« Une crise agricole suspendue » | Entretien avec Jean-Philippe Martin

Le Poing Publié le 22 février 2024 à 16:20

Jean-Philippe Martin, enseignant en lycée à Montpellier, écrit en parallèle des bouquins d’histoire sur le syndicalisme paysan. En 2005 il publie une histoire de la Confédération Paysanne, « Une histoire de la gauche paysanne ». Suivront « Des mai 68 dans les campagnes françaises ? : les contestations paysannes dans les années 1968 », et « Des paysan.nes écologistes », qui s’éloigne du strict syndicalisme pour s’intéresser aux changements de pratiques dans la paysannerie depuis les années 60. Entretien sur le mouvement agricole en cours.

Le Poing : En quoi le mouvement social agricole en cours est-il exceptionnel ?

J-P M : Il est exceptionnel. Après c’est toujours pareil, il y a du neuf et de l’ancien. L’ancien, c’est que c’est un mouvement qui utilise des formes de luttes qui ont débuté en 1953 dans le monde agricole, avec des blocages de routes, même s’il n’y avait pas de tracteurs partout à l’époque.

Autre point assez traditionnel, c’est qu’on y interpelle les pouvoirs publics, qui sont sommés de résoudre la crise.

Un point qui est au final déjà vu, mais assez neuf dans la manière dont ça se présente, c’est que le mouvement est parti dans le Sud-Ouest à la base d’agriculteurs.trices assez hostiles à la direction de la FNSEA. [NDLR la FNSEA a obtenu 55,42% des voix des votant.e.s aux dernières élections des Chambres d’Agriculture en 2019, avec tout de même une abstention de 53,6% pour le collège des exploitant.e.s ; 212 000 adhérent.e.s revendiqués en 2016 sur environ 400 000 agriculteurs.trices]

Ce qui est assez étonnant, à ce stade en tout cas, c’est la capacité de la FNSEA à reprendre le mouvement en main, alors qu’il n’est pas issu de ses rangs et qu’elle cogère la politique agricole avec le pouvoir.

LP : On peut avoir l’image d’une FNSEA monolithique, qui travaille unilatéralement aux intérêts des gros poissons de l’agriculture et de l’agro-industrie. Est-ce que c’est totalement juste, est ce qu’il faut nuancer cette vision ?

J-P M : Si c’était si net, elle ne serait plus majoritaire chez les agriculteurs.trices. C’est la question de ce qu’on appelle le mythe de l’unité agricole et paysanne. C’est un mythe, parce qu’il y a de très importantes différenciations politiques, sociales, économiques, culturelles dans le monde agricole. La FNSEA s’efforce de les cacher, et il faut dire que ce travail politique fonctionne.

Les agriculteurs.trices se reconnaissent comme ensemble face à la différence des autres catégories sociales. Si la FNSEA fait tout pour décrire tous les agriculteurs.trices comme ayant des intérêts convergents, elle ne peut pas pour autant prendre congé de la réalité. L’identification à Arnaud Rousseau, dirigeant de la FNSEA, à la tête d’une gigantesque exploitation de 700 hectares, président du groupe agro-industriel Avril [NDLR : Lesieur, Puget, aussi actif dans l’alimentation des animaux d’élevage, les agrocarburants ou encore la chimie des huiles et protéines végétales.], président du Conseil d’Administration de Sofiprotéol, est assez difficile pour la plupart des membres du syndicat. Mais au niveau des fédérations départementales, les dirigeant.es ne sont pas forcément d’aussi gros agriculteurs.trices, et peuvent apparaître comme un.e exploitant.e moyen qui a réussi, mais aussi comme un.e voisin.e, quelqu’un du village ou un.e ancien.ne camarade de lycée. [ NDLR : On retrouve même de petit.es exploitant.es à la tête de certaines fédérations départementales, comme Marie Griffaton, éleveuse périgourdine de poules bio, qui rend tout juste son mandat de présidente de la FDSEA Dordogne, étant dans l’impossibilité de garder son salarié et donc de faire tourner son exploitation tout en assurant un fort investissement syndical. ]

Ces dirigeant.es là sont vu.es comme plus proches de la base. En parallèle il y a une présence très forte de la FNSEA dans tout ce qui touche à l’encadrement (la Mutualité Sociale Agricole, qui gère l’ensemble des branches de la Sécurité Sociale pour les travailleurs agricoles salariés et non-salariés, le Crédit Agricole, les Chambre d’Agriculture, les Sociétés d’Aménagement du Foncier et d’Établissement Rural). Il y a une logique qui dit qu’il vaut mieux en être. Entre l’appareil et les adhérent.e.s, il y a donc un double rapport de pressions et de reconnaissance.

LP : La Confédération Paysanne [NDLR : classée à gauche ; 20,04 % des voix pour environ 10 000 adhérent.e.s] et la Coordination Rurale [NDLR : 21,54% des voix, 15 000 adhérent.e.s revendiqués] sont issues de la FNSEA. Est-ce qu’il y a encore aujourd’hui des courants dissidents à l’intérieur du syndicat ?

J-L M : Actuellement je ne peux pas dire s’il y a des tensions importantes dans le syndicat. Ce que je constate, c’est qu’il y a par exemple en Haute-Saône un groupe d’agriculteurs.trices qui a décidé de bloquer Lactalis, une pseudo-coopérative, la société d’ Emmanuel Besnier, un très grand collecteur et transformateur de lait. Là ils ont vidé des camions, et ils n’ont pas pointé du doigt les normes écologiques. Ils ont axé leurs revendications sur la question du revenu paysan, comme le fait la Confédération Paysanne, et sur le fait que les intermédiaires comme les gros collecteurs s’enrichissent alors que eux connaissent de grosses difficultés. Ce qui témoigne de deux visions différentes.

Mais je ne sais pas comment ça se traduit à l’intérieur de la FNSEA. Historiquement la Confédération Paysanne est issue d’une rupture progressive avec la FNSEA. Le Modef, un syndicat assez conséquent dans les années 60, qui était animé par des communistes, aujourd’hui plus marginal, [NDLR : 1,89% des voix aux dernières élections] en sort aussi. Comme la Coordination Rurale.

Il y a eu aussi des tensions internes qui n’ont pas débouché sur des ruptures avec création de nouvelles structures. Dans les années 90 des éleveurs, autour de Michel Teyssedou, ont rompu nettement, mais en continuant à gérer la FDSEA locale. Dans le Gard il y avait un agriculteur en bio (plutôt du style entrepreneurial, assez différent de ce qui se fait à la Confédération Paysanne), qui était de Bellegarde, et qui était numéro 2 de la FNSEA. Mais il y était surnommé « le marginal ».

En 2008 il y a eu une crise du prix du lait qui diminuait. Des agriculteurs.trices regroupé.es dans une structure indépendante, l’Association des Producteurs de Lait Indépendants (APLI), et qui ne se reconnaissaient pas plus dans la FNSEA que dans les autres syndicats, ont mené la lutte.

Historiquement il y a toujours eu des FDSEA tenus par des socialistes, surtout dans le Sud-Ouest, avant qu’ils n’arrivent aux affaires, quand ça signifiait tout à fait autre chose. Voir par des communistes, comme dans les Landes, puisque même après le départ de la minorité Modef ils ont mis en œuvre une stratégie de type « un pied dedans un pied dehors ».

LP : Donc le bio et la FNSEA c’est pas incompatible ?

J-L M : Non. Il y a vingt ou trente ans tout le monde à la FNSEA, à quelques exceptions près, traitait les bio de barjos, de hippies. Et puis petit à petit, avant la guerre en Ukraine, le marché du bio s’est développé, il y a eu la loi Egalim qui oblige à 20% de produits bio et/ou locaux dans la restauration collective. Il y a trois ou quatre ans le dirigeant de la FDSEA de l’Île et Vilaine, en pleine Bretagne agro-industrielle, était un producteur en bio.

Mais c’est une vision qui n’est pas tout à fait la même que celle de la Confédération Paysanne, qui prône elle avec le bio les circuits courts, une production très locale, même si là aussi les positionnements peuvent être assez variés. Il y a même des agriculteurs.trices en bio à la Coordination Rurale.

LP : Est-ce qu’aujourd’hui une alliance entre la paysannerie et le mouvement ouvrier vous paraît vraisemblable ?

J-L M : C’est ce que plaide la Confédération Paysanne avec des alliances avec le syndicalisme ouvrier. La Coordination Rurale y est défavorable, comme la FNSEA. Personnellement à court terme je n’y crois pas. Peut-être localement, mais à grande échelle ça supposerait une situation politique différente.

Il y a eu beaucoup ce genre de choses dans les années 60 et 70, par exemple en Loire-Atlantique avec Bernard Lambert, le José Bové des années 60. Une partie des jeunes paysan.nes de l’Ouest était proches du PSU voir des courants maoïstes qui accordaient un intérêt particulier à la condition paysanne.

Aujourd’hui ça paraît plus compliqué, même si je ne demande qu’à me tromper.

LP : A quel point la Confédération Paysanne est-elle constituée de néo-ruraux ? A quel point a-t-elle dernièrement bénéficié de cette « désertion des cadres » à laquelle le média Socialter a pû consacrer un dossier, avec tout ce que ça implique comme possibilités de se constituer un capital de base pour des projets innovants ou alternatifs ?

J-L M : Historiquement, ce n’est pas la dynamique principale. À l’origine de la Confédération Paysanne on trouve les courants présents dans l’Ouest de la France dont je parlais juste avant. À partir de là il y a une rupture progressive avec la FNSEA.

Dans l’après 68 il y a un courant qui va rompre avec le syndicat majoritaire et le quitter pour créer des structures qui s’appellent les paysans-travailleurs, du nom d’une tendance interne à la FNSEA, importante dans l’Ouest et la région Rhône-Alpes. C’est que la direction de la FNSEA tente une reprise en main des fédérations qui la conteste à partir de 1972.

Ce qui va diviser l’opposition de gauche entre une tendance révolutionnaire qui s’en va et une autre, proche du PS de l’époque, qui va plutôt plaider pour le fait de continuer le travail interne à la FNSEA.

Ces deux tendances se regroupent dans la Confédération Paysanne, crée en 1987 avec d’autres groupes comme le Mouvement d’Intervention des Viticulteurs Occitans héraultais, animé par un militant plutôt énergique des Comités d’Action Viticoles. Donc à la base le syndicat est fondé par des paysan.nes installé.es depuis longtemps, souvent fils et filles d’agriculteurs.trices.

Mais à partir de là il y a un effectivement un afflux de néo-ruraux, dans la mesure où ces derniers se voient méprisés par la FNSEA, qui évite de leur donner des aides, du financement, du soutien, un accès au foncier.

LP : Il n’y a pas d’un côté le bio et de l’autre l’agriculture polluante, il y a toute une gradation dans les pratiques écologiques en agriculture. Est-ce qu’on assiste ces dernières années à une évolution des pratiques dans l’agriculture conventionnelle ?

J-L M : Aujourd’hui 12% des exploitants sont en bio, même si cela représente moins en terme de superficie cultivée puisque ces exploitations sont en moyenne plus petites que les autres. Et après il y a effectivement tout un tas d’autres personnes qui sans être en bio essaient de faire évoluer leurs pratiques.

Il y a par exemple l’agriculture de conservation pour les céréales et les légumes, dans laquelle on ne laboure pas les terres, et où on essaie d’utiliser le moins de pesticides possibles.

Dans l’Ouest il y a le Centre d’étude pour une agriculture plus autonome, crée dans les années 80, dans les Côtes d’Armor. Autour de ce centre, sans pour autant passer en bio, on essaie de ne pas planter de prairies chaque année, de réduire l’usage des produits phytosanitaires. Pour eux l’enjeu c’est d’être plus autonomes, même si on s’y préoccupe aussi de la pollution des eaux.

Il y aussi des éleveurs qui essaient de réduire les pesticides pour faire des économies, en Loire-Atlantique ils sont regroupés autour du collectif Herbe. Parce qu’on y réfléchit à nourrir les vaches avec de l’herbe plutôt que du maïs, ce qui réduit la dépendance à la pluviométrie puisque le maïs demande beaucoup d’eau quand il y en a le moins, en plein été.

LP : Dans le mouvement en cours on entend assez peu parler des ouvrier.ères agricoles, même s’il y en a sur les actions menées. Est-ce qu’il y a des précédents de luttes regroupant des exploitants et des ouvrier.ères agricoles avec de vraies revendications communes ?

J-L M : La Confédération Paysanne a souvent essayé de soulever la question des conditions de rémunération et de logement des ouvrier.ères agricoles.

Mais même du temps où le Modef était fort et sous influence communiste, il n’y a pas vraiment de précédent de luttes communes entre exploitant.es et ouvrier.ères agricoles. À ceci près que particulièrement dans le Midi viticole de nombreux.ses exploitant.es familiaux travaillaient aussi à côté sur de grandes propriétés, avec la double casquette donc. Mais dans le milieu viticole ce qui a toujours prévalu c’est l’idée d’une grande famille, même si on s’y dispute parfois a plein régime.

Faute de luttes communes la Confédération Paysanne aujourd’hui fait pas mal de rapports ou d’enquêtes sur les conditions de travail des ouvrier.ères agricoles.

LP : Actuellement il y a des révoltes agricoles dans toute l’Europe, la séquence a commencé il y a quelques années avec de puissants mouvements aux Pays-Bas par exemple. La Coordination Rurale pense le monde agricole au début d’une période de révoltes intenses. Qu’est ce que vous en dîtes ?

J-L M : En France la crise est loin d’être résolue. La plupart des problèmes soulevés n’ont pas été réglés. La question des revenus n’est pas réglée. Ce qui est frappant aussi, c’est que la question de l’installation de nouveaux paysans n’est absolument pas posée par la FNSEA au niveau national, ou si peu, alors qu’un nombre très important d’agriculteurs.trices vont partir à la retraite dans les 10 ans à venir.

Il est vrai que c’est une belle occasion pour les gros de récupérer des terres, par le contournement de la Safer qui est une pratique courante. Actuellement il n’y a qu’environ 10% des exploitations qui peuvent être réellement comparées à des firmes. Si rien n’est fait celles-là remporteront le jackpot.

Alors qu’Amélie Poinssot, journaliste à Médiapart, a consacré un bouquin au renouveau paysan, dans lequel elle soutien que de nombreux jeunes seraient intéressé.es par une installation, tout en étant empêché.es par la situation actuelle.

Pas de réponses aux questions climatiques non plus, alors que par exemple dans les Pyrénées Orientales ont en est ces dernières années à une moyenne de 250mm de pluie par an, on bascule sur un climat semi-aride.

La question de quelle alimentation ont veut n’est pas résolue non plus, alors que des agronomes soulignent que le productivisme ne propose qu’une vision à court terme et que les rendements sont maintenant décroissants.

À partir de là on ne sait pas si les gens auront les forces de manifester ou de se révolter. Les mouvements sociaux peuvent être défaits même quand ils répondent à des urgences. Un mouvement de révolte sur du plus long terme impliquerait qu’un nombre de paysan.nes significatif passe outre les directives de la FNSEA.

Ceci dit comme la FNSEA est poussée par sa base, et que de nouvelles élections aux Chambres d’Agriculture arrivent pour l’hiver 2025, il y a des chances qu’elle se montre assez combative d’ici là.

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