Pourquoi le féminisme devait aussi s’écrire en occitan : entretien avec Maud Seguier
Avec Sul camin del feminisme, Maud Seguier propose un essai de vulgarisation qui entend rendre accessibles les outils d’analyse féministe au plus grand nombre. Écrit en français et en occitan, l’ouvrage tisse un lien entre luttes linguistiques et combats contre les dominations, tout en revenant sur l’urgence de penser — et combattre — les violences systémiques
Le Poing: Pourquoi avoir voulu écrire Sur le chemin du féminisme ?
Maud Seguier : Grâce aux lectures, aux publications sur les réseaux sociaux et aux différentes formations que je suis, j’ai pris beaucoup de notes que j’ai accompagnées de mes idées. J’avais envie d’en faire un essai utile à tous·tes. Il n’est pas forcément évident de trouver du contenu vulgarisé qui soit accessible et facile à prendre en main pour nourrir ses réflexions.
La question occitane s’est aussi posée. Il n’y avait aucune publication sur le sujet en occitan, il me semblait que c’était un retard considérable compte tenu de la littérature foisonnante qui est publiée en occitan et de tous les livres que l’on trouve en français.
À qui s’adresse ce livre en priorité : des militant·es déjà sensibilisé·es ou un public débutant ?
Le livre s’adresse à tout le monde. Les débutant·es y trouveront des analyses et définitions qui permettent de mieux comprendre le système patriarcal, les mécanismes qui en découlent et des pistes pour le faire disparaître. Les personnes déjà familières avec le féminisme pourront y piocher des données sourcées, des arguments pour échanger dans les discussions et débats sur le sexisme ainsi que des recommandations d’autres autrices et créatrices de contenu.
Tu présentes le livre comme une base de réflexion : est-ce que tu voulais combler un manque particulier ?
Quand j’ai commencé à comprendre les discriminations avec lesquelles on vit, ça a été vertigineux. Comprendre qu’il y a tout un système qui produit oppressions et violences, comprendre que je faisais partie de ce système, comprendre que ce n’était pas binaire mais complexe, ça peut sembler tentaculaire. Je n’ai pas réussi à trouver beaucoup de lectures qui commençaient par les bases et qui le faisaient avec un vocabulaire simple. Et encore moins en occitan puisqu’il n’y avait aucun livre sur ce sujet précisément. J’ai eu envie de faire un essai qui commençait par expliquer ce système tout en amenant aussi des pistes de réflexion et de la motivation.
Pourquoi était-ce important pour toi d’écrire aussi en occitan ?
C’est une langue qui fait partie de ma vie depuis que je suis née. Et les personnes qui la défendent m’ont appris l’ouverture aux autres, militer tout en ayant des espaces de fête, évoluer dans la société collectivement tout en défendant nos différences. Malgré la mort annoncée par les élites de nos langues, elles ne cessent d’être visibles, et l’occitan a la particularité d’avoir une publication littéraire vivace : c’était vraiment dommage de ne pas avoir d’ouvrage sur le féminisme. C’est maintenant le cas avec Sul camin del feminisme / Sur le chemin du féminisme.
Est-ce que tu vois un lien entre défense des langues minorisées et luttes féministes ?
Tout à fait, les occitan·es (sauf une petite minorité) défendent un projet de société. Ce projet, c’est celui où tout le monde a le droit de vivre dignement et de pouvoir parler la langue qu’iel souhaite. C’est donc une société où l’on n’opprime pas un groupe de personnes en raison de la langue qu’il utilise, de l’endroit où il est né, de son genre, de son orientation romantique, etc.
Les luttes sont transversales : défendre les langues minorisées, c’est défendre le droit à l’autodétermination des peuples, c’est-à-dire le droit à un peuple de décider comment il va vivre. Donc tout le monde participe à ces décisions, et pas seulement les hommes blancs riches. Dans le milieu occitan, les femmes sont très impliquées pour faire vivre cette langue et sa culture mais ne sont que trop peu souvent médiatisées et impliquées dans les prises de décisions. La situation s’améliore, mais il y a encore du boulot, et les luttes féministes nous portent.
Est-ce que le féminisme “sonne” différemment en occitan qu’en français ? Est-ce que certaines notions sont plus difficiles ou plus riches à exprimer ?
Pour moi, l’occitan est une langue qui permet plus de liberté que le français, elle permet facilement la création de mots. Par exemple, à partir d’un nom commun, on peut construire un verbe ou un adjectif compréhensible par toustes. Je trouve qu’il est donc plus facile de s’exprimer en occitan, et surtout de développer des sujets puisqu’on peut inventer des mots qui représentent parfaitement ce que l’on souhaite dire. C’est une richesse de cette langue que j’aime beaucoup. Par exemple, le mot « Desmisoginar » : On part du mot « misogine » (misogyne) on en fait un verbe « misoginar » qui veut dire rendre mysogine et on créé l’inverse « desmisoginar » : enlever la misogynie de quelque chose ou quelqu’un.
Pour parler de féminisme, on peut aussi s’inspirer des écrits occitans de femmes, qui ont eu une place importante à différentes époques, et c’est visible dans la littérature. Je m’inspire aussi de moments historiques où les occitan·es ont fait société autrement, de manière plus inclusive, que ce soit sur des moments courts comme la commune de Narbonne ou plus longs comme la République des Escartons ( une République autonome qui a existé de 1343 à 1789 regroupant quatre territoires alpins français et italiens où l’on parlait occitan. Le fonctionnement de la République se décide par toustes en assemblées générales et par des élections à une période où les rois règnent partout autour).
Une grande partie du livre est consacrée aux violences : pourquoi ce choix central ?
Il y a une urgence à traiter les violences de notre société, que ce soit celles faites aux femmes, aux minorités de genre, aux personnes racisées, aux personnes précaires, etc. Les violences faites aux femmes mènent à la mort de l’une d’entre nous tous les 2,5 jours en France, car un homme choisit d’assassiner une femme parce qu’il considère avoir un droit de vie ou de mort sur l’autre.
Il faut collectivement et individuellement traiter toutes les violences sans fermer les yeux. Il y a un continuum de comportements qui amène au crime : de la part de l’auteur, de la part de son entourage et de toute la société. La responsabilité est collective, mais ça veut aussi dire que l’on peut tous·tes agir sur cet état de fait et faire changer ce monde.
Tu utilises beaucoup l’image du “chemin” : pourquoi ?
C’est une image qui me parle beaucoup. Nous pouvons tous·tes être acteur·ices dans les changements de société, il suffit de mettre un pied sur le chemin. Ce chemin va être propre à chacun·e, selon le rythme auquel on avance, selon d’où l’on part, selon les obstacles rencontrés, selon les personnes que l’on croise pour nous accompagner.
Ce chemin n’est pas linéaire, mais il est enrichissant à chaque pas. Quand on entre dans une lutte comme celle du féminisme, on sent qu’il y a du pain sur la planche. Mais on rencontre aussi beaucoup de solidarité, de soutien, on voit les progrès chaque jour, chez nos proches comme dans la société : c’est très motivant.
Est-ce que l’écriture de ce livre a fait évoluer ta propre vision du féminisme ?
Complètement. Ça m’a permis de structurer ma manière de réfléchir sur le féminisme et d’en parler. Ça m’a aussi fait découvrir des personnes incroyables qui travaillent sur le sujet et qui m’ont donné l’impression de m’accompagner au jour le jour, comme Blanche Sabbah, Rose Lamy, Estelle Deprez, Tal Madesta, Pilvi la grenouille garou, Rokhaya Diallo, Victoire Tuaillon, Sabrina Erin Gin, etc.
La période où j’ai travaillé sur ce livre est aussi celle où j’ai élargi mes positions sur des thématiques LGBTQIA+, grâce aux lectures et aux personnes que je rencontre et qui font partie de ma vie. Ça m’a aussi aidée à en parler avec mes proches, ce qui ramène le sujet à une échelle plus personnelle et très impactante.
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