis, encore tout récemment, le pont de l’Arc de Triomphe, par tir tendu de grenade sur un homme simplement assis sur un parapet en train d’observer une échauffourée. Les slogans du jour visent clairement ce déchaînement de violence : « La police fait son travail – Ça crève les yeux ». « La police mutile – La police assassine ». « Police partout – Nulle part » et sa variante : « Police partout, Justice Complice »

Dans la longue descente jusqu’à la gare, sur le Jeu de Paume qu’un après-midi dominical rend plus haussmannien, vide et impersonnel que jamais, l’énergie manifestante s’émousse. C’est pourtant à son point final qu’il s’agit de marquer le souvenir parmi les plus ahurissants et douloureux pour les Gilets jaunes, avec les quatre manifestant.e.s très grièvement blessés alors qu’ils n’étaient qu’en train de s’éparpiller sous la charge, le samedi 29 décembre 2017 pour l’acte VII. 

Au moment de se disperser, il est temps de s’alarmer que les rangs de la manifestation du jour aient très largement puisé avant tout dans les effectifs habituels des Gilets jaunes, sans mordre trop significativement au-delà. On aura aperçu la députée France Insoumise Convergente Muriel Ressiguier, Rémi Gaillard, l’humoriste qui prétend à la mairie et même – tout arrive – quelques proches de Michaël Delafosse, candidat socialiste aux prochaines municipales (mais pas lui en personne, ne «  » »rêvons » » » pas!). De quoi se souvenir que c’est sous un gouvernement Hollande que s’est amorcé le durcissement inimaginable de la répression anti-sociale.

Car au-delà de l’émotion chaleureuse tournée vers les victimes, c’est toujours une analyse politique qu’il faut conduire. Tel aura été l’un des axes forts de la conférence de presse des mutilés tenue le matin même à la Carmagnole. Antoine le rappelait, en substance : « on n’a pas ici affaire à des bavures, à de regrettables excès ou dérapages. On a affaire à une politique d’escalade de la violence, systématique et délibérée ». Bien entendu, tout me monde s’accorde à exiger l’interdiction des armes de guerre que la police française est en Europe la seule à utiliser pour le maintien de l’ordre, « mais même si on les supprime, la question politique demeurera ».

On aura pu y écouter les témoignages, parfois peu soutenables, des souffrances endurées. Lesquelles disent encore un autre aspect très politique : alors qu’elles sont victimes, ces gens dont la vie et le corps ont été fracassés, ne se voient adresser aucune reconnaissance comme telles à aucun niveau. Leurs propres plaintes sont classées sans suite, quand certaines continuent d’être l’objet de harcèlement policier ou judiciaire, pendant que ceux qui ont frôlé des tentatives d’assassinat sur leur personne peuvent poursuivre leur carrière sous l’uniforme sans la moindre inquiétude, quand encore on ne leur décerne pas des décorations. 

Alors qu’ils sont coûteux, les suivis psychologiques ne sont pas assurés, et à Montpellier, c’est une psychologue bénévole qui accompagne les cas les plus graves. Elle s’appelle Eve, elle est venue expliquer en quoi il s’agit d’autant de cas avérés de graves syndromes post-traumatiques, tenant notamment à une inversion dans le non-sens de tous les cadres institués : une violence aveugle déchaînée, au-delà de toute idée de proportion quant aux faits, exercée par des corps qu’on dit normalement voués à la protection de tout un chacun. 

Une fracture morale, sociale, politique, historique a été provoquée, qu’il sera impossible de réparer, tant le déni à tous les étages et jusqu’au plus haut niveau, des Macron et des Castaner (« On ne peut pas parler de violences policières », « Toutes les blessures finissent par guérir ») affichent un cynisme qu’on ne sait plus alors comment qualifier à un tel degré de (ir)responsabilité. Parmi tous les témoignages ici joints, on pourra méditer les propos d’Alain Hoffman, ancien militaire de carrière, tout en pondération dans l’expression, mais à jamais abasourdi : « J’ai connu ce qu’est le maniement des armes en contexte hostile. Jamais je ne parviendrai à comprendre comment j’en suis devenu moi-même victime, avec tant d’autres, quand les autorités de mon propre pays ont décidé de les retourner contre moi ! ».

Sur la Comédie, le député Patrick Vignal (dont la permanence a été vandalisée par deux fois au cours des six derniers mois), savoure le soleil Montpelliérain attablé au Café Riche (si bien nommé), à mille lieues et pourtant si proche des réalités de la barbarie Macronienne. Alors que les gilets jaunes présents invectivent le député, soulignant sa complicité de fait avec les mutilations dénoncées par la marche, avant de le poursuivre jusqu’à son parking comme les paysans traquaient parfois leurs seigneurs avec des fourches, un journaliste du Poing se fera gazer à bout portant par un des serveurs du bar extrêmement agressif avec les manifestants.


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