Monde
Tribune 26 janvier 2022

Une soirée avec Gaza l’indomptable

En présence d’un Palestinien venu de Gaza, et en lien sur place par visio-conférence, les Médias indépendants de Montpellier ont fait entendre des voix de la résistance, actives pour que la société sous blocus ne s’effondre jamais.

Le 17 janvier dernier à La Carmagnole une cinquantaine de personnes ont écouté  la résistance de la société Gazaouie se raconter : d’abord un témoignage sur l’action “Gaza Urgence Déplacés” en diapositives commentées, puis un film de l’association Ibn Sina, active à Gaza. Mais surtout un dialogue direct avec Abu Amir Mutasem. Fait exceptionnel, celui-ci a pu être présent à Montpellier. Il est l’initiateur de cette action à Gaza, dont il sortait pour la première fois depuis de très longues années. Cette action faisait suite aux bombardements de mai 2021. Au cours de la soirée, le dialogue a pu aussi s’établir avec Marcel, Palestinien membre de l’association Ibn Sina, en visioconférence depuis Gaza. L’occasion pour Marcel de rappeler que la solidarité internationale c’est la mise en pratique dans tous les pays du monde du Boycott Désinvestissement Sanctions de l’ Etat d’Israël tant que cet état ne respectera pas les conventions internationales.

Les Médias Indépendants de Montpellier – La Mule du Pape, Le Poing, Rapport de Force et Radio Gine –, signataires de l’appel pour une presse indépendante, étaient à l’initiative de cette mise en lumière d’une expérience de résistance citoyenne à Gaza/Palestine. Parce que la presse généraliste commune n’en parle pas. Parce que les médias dominants n’en parlent jamais. Parce que ne pas oublier cette partie du monde et montrer le succès de cette expérience humaine, qui construit et renforce un lien de solidarité, pourtant né du pire, est une raison suffisante à cette soirée. Et aussi parce que mener des initiatives communes est stimulant.

Sarah Katz et Pierre Stambul, responsables de l’Union juive française pour la paix, étaient eux aussi présents pour cette soirée à Montpelllier. Ils expliquent : « L’action “Urgence déplacés” est née d’un appel en pleins bombardements sur Gaza, le 18 mai 2021 : “l’ampleur des destructions sur certains quartiers du nord de la bande est inouïe, les survivants se sont enfuis et ces déplacés ne retrouveront rien à l’instant du cessez-le-feu, appelez à une aide d’urgence sinon les familles ne pourront pas passer le cap”, écrit alors, en substance notre camarade Abu Amir, correspondant de l’UJFP à Gaza. La chaîne de solidarité qui se noue immédiatement permet à des équipes de bénévoles de se constituer. Elles s’étoffent à mesure que les actions peuvent se déployer, en répondant aux besoins les plus criants exprimés par ces familles. De quoi leur permettre non seulement de survivre, mais de sentir que face à l’implacable machine de guerre israélienne, ils ne sont pas seuls. Six mois de lutte épaule contre épaule, dont nous rendons compte aujourd’hui ». Signalons que cette réunion publique était soutenue par  La Carmagnole, l’Union Juive Française pour la Paix, l’Association des Palestiniens du Languedoc-Roussillon, le Collectif Nîmois pour la Palestine, le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires, le Collectif des Musulmans de Montpellier, la CIMADE Montpellier, le Mouvement pour une Alternative non Violente, l’AFPS 34, le Comité BDS France Montpellier, le Comité de soutien à Georges Ibrahim Abdallah. Un grand merci au BIB qui a assuré la partie technique de la soirée et dont nous parlerons prochainement dans Le Poing.

“Step by step”, une boussole qui nous vient de Gaza

Rencontre avec Abu Amir Mutasem, correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix à Gaza

“Step by step” (“pas à pas”) : cet aphorisme est une leçon pour nos actions dans la vie quotidienne, porteuses de nos désirs de changement du monde. C’est une boussole. Elle nous vient de Gaza : quand on rencontre Abu Amir Mutasem, ces mots apparaissent dans le premier quart d’heure de la discussion, puis sont répétés à l’envi !

Abu Amir est né à Gaza. Il apparaît fermement solide, enraciné dans la résistance au quotidien. L’auteure de ces lignes, qui le retrouve à Montpellier, avait fait sa connaissance en mai 2014, alors qu’il était correspondant de l’association espagnole UNADIKUM – l’équivalent des brigades internationales. A cette époque, l’objectif était la protection des paysans à la barrière de sécurité entre Gaza et Israël. Abu Amir Mutasem organisait les journées des internationaux pour cette action. Il nouait les différents contacts avec toutes les associations citoyennes et partis politiques pour témoigner de la situation à Gaza au moment du retour de ces internationaux dans leurs pays respectifs.

Marié, père de cinq enfants, Abu Amir vit à Nuseirat. Il s’agit d’une agglomération à une dizaine de kilomètres de Gaza Ville. Il faut savoir que toute la bande de Gaza est urbanisée et que les différents districts se touchent. Sur quarante 40 kilomètres de long au bord de la mer et dix en moyenne vers l’intérieur, dans tous les sens on se heurte à une étroitesse des chemins disponibles à Gaza. Depuis 2007, Gaza est devenue une prison à ciel ouvert, bloquée et verrouillée dans ses terres par Israël au Nord, l’Egypte au sud, les frégates israéliennes en mer et les drones ou avions de bombardement israéliens dans le ciel.

Avant 2007, les Gazaouis pouvaient sortir de la bande pour voyager et travailler. Dans tout l’entretien revient cet adverbe « avant » : c’est à dire avant le blocus qui dure depuis quinze ans. Avant, Abu Amir a passé dans sa jeunesse un an à St Pétersbourg en Russie où il a appris la langue. Avant, pour trouver du travail et faire vivre sa famille il a eu plusieurs expériences professionnelles en Israël, et même à Dubaï, car il n’y avait déjà pas de possibilité de travailler à Gaza.

En 2000, suite à un attentat suicide à Tel Aviv, il a dû rentrer à Gaza comme tous les Palestiniens travaillant en Israël. Une queue interminable s’est formée pour retourner à Gaza, de ces travailleurs chassés par les colons ; « il n’y avait plus un Palestinien dans la ville. » Pendant une courte période, ils purent encore trouver du travail dans une zone franche, de l’autre côté d’Erez (à la frontière nord, avec Israël). Puis s’est produit un nouvel attentat, et l’enfermement définitif dans la bande de Gaza.

A partir de là, se met en place une culture de la survie, où rien ne tient, aucune possibilité de projet, aucune projection dans l’avenir. De tous les petits boulots rien ne peut continuer, il faut envisager le lendemain comme un hasard pur. Le taxi à Gaza est une œuvre de salubrité publique, au sens où ils sont collectifs, s’arrêtent partout, se remplissent sans cesse. Les chauffeurs connaissent tous les recoins et permettent une circulation relativement aisée dans la bande.

Travaillant dans une boîte de taxis Abu Amir a ainsi rencontré le monde des internationaux qui se faisaient transporter. Ce fut pour lui une ouverture, le déclencheur vers un autre monde , celui de la solidarité. Les contacts construits et entretenus entre personnes de la société civile des différents pays et des Gazaoui.e .s permettent la mise en place de projets de solidarité politique. C’est cela qu’a vécu Abu Amir. Son travail pour la protection des paysans lui a fait découvrir ce monde de l’agriculture qui lui a tellement plu ; sa rencontre avec les paysans, leurs nécessités, fut au début un pur hasard de la vie, qui détermine, à l’arrivée, un bel exemple de solidarité politique au quotidien pour continuer à produire et faire société.

Aujourd’hui correspondant de l’Union juive française pour la paix à Gaza, il fait vivre, coordonne et parfois initie quantité de projets qui permettent aux Gazaoui.e.s  de mettre en pratique ce proverbe chinois : « Ne me donne pas du poisson, apprends moi à pêcher ! » L’action conduite a permis la construction du château d’eau de Khuza’a, puis de canalisations. Une pépinière solidaire a été plantée et s’est agrandie, rendant les paysans autonomes,  dans le cadre d’un partenariat avec Humani’Terre. Une veille sanitaire pour les cultures a été mise en place, avec un agronome. Une exposition relatant toutes ces actions est encore visible dans les locaux de La Carmagnole.


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