Mouvement lycéen à Montpellier : quand la police s’en prend aux journalistes
Un journaliste percuté par une moto de police le 2 octobre, trois autres frappés ou bousculés le 6 octobre. Tous couvraient le mouvement lycéen à Montpellier, carte de presse en poche. Dans plusieurs cas, les policiers mis en cause ne portaient pas de matricule visible, alors que la loi les y oblige
Vendredi 2 octobre, lycéens et étudiants de Paul-Valéry se rassemblent devant le lycée Clemenceau. La veille, la préfète de l’Hérault, Chantal Mauchet, avait fait fermer plusieurs établissements après des blocages et des départs de feu. Toute la matinée, manifestants et policiers se font face : des jeunes vêtus de noir tirent au mortier et lancent des projectiles, la police répond au gaz lacrymogène.
Valentin Levetti, journaliste reporter d’images pour stup.media, est sur place depuis 7 heures. Il porte un brassard et un casque marqués « presse », et un sac floqué de la même mention. Vers 12h20, rue Balard, il filme l’interpellation d’un adolescent de 15 ans. Selon le récit publié par son média et la plainte qu’il a déposée, un policier à moto en civil, au guidon d’une BMW blanche, place d’abord sa machine dans l’axe de la caméra. Il lance « toi, tu dégages », selon le journaliste et un témoin direct. Comme Valentin Levetti continue de filmer, le motard, jusque-là à l’arrêt, démarre dans sa direction, le percute au tibia droit, puis recule et reprend sa place. Le journaliste s’effondre quelques mètres plus loin. La scène a été filmée par un témoin.
Violences policières à #Montpellier : le journaliste Valentin Levetti, fondateur de @StupMedia était en train de couvrir le mouvement lycéen quand une moto de police lui a percuté la jambe. Il portait un brassard presse et était identifiable. Les policiers, eux, ne l’étaient pas https://t.co/Ns0J034cyJ
— Le Poing – Montpellier (@lepoinginfo) October 2, 2026
Le motard ne porte ni brassard ni RIO. Un foulard et une visière sombre masquent entièrement son visage. Selon stup.media, les policiers présents refusent de communiquer son matricule et le laissent repartir. Un fonctionnaire se présentant comme le chef de service assure que « le collègue [est] identifié ». Le Poing, qui a publié un article le jour même, relevait déjà que les policiers présents n’étaient pas identifiables.
Il porte pourtant un signe distinctif, mais pas celui qu’exige le règlement. Sur son casque, visible sur les images, figurent la tête de mort blanche du Punisher et ce qui semble être une croix pattée. Le Canard enchaîné du 7 octobre y voit, pour la première, un personnage Marvel « récupéré par l’extrême droite et les suprémacistes », et pour la seconde, un symbole templier « fort prisé des cathos intégristes ».Ces deux symboles sont répertoriés par Indextrême, un projet qui observe, répertorie et fait connaître les symboles graphiques utilisés et détournés par l’extrême droite en France. La plateforme a été créée en septembre 2022 par le designer Geoffrey Dorne et le journaliste Ricardo Parreira, lui-même pris à partie le 6 octobre (voir plus bas).
Les pompiers font un premier constat et invitent le journaliste à consulter. Le jour même, deux médecins constatent un hématome et des dermabrasions et lui prescrivent un arrêt de travail. Le 6 octobre, un troisième relève des lésions compatibles avec une entorse bénigne du genou droit.
Le soir du 2 octobre, la préfecture répond à l’Ofalp, saisi par le Club de la presse Occitanie. Sa réponse, relayée ensuite par Le Canard enchaîné, tient en trois affirmations. Le journaliste « n’a pas respecté la sommation » des policiers. « Tous les policiers engagés sur le terrain sont porteurs d’un numéro RIO ». Et les pompiers « n’ont relevé aucune blessure ». Trois affirmations, trois problèmes. L’auteur de ces lignes se trouvait juste à côté de Valentin Levetti et n’a entendu aucune sommation ; selon stup.media, aucune n’est audible sur les vidéos. Le motard ne portait pas de RIO. Et trois médecins ont constaté des lésions.
Le 8 octobre, Valentin Levetti a porté plainte contre X auprès du procureur de la République de Montpellier pour violences volontaires aggravées. La plainte retient deux circonstances aggravantes : les violences auraient été commises par une personne dépositaire de l’autorité publique, et avec une arme, la moto étant considérée comme arme par destination. Son avocat, Me Gauer, demande la réquisition des images de vidéoprotection de la Ville, de la TAM et d’un commerce de la rue, ainsi que des caméras-piétons des policiers présents. La plaque de la moto, lisible sur les images, figure dans la plainte. Le même jour, l’avocat a écrit à la préfète pour lui demander si elle maintenait sa version et quelles suites disciplinaires avaient été données. Le Club de la presse Occitanie, le Spiil (yndicat de la presse indépendante d’information en ligne) et le SNJ-CGT ont apporté leur soutien au journaliste. Le SNJ-CGT envisage de se constituer partie civile.
Le 6 octobre : trois journalistes visés en une après-midi
Quatre jours plus tard, la manifestation lycéenne du mardi 6 octobre se termine par des affrontements dans le centre-ville. Trois journalistes disent avoir été pris pour cible par des policiers. L’Ofalp a été saisi.
À 16h10, place de la Comédie, Aury Bouzar, journaliste reporter d’images indépendant, se trouve avec d’autres journalistes et photographes « entre deux colonnes de policiers », à un endroit où, dit-il, ils sont «tous très identifiables ». Lors d’une charge, il se déplace pour filmer. Deux CRS se replient devant lui. « M’apercevant du coin de l’œil, l’un d’eux me met volontairement un gros coup de bouclier », raconte-t-il. Le choc fait voler son téléphone, pourtant solidement fixé à son trépied. L’appareil fonctionne encore, mais l’écran se détache et deux des trois objectifs sont hors service. « Il m’est impossible de retourner travailler sans aller le faire réparer, et étant indépendant, je n’ai aucune rédaction qui couvre ces frais. »
À 16h30, sur la même place, Samuel Clauzier, journaliste indépendant, filme un policier. Celui-ci, selon lui, « porte volontairement un coup de matraque » sur son téléphone, alors qu’il est identifié comme journaliste. Ce n’est pas une première pour lui : le 10 septembre, premier jour de la grève nationale à Montpellier, un policier l’avait saisi au cou et avait détruit sa caméra, selon la coalition européenne Media Freedom Rapid Response (MFRR).
Montpellier, 6 octobre. À 17h50, après une charge rue de la Loge, plusieurs CRS sont filmés de face : leurs RIO (numéros d’identification individuels) sont absents ou partiellement masqués. Même constat à plusieurs reprises. Thread sur les RIO et leur fonction 🧶 https://t.co/gjOGcKyjd0
— Samuel Clauzier (@Masleuu) October 7, 2026
Un peu plus tard, rue de la Loge, une unité de CRS se replie près de la préfecture. Ricardo Parreira, journaliste pour Reflets Info, remarque que plusieurs agents portent des patchs « drapeau français » non réglementaires et s’approche pour voir s’ils en arborent d’autres. Des observateurs de l’Observatoire des libertés de Montpellier (OLM) lui signalent que les CRS ne portent pas de RIO. Il se retourne pour vérifier. Quelques secondes plus tard, selon son récit, un CRS lui donne un coup de coude dans l’arcade. Il le repousse. D’autres agents s’approchent : l’un lui assène un coup de matraque, un autre le pousse. « Je suis journaliste, pourquoi il me donne un coup ? », crie-t-il à plusieurs reprises. Le chef d’unité intervient pour calmer ses hommes et lui demande d’avancer.
À 17h47, toujours rue de la Loge, Samuel Clauzier ressent pendant une charge un coup dans le dos qui le fait chuter. Sa caméra enregistre la chute, pas l’origine du choc. « À ce moment-là, seuls des policiers se trouvent immédiatement derrière moi », affirme-t-il. Une vidéo tournée par un confrère montre plusieurs CRS l’aider à se relever et lui demander s’il va bien. Il leur dit qu’un de leurs collègues l’a poussé. Trois minutes plus tard, il retrouve l’unité et demande les RIO. Sur ses images, certains CRS filmés de face n’en portent aucun dans la zone visible, d’autres l’ont partiellement masqué. Même constat plus tôt dans la journée, à 13h45 devant la gare Saint-Roch, bien avant les affrontements : sur plusieurs agents filmés de face, aucun RIO entièrement lisible.
Le RIO, obligation à géométrie variable
Le port du RIO est pourtant obligatoire depuis le 1er janvier 2014, en application de l’article R. 434-15 du code de la sécurité intérieure. Le problème est connu. En octobre 2023, saisi notamment par la Ligue des droits de l’homme, le Conseil d’État avait constaté que cette obligation était insuffisamment respectée. Le 29 avril dernier, il est revenu à la charge : il a enjoint au ministre de l’Intérieur d’appliquer sans délai les mesures annoncées et de distribuer, avant le 31 décembre 2026, de nouveaux équipements portant un numéro plus grand et plus lisible. Il reste un peu moins de trois mois. À Montpellier, certains agents semblent avoir déjà opté pour la version la plus discrète.
Précisons une chose : la carte de presse n’a rien d’un gilet pare-coups. Le journalisme est une profession non réglementée, et la carte n’est pas une condition pour l’exercer. Être journaliste ne donne surtout pas davantage le droit de ne pas être frappé que n’importe quel manifestant, passant ou lycéen. Filmer la police est d’ailleurs un droit pour tout le monde : en 2021, le Conseil constitutionnel a censuré l’article de la loi « sécurité globale » qui prétendait restreindre la diffusion d’images de policiers. Les journalistes cités ici ne sont qu’une petite partie des blessés du mouvement. Au 2 octobre, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, comptait 160 élèves et 65 membres du personnel blessés. L’IGPN, la police des polices, a été saisie à plusieurs reprises.
Contactée, la préfecture de l’Hérault n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Nos articles sont gratuits car nous pensons que la presse indépendante doit être accessible à toutes et tous. Pourtant, produire une information engagée et de qualité nécessite du temps et de l’argent, surtout quand on refuse d’être aux ordres de Bolloré et de ses amis… Pourvu que ça dure ! Ça tombe bien, ça ne tient qu’à vous :
ARTICLE SUIVANT :

