Politique
Analyse 15 octobre 2020

“Que crève le capitalisme !” Certes, mais pour être un peu plus précis ?

Journaliste écologique hyper respecté, Hervé Kempf a refait à Montpellier son coming out vertement anticapitaliste ; mais en esquivant bien des clarifications nécessaires.

Qu’est-ce que ça fait du bien d’appeler un chat un chat ! Ce sentiment flottait mercredi soir sur le public réuni à la Carmagnole. Installé dans le quartier Figueroles, ce lieu associatif, culturel et militant, tout à fait respectable sur un versant plutôt senior, cultive une fibre « gauche de gauche », entre mélenchonisme et altermondialisme. Le chat qu’on était en train d’attraper après l’avoir enfin désigné, n’était autre que le capitalisme.

A la manœuvre et au micro – invité conjointement par le groupe montpelliérain de Greenpeace – Hervé Kempf était venu présenter son dernier ouvrage, au titre percutant : Que crève le capitalisme – Ce sera lui ou nous, récemment paru aux très social-démocrates éditions du Seuil. L’homme a le propos clair ; jamais un mot plus haut que l’autre, il écoute attentivement les questions qui lui sont posées, et prend réellement soin d’y répondre. Hervé Kempf est une figure éminemment respectée du combat écologique. Journaliste de profession, jugé trop radical il fut évincé par Le Monde, après y avoir été titulaire de la rubrique ad-hoc. Depuis lors, il anime brillamment le quotidien en ligne Reporterre, consacré au combat écologique.

Ramené à cette galaxie écolo, où se bousculent de jeunes primo-militants, ou convertis hésitants, fraîches consciences en pleine phase de découverte, la déclaration résolument anticapitaliste d’Hervé Kempf a une puissante vertu clarificatrice. « Il faut nommer l’adversaire, assène-t-il d’entrée de jeu. Ce livre s’adresse au mouvement émancipateur qui se manifeste dans la société. On y trouve souvent un excès de candeur, dont Nicolas Hulot est typiquement représentatif. C’est l’idée que nos dirigeants seraient sincèrement préoccupés de la catastrophe écologique, mais n’auraient pas bien compris. Hé bien, non. Ils ont parfaitement compris. Mais ils opèrent un choix autre ». Soit le choix de continuer de servir les intérêts indexés sur la course au profit, la croissance coûte que coûte (fût-elle repeinte en vert, alors que la croissance indéfinie est un péril absolu dans un monde aux ressources finies). Un système parvenu au bout de sa logique.

Fort bien. Le problème est que le capitalisme est une chose très vaste, qu’un seul mot ne suffit pas à définir. Un peu curieusement, Hervé Kempf esquive la désignation précise du capitalisme qu’il combat. Ça n’en est qu’un morceau. Mais au moins on le comprend dans sa description : son ennemi est fait le néo-libéralisme, cette forme spécifique et réactualisée du capitalisme, que Reagan et Thatcher – et le monstrueux dictateur fasciste chilien Pinochet – mettent en place dans les années 70 du siècle dernier, non sans être relayés par la social-démocratie européenne.

Ce capitalisme est celui de la sphère financière totalement débridée, de la privatisation des biens communs et services publics, de l’accaparement de l’État au service des intérêts marchands, et de la mondialisation soumettant l’exploitation ouvrière occidentale à la concurrence des prolétariats les plus démunis du monde peu développé. La démonstration d’Hervé Kempf est fort pédagogique. Elle débouche sur la phase actuelle des Gafam, instaurant un système généralisé de contrôle des populations et des individus, ne voulant connaître de solution à tout problème que dans le triomphe de la technologie, au point d’être strictement indifférent à la castastrophe climatique, puisqu’une caste pourra s’en protéger, et survivre, au besoin en transhumanisme et autres nouvelles conquêtes spatiales.

L’affrontement est dantesque. On le voit dans les incessants soulèvements populaires sur la planète entière, et la frontale surenchère policière qu’elle suscite pour unique réponse. « Ils ne veulent rien entendre ! ». Sur tous ces points c’est clair, Hervé Kempf a donc choisi son camp. Ce sera le capitalisme ou nous. Or il faut tendre une oreille plus fine. Tout son discours est en fait travaillé par une nostalgie du capitalisme keynésien, celui du milieu du siècle passé : un temps supposément plus heureux où l’État avait encore en tête d’opposer à la toute puissance du profit, une certaine préoccupation de l’intérêt collectif, et un compromis de classe sagement inspiré par la peur du communisme.

On tique, lorsque l’auteur militant en vient à dire que, du reste, il n’a rien contre l’entreprise, rien contre l’économie de marché, comme sources « d’efficacité certaine », et d’ « échanges nécessaires ». Puisqu’il n’y a pas d’argent magique, on ne saisit pas bien alors, d’où naît le profit. Il y a certes d’invraisemblables sur-profits. Mais c’est donc qu’il y a à la base un principe de profit, qui n’est autre que celui de l’extraction de la plus-value. C’est par milliards d’humains sur cette terre, qu’on peut aller observer l’évidence de cette exploitation de base. Si Pinault ou Bezos sont dans des sphères stratosphériques de la fortune accumulée, c’est qu’une femme de ménage trime dans les chambres du groupe Accor, et un enfant s’épuise dans les manufactures textiles du Bengale. Cela a un nom : l’oppression de classe.

Or Hervé Kempf semble camper ailleurs, sans doute pas très loin du mythe des 99% de société saine pervertie par le 1% d’accapareurs. Il dit son admiration pour les patrons de PME, « à qui l’évasion fiscale est de toute façon impossible » (sans quoi, ils s’y précipiteraient, faut-il comprendre ?). Oecuménique, il prêche la complémentarité de toutes les luttes de bonne volonté, apparemment convaincu que le zadiste et l’élu « de gauche », le gilet jaune et le bureaucrate syndical, viendraient à bout de ce monde si enfin ils voulaient bien se donner la main.

Reste à définir l’objectif. Le journaliste écologique le désigne en termes très synthétiques : la reconquête de l’État au service de l’intérêt collectif (non sans avoir remarqué que cet Etat, à travers ses hauts fonctionnaires, a été colonisé de l’intérieur par les tenants du néo-libéralisme – allez savoir pourquoi?), l’encouragement aux contre-pouvoirs de terrain, l’instauration de règles sociales et environnementales fortes, l’arrêt de l’évasion et de l’optimisation fiscale, et la limitation drastique du différentiel de revenus (de l’ordre de un à dix au maximum).

Voilà qui oppose au néo-libéralisme un néo-keynésianisme verdi. Voilà qui ranime l’amour de la main gauche de l’État (la gentille, avec la santé, l’éducation, les normes sociales), en oubliant qu’elle fait strictement partie du même corps qui a sa main droite (la méchante, avec l’armée, la police, la « justice » répressive). Voilà qui contourne la source, viciée à la base, de l’économie d’exploitation et de profit. Voilà qui ne permet pas de penser l’État comme une forme toujours recommencée de privation des capacités d’autonomie des collectifs libres.


ARTICLE SUIVANT :

Un romancier montpelliérain remonte aux sources de l’anarchisme espagnol