Politique
Analyse 24 octobre 2019

Sans féminisme, la lutte anticapitaliste n’est qu’un leurre

par Le Poing
Photo d'un collage extrait du compte instagram « collages_feminicides_mtp »
Depuis le début de l’année, plus de 120 femmes ont été tuées par un conjoint, un ex, ou un prédateur. Les féminicides montrent à quel point le patriarcat est un ordre basé sur la violence. La domination patriarcale, loin de se cantonner au discours idéologique, a des répercussions meurtrières bien réelles qui en disent long sur la nature du capitalisme.

Patriarcat et capitalisme, les deux faces d’une même pièce

Face aux féminicides, des collectifs féministes, comme « Nous Toutes 34 » ou « La collective 34 », organisent, entre autres, des manifestations et des collages. Ces actions sont de fait anticapitalistes. En effet, le capitalisme, pour générer de la plus-value, a besoin d’exploiter de la force de travail. Mais cela suppose aussi que cette force de travail se reproduise, soit entretenue, et cela a lieu essentiellement dans la sphère privée. De fait, les femmes ont été d’emblée assignées à cette sphère privée de la reproduction, si bien que l’ordre productif (et reproductif) capitaliste repose intrinsèquement sur une dissociation masculin/féminin. Les femmes assument une activité indispensable au procès de valorisation capitaliste (tâches domestiques, gestion de la vie du foyer), mais cette activité reste non reconnue. Lorsque ces femmes accèdent au salariat, elles développent une « double socialisation » (publique au travail, privée au foyer), qui est une double exploitation. À l’aliénation du salariat se surajoutent les tâches domestiques épuisantes, et non reconnues. En outre, dans cette sphère publique du salariat, des inégalités sont maintenues : inégalités des salaires, minorité des femmes à des postes à haute responsabilité, etc, pour rappeler aux femmes que du point de vue du capitaliste, elles sont des travailleuses de seconde zone, puisque leur place serait d’abord dans le foyer privé de la reproduction. Telle sera donc d’abord la condition des femmes dans la réalité capitaliste : une participation non reconnue à un processus de valorisation qui les exclut dans le même temps où il les rend indispensables.

Dessin de Tati Richi

Par ailleurs, le capitalisme suppose une gestion démographique de la force de travail. Dans ce contexte, il assigne les femmes à leur rôle de mère (les femmes auraient pour fonction la gestation d’une vie potentiellement exploitable dans le futur, du point de vue capitaliste cynique). Cette assignation à la gestation suppose un contrôle des sexualités féminines. En ce sens, les luttes pour l’avortement, la contraception, le droit à disposer de son propre corps, sont dirigées contre le capitalisme patriarcal. La violence de l’assignation des femmes au foyer privé, la violence du contrôle de leur sexualité, favorisent aujourd’hui ces phénomènes meurtriers.

L’anti-féminisme est un négationnisme

Les principaux opposants au féminisme sont classés à l’extrême-droite, comme Zemmour ou Soral. La mouvance rouge-brune de l’antisémite Soral affirme ce principe : « la gauche du travail, la droite des valeurs ». Autrement dit, on tente ici de mélanger une critique « sociale » de l’exploitation (essentiellement nationale) à une conception traditionaliste de la famille, qui est explicitement sexiste, homophobe et transphobe. Des individus comme Francis Cousin développent également ce thème, et ils seront plus suivis par des confusionnistes rouges-bruns que par des anticapitalistes de gauche. Aujourd’hui, donc, ce genre d’oppositions (qui renvoient à une pensée réactionnaire, homophobe, transphobe, sexiste, malgré un vernis « social ») servent beaucoup plus l’extrême droite qu’autre chose.

Dessin de Tati Richi
Mais il existe aussi un anti-féminisme classé à gauche. Le groupe « Arme révolutionnaire marxiste » (ARM), notamment présent sur Montpellier, s’est fait remarquer pour avoir barré un collage dénonçant les féminicides, en taguant sur le même mur : « À bas les divisions bidons ! Femmes/hommes, tous unis contre le capital ».

Photo du haut : collage anti-féminicide à gauche, détourné par l’ARM, qui a tagué le message en rouge / Photo du bas : en noir, un tag répondant à celui de l’ARM.
Les écarts de salaires, les féminicides, l’emprise des corps, les viols, la double exploitation au travail et au foyer : tout ceci devrait être donc mis sous le tapis au nom de la lutte des classes une et indivisible. Critiqué sur les réseaux sociaux pour ce tag, l’ARM s’est justifié dans un communiqué : « nous sommes contre toutes les violences conjugales et sexistes. Cependant… […] Si de plus en plus d’hommes subissent des violences conjugales physiques, combien d’hommes chaque année se suicident ou sombrent des suites de violences psychologiques ou symboliques dans leur couple ? » Mettre sur le même plan les violences faites aux femmes et celles subies par les hommes porte un nom : le négationnisme. En 2017, d’après l’observatoire national des violences faites aux femmes, 16 829 hommes et 730 femmes ont été condamnées pour violence entre partenaires. Parmi ces condamnations, on compte notamment : 51 pour viol, uniquement des hommes condamnés ; 1469 pour violences ayant entraîné plus de 8 jours d’incapacité totale de travail, dont 1416 hommes condamnés et 52 femmes condamnées ; 1438 pour menaces/harcèlement, dont 1413 hommes condamnés et 25 femmes condamnées. Si les tribunaux ne sont pas des instances crédibles pour lutter contre le patriarcat, ces chiffres restent éloquents.

Rappelons l’évidence : le capitalisme est structurellement patriarcal, dans la mesure où il assigne les femmes à la sphère privée de la reproduction de la force de travail. Il est totalement absurde, de ce fait, d’opposer les luttes sociales aux luttes féministes, puisque c’est un même système qui exploite les travailleurs et les travailleuses et qui développe un patriarcat barbare. Soyons nombreuses et nombreux dans les rues le 23 novembre prochain pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles : à Montpellier, la manifestation partira à 13h de la place de l’Europe.

« Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat. » Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884

BBB


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