Archives - Infos locales 22 novembre 2015

Rencontre avec Gwen après l’expulsion de L’Utopia 002

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Le Poing, n°20 – Le 9 octobre dernier, un mois avant le début de la trêve hivernale, les 110 résidents de Luttopia 002 ont été chassés de chez eux suite à une décision de justice. Cette structure autogérée offrait pourtant des solutions de mise à l’abri d’urgence bien plus performantes que celles proposées par les pouvoirs publics. À Montpellier, on compte 10 000 logements vacants et autant de résidences secondaires. Une situation à laquelle Gwenn, coordinatrice engagée au sein du mouvement de Luttopia, ne semble pas se résigner. Extraits.

Comment Luttopia est née ?

En avril 2014, après un constat amer sur la situation sociale locale, une bande de copains dans une situation de précarité en terme de logement décident d’aller plus loin dans leur militantisme et leur humanisme en ouvrant un lieu situé au 105 avenue de Lodève pour organiser un lieu d’accueil inconditionnel des personnes à la rue. Au départ, ça démarre comme ça. Cinq mois après, Utopia 001, le bâtiment de l’ordre des avocats, subit une première expulsion. Nous recréons un lieu de vie au 85 avenue d’Assas et nous sommes encore expulsés en octobre dernier. 110 personnes se retrouvent sans logement.

Vous produisiez donc un service de logement social d’urgence en quelque sorte ?

Non. Nous travaillons sur l’accès au logement. Les Utopias sont de la mise à l’abri, dans un cadre qui se voudrait aussi sécurisant et accueillant qu’un logement personnel, voire davantage grâce à la collectivité. Mais comme les bâtiments réquisitionnés sont rarement adaptés, ils ne permettent pas forcément d’obtenir le confort d’un logement classique (absence de douche ou sanitaires prévus pour de l’habitat). Mise à l’abri donc, même si le cadre permet l’appropriation du lieu par ses habitants, et du coup, l’endroit devient chaleureux.
On part du principe que pour arriver à l’émancipation individuelle, il faut avoir un endroit où se poser et une dynamique collective pour t’épauler. Si on n’a pas cette sécurité, on ne peut accéder aux autres besoins fondamentaux ; alimentation, santé, culture, travail, éducation populaire, estime de soi, travail, etc. Tout comme notre conception de l’accès diffère du concept institutionnel, pour que cet accès à ces besoins soit possible, nous mettons en place des outils de solidarité.

C’est quoi des outils de solidarité ?

Des méthodes, des protocoles, des enseignements, des savoir-faire, qui se transmettent, s’archivent et se peaufinent avec le temps. Il s’agit de l’organisation collective appliquée sur des missions particulières. Réquisition, récup, mutualisation du temps et des ressources, coordination avec les partenaires, etc. Tout ce qui nous permet aujourd’hui d’avoir pu proposer et d’encore aujourd’hui proposer un réseau d’entraide, de partage et de solidarité dans tous les domaines où nous nous attachons à travailler. Comme les cours de langues, les ateliers sportifs, bricolages et les sorties et formations qui ont été organisées.

Il y avait des critères spécifiques pour rentrer ?

Non, à l’exception des lourdes problématiques affichées de toxicomanie. L’organisation interne du lieu est propre à ceux qui la composent. S’il y a 40 personnes en assemblée alors que le bâtiment est composé de 100 personnes, alors ce sont tout de même ces 40 personnes qui prennent les décisions. En mars, à la sortie de la trêve hivernale, il a été décidé de ne plus accueillir d’hommes seuls, faute de places d’accueil. La problématique, c’est qu’on ne peut jamais véritablement ne plus faire d’accueil car c’est trop compliqué de refuser des gens, surtout avec des arrivées de 25 personnes par jour par période et étant donné que le refus est exprimé par l’assemblée, il est problématique pour des récents accueillis, de refuser à l’autre ce qu’il a eu la chance d’avoir. On ne veut pas reproduire ce que l’institution elle-même produit, c’est-à-dire des non-réponses permanentes. Quand on appelle le 115 aujourd’hui (le numéro d’hébergement d’urgence, ndlr), on est dans un vide total parce qu’il n’y a pas de réponse donnée. Nous, la seule chose qu’on demande aux nouveaux entrants, c’est de respecter le travail effectué depuis le début. Nous sommes contre toutes les formes de discriminations, on le pratique sur l’accueil et dans le lieu. Par contre, il faut que tout le monde joue le jeu. On ne demande pas aux gens de forcément se saisir de la dynamique Luttopia, adhérer fondamentalement aux valeurs et s’engager, mais de participer à son niveau, de profiter du répit apporté par le lieu et le collectif pour s’ouvrir vers l’extérieur, vers de nouvelles choses. Des outils sont mis en place, et les gens s’en saisissent selon leur capacité et leur envie. De toute manière, le but, c’est que tous s’émancipent, retrouvent du sens, puis partent continuer son parcours. Ceux qui restent le font de manière conscientisée et sont engagés d’un point de vue personnel.

Quels types de relations vous avez avec les associations et les institutions ?

Nous, dans l’absolu, au même titre qu’on est contre la guerre du peuple contre le peuple, on est contre la guerre institutionnelle. On revendique le fait de tous pouvoir se mettre autour d’une table pour travailler. Aujourd’hui, la plupart des acteurs du logement social commence à travailler ensemble. Ce qui pénalise tous les acteurs sur le terrain, c’est la non-collaboration. On a du mal à recouper les chiffres, on ne partage pas le même langage alors que souvent on veut parler des mêmes choses.

Durant la dernière expulsion, certains habitants se sont réfugiés sur le toit et ont réclamé la tenue d’une réunion de négociation en présence de la Mairie avant de redescendre. Que s’est-il dit lors de cette réunion ?

Pour commencer, il faut savoir que si les représentants du Centre communal d’action sociale étaient présents, ils avaient reçu l’ordre de ne pas participer aux discussions. Ensuite, on s’est fait entendre dire la même chose que la réunion de fin août, à savoir que les pouvoirs publics étaient en recherche d’un terrain qui nous serait alloué pour un projet de Centre d’hébergement à responsabilité partagée. Ce projet est en chantier depuis près d’un an, bailleur, architecte, monteurs financiers et logistiques, ainsi que la FAP (fondation Abbé Pierre, ndlr) qui se porte déjà caution de la viabilité de ce projet, de sa faisabilité ; mais selon les institutions, il n’était pas encore assez bien ficelé. Eux, de leur côté, ont trouvé un terrain, quelque part sur la métropole. La mairie est toujours est toujours attendue à la table des discussions et bloque tout le processus. Il y a une prochaine réunion dans deux semaines, on verra bien si les choses avancent.

Est-ce qu’il existe, selon vous, une stratégie des pouvoirs publics pour le logement social à Montpellier ?

Des résidents des Utopias ont affirmé qu’ils étaient envoyés par certains travailleurs sociaux qui ont pris l’initiative personnelle de donner notre adresse, car ils savaient qu’ils n’avaient rien à proposer.

On a même aperçu des camions du 115 déposer des gens près de chez nous. Mais les fonctionnaires qui ont décidé, d’une manière individuelle, de reconnaitre l’offre de logement d’un Utopia se sont fait taper sur les doigts par leur hiérarchie. L’inspecteur de la DDCS a même affirmé vouloir régler le problème de ceux qui agissaient de la sorte. C’est le serpent qui se mord la queue. Beaucoup d’associatifs connaissent cette situation hallucinante mais dans tous les services institutionnels, on refuse toujours de reconnaitre l’absurdité de la chose. Le 115 a même eu l’ordre de ne pas se rapprocher d’Utopia 002 le jour de l’expulsion.

 On est donc dans une non-volonté politique de reconnaître notre travail, et ce que nous pointons du doigt pour la simple raison que nous les mettons face à leurs propres responsabilités. Malgré nos multiples et nombreuses tentatives de contact avec la mairie, on est toujours dans le déni de notre existence. L’année dernière à la même époque, M. Saurel (le maire de la ville de Montpellier, ndlr) a clairement dit que Montpellier ne serait pas la ville des Roms, ni de Luttopia. Ça donne le ton.

On est donc plutôt dans une phase de répression ?

L’expulsion massive, c’est clairement un exemple de répression, car ça touche beaucoup de gens d’un coup. L’année dernière à cette même période, certains des résidents de Luttopia ont été menacés par les services de la BAC (Brigade anti-criminalité, ndlr) lorsqu’ils se baladaient en ville. On n’a pas de preuves matérielles mais des témoignages. Le niveau de répression dépend du niveau d’engagement dans le collectif. Pour ma part, j’ai été très visé ces derniers temps. Mon opérateur m’a prévenu que j’avais émis des SMS « prohibés » et qu’il m’était donc désormais interdit d’en émettre. J’ai appelé à plusieurs reprises mais on m’a raccroché au nez ou laissé sans réponse. Et quand j’ai réussi à avoir un opérateur, il m’a laissé sous-entendre que c’était un problème technique, ce qui est tout de même peu probable sur plusieurs jours, et surtout, il m’a assuré que je n’étais pas sur écoute alors que je ne lui avais pas posé la question. Et on a fini par tout simplement suspendre ma ligne téléphonique. Ce n’est pas dramatique, mais c’est tout de même une entrave à ma liberté d’expression, et c’est déjà trop.

 Est-ce que vous travaillez sur l’élaboration de revendications politiques plus globales ?

Oui, principalement sur la vacance des logements. On demande à l’Etat qu’il se saisisse du pouvoir de réquisition dans les cas nombreux de logement vacant afin de pouvoir mettre à l’abri tous ceux qui en ont besoin. Nous participons également à la rédaction d’une proposition de loi.

On diffuse aussi beaucoup d’informations à propos de la question des migrants, en refusant la distinction dangereuse entre les « bons » réfugiés politiques d’une part et les « mauvais » migrants économiques de l’autre. La question qu’on pose, dans ce système capitaliste, c’est de savoir si le peuple décide de prendre en main le pouvoir qui lui appartient, que ce soit sur le jeu démocratique ou sur la réappropriation du bien public, et notamment en ce qui concerne l’alimentation. Combien de temps encore allons-nous supporter de voir des supermarchés jeter de la nourriture comestible ?

Les droits fondamentaux des individus sont déclinés à l’infini dans la Constitution, le droit européen, les Droits de l’Homme, etc. et pourtant, on est très loin du compte aujourd’hui.

Est-ce que vous êtes parvenu à monter un dossier de suivi des personnes qui sont passées par Luttopia ?

Étant donné qu’on vit les choses, on n’a pas forcément eu le temps de noter quotidiennement les arrivées et les sorties, mais l’ensemble des informations sont de-ci de-là, attendant d’être proprement archivé le jour où on aura un bureau. En se réunissant, on réussit à faire émerger une réelle mémoire collective qui nous permet de chiffrer un certain nombre d’éléments et d’avoir une vision d’ensemble. On est en contact avec la majorité des gens que l’on a rencontré, sauf ceux qui étaient juste de passage en France et qui ont repris la route. D’autres partent ailleurs pour continuer ou redémarrer les études. Certains ont trouvé du travail ou un compagnon. Les autres sont là, autour de nous. Même ceux qui sont plus ou moins autonomes sont toujours présents lorsqu’il faut se mobiliser ou donner un coup de main. En se saisissant du collectif Luttopia, on n’est plus seulement bénéficiaire mais aussi acteur.

Quelles sont les perspectives pour la coordination Luttopia après cette nouvelle expulsion ?

Nous, les anciens résidents de Luttopia, on ne s’est jamais quitté. On était 46 le jour de l’expulsion, et on est encore 46 aujourd’hui. Certains ont réussi à trouver des solutions pour eux-mêmes, mais on les retrouvera à un moment donné. Même ceux qui sont partis avant l’expulsion, on sait qu’on va les revoir. On a plus de lieu de vie commun, mais on continuer à s’organiser et on se retrouve dans d’autres endroits.

Un message particulier à faire passer aux lecteurs du Poing ?

Chômage structurel de masse, multiplication des difficultés sociétales avec en face un système qui fonctionne par case. Aujourd’hui, si on ne cible pas des besoins mais qu’on continue à cibler des catégories, on ne couvrira forcément pas toute les problématiques, et on finira par rentrer dans un système de castes. C’est le référencement des besoins qui permet de répondre à toutes les urgences sociales.
Sans la mutualisation, la participation collective, et la création d’outils de solidarité, on obtient un système de plus en plus sectaire avec toujours plus de gens laissés sur le carreau. Il faut bien que les gens comprennent qu’avec les aides sociales prévues pour les précaires, on ne vit pas, on survit.

Propos recueillis par Jules Panetier


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