Monde
Analyse 10 novembre 2021

A l’heure du procès de l’assassinat de Sankara, retour sur une expérience révolutionnaire africaine

Alors que le procès de son assassinat le 15 octobre 1987 est encore en cours, Le Poing revient sur le parcours de Thomas Sankara, homme politique et militaire burkinabé. Et, surtout, sur le processus révolutionnaire dans lequel le Burkina Faso s’est engagé dans les années 80.

Thomas Sankara reste un leader révolutionnaire peu connu dans le monde occidental. A l’inverse, la jeunesse africaine, émigrée ou non, l’a porté au rang de symbole. D’un espoir de rupture des dépendances qui relient encore le continent aux anciennes puissances coloniales, d’un horizon pour une Afrique socialiste, mais aussi de la terrible violence du néo-colonialisme qui se sent menacé.

Alors que le procès de l’assassinat du “Che africain” le 15 octobre 1987 est encore en cours, petit retour dans les années 80 durant lesquelles s’est déployée l’expérience de la révolution burkinabaise.

Au début des années 80, la situation économique en Haute-Volta, comme dans le reste du Sahel (une bande de terres située au sud du Sahara, et qui présente un climat semi-aride de plus en plus hostile à l’agriculture) est désastreuse. A vrai dire, c’est un des pays les plus pauvres de la planète.

Le jeune militaire Thomas Sankara, qui s’est fait une notoriété pendant le conflit qu’on appelle “la guerre des pauvres” entre la Haute-Volta et le Mali en 1974, regroupe de jeunes officiers pour qu’ils puissent défendre leurs conditions de vie. Peu à peu l’initiative s’étoffera en véritable organisation clandestine au sein de l’armée, le Regroupement des Officiers Communistes (ROC).

Le début de ces années 80 connaît une forte agitation sociale : le syndicalisme en Haute-Volta est un des plus influents de tout le continent africain, et la Lipad (Ligue patriotique pour le développement) dans laquelle s’engage Sankara multiplie les publications de presse, conférences, et évènements tournés vers la jeunesse du pays.

En novembre 1980 un premier coup d’Etat succède à de grandes vagues de grève, et porte au pouvoir le Parti pour la démocratie et le progrès (PDP). Le nouveau gouvernement, dans lequel Sankara devient secrétaire d’État à l’information, n’a de démocratique que l’étiquette : une forte répression s’abat sur le mouvement syndical dont les dirigeants sont emprisonnés. Face à cette répression et à la multiplication des affaires de corruption impliquant des dignitaires du régime, Sankara démissionne.

Alors qu’un second coup d’Etat a lieu un peu plus d’un an après, le clivage dans l’armée reste fort entre des militaires adeptes d’un processus constitutionnel libéral “classique”, et des officiers révolutionnaires autour du ROC, très influencés par le marxisme et la critique de l’impérialisme et de ces nouvelles formes sur le continent africain. Sankara finit par être promu premier ministre dans ce nouveau gouvernement.

Le 17 mai 1983, Sankara est arrêté dans des circonstances troubles, puisque qu’un des plus proches conseillers du président français François Mitterrand, Guy Penne, est justement présent à Ouagadougou, capitale de la Haute-Volta. De grandes manifestations sont organisées, et obtiennent rapidement la libération de Sankara. Dès le début du mois d’août, Blaise Compaoré, un autre militaire et ami très proche de Sankara, prend la tête de certains corps de l’armée et marche sur la capitale. Nouveau coup d’Etat, Sankara prend le pouvoir et une période d’expérience révolutionnaire s’ouvre en Haute-Volta.

Avec un taux d’analphabétisme qui dépasse les 98%, l’organisation d’élections à grande échelle telle qu’on les connaît ne présente aucun véritable enjeu démocratique. Le régime lance le Conseil National de la Révolution (CNR), qui sera chargé d’appliquer dans le pays les transformations sociales et politiques profondes portées par les militaires révolutionnaires.

Sankara décide de renommer le pays, pour rompre symboliquement avec son passé de soumission aux anciennes puissances coloniales : la Haute-Volta devient le Burkina Faso, le pays des hommes intègres.

Modernisation de l’agriculture par une aide importante aux coopératives, vastes campagnes d’alphabétisation, construction de logements sociaux pour résorber les taudis urbains : les premières mesures sociales du régime sont tout à fait spectaculaires. L’opération “vaccination commando” permet que 2,5 millions de burkinabés soient vaccinés en une semaine, la rougeole, la polio et la méningite sont éradiquées très vite, sous les félicitations de l’Organisation Mondiale de la Santé. (OMS) Plusieurs millions d’arbres sont plantés pour enrayer la progression du Sahara sur les terres su Sahel, s’appuyant sur le soutien populaire à la révolution à travers l’opération “un village, un bosquet“. Autre front de lutte du régime, très marquant pour l’époque et dans la culture de cette région africaine : l’émancipation des femmes. L’objectif est clairement fixé dans les tous premiers discours du président : que chaque femme ait un emploi et ait accès à l’indépendance. Un jour dans la semaine est déclaré jour de courses sur le marché obligatoire pour chaque homme du pays ! Les campagnes sont désenclavées par la constructions de nombreuses routes, et le régime lance la “bataille du rail”. Avec le concours actif d’une grande partie de la population, de grands chemins de fer sont construits, qui permettent notamment de relier Ouagadougou aux mines de manganèse. De vastes plans de lutte contre la corruption se succèdent, et les ministres de Sankara ont obligation de travailler aux champs plusieurs mois dans l’année pour ne pas oublier ce qu’est la vie du peuple dans le pays.

En quelques années à peine, le Burkina passe de pays le plus pauvre du monde, ou peu s’en faut, à la quasi auto-suffisance alimentaire. C’est que la notion d’auto-suffisance est centrale pour le nouveau régime : les militaires révolutionnaires cherchent à émanciper le pays de réseaux de dépendances néo-impérialistes envers les anciennes puissances coloniales. Les aides de l’étranger sont à ce titre stoppées. On se souviendra de la tirade de Sankara : «Vous voulez savoir ce que c’est que l’impérialisme, regardez dans vos assiettes, c’est les grains de mais de riz et de millet que vous mangez, n’allez pas plus loin »

Sur le plan de la politique international, Sankara est tout aussi déterminé : diatribes contre le franc CFA, refus de payer une dette contractée par des régimes coloniaux ou néo-coloniaux. Les ambitions du régime effraient beaucoup d’autres pays. Sankara, quand il se rend aux Etats-Unis, commence par faire une visite dans le quartier noir américain du Bronx avant tout autre cérémonie officielle. La diplomatie des pays alentours évite de l’inviter dans des capitales, de peur que des grandes manifestations populaires ne se déclenchent.

La révolution connaît aussi ses points noirs, ses ambiguïtés. Les Comités de Défense de la Révolution, qui sont autant la cristallisation d’un authentique élan d’enthousiasme populaire pour la révolution qu’une nouvelle police, sont ouverts à tous. Des difficultés dans la gestion du recrutement entraînent des dérives, difficiles à contrôler.

Le régime n’est pourtant, et malgré son intransigeance, pas sanguinaire, surtout si on le compare aux autres régimes du Sahel. Dès 1983, les Tribunaux Populaire de la Révolution (TPR) jugent les anciens membres du gouvernement accusés de détournements d’argent et de corruption. Mais les peines restent légères, tombant souvent sous la forme de séjours dans des camps de travail qui n’ont pas grand chose à voir avec les sinistres goulags soviétiques, et/ou d’exclusion à vie de toute responsabilité politique. Dans la logique du pays des hommes intègres, la sanction est avant tout morale, avec un déshonneur porté sur les accusés qui doivent se justifier en public, à la radio et  à la télé. Quelques exécutions auront néanmoins lieu autour d’un projet de coup d’Etat fantasmé, et le régime reconnaîtra vite son erreur.

De graves lacunes démocratiques sont repérables dans le régime sankariste. Les TPR ne garantissent pas les droits de la défense, puisque les accusés ne peuvent être assistés d’un avocat. C’est à eux qu’il incombe de faire preuve de leur innocence, la présomption d’innocence n’existe pas. L’ambiance révolutionnaire, combinée à ces failles, entraîne des dérives juridiques. De l’aveu même de nombreux partisans de la révolution, les condamnations reposent beaucoup sur la parole de fervents défenseurs du régime, et dans certains villages les TPR servent à des fins de règlements de compte.

Toute vie politique extérieure aux CDR est muselée : les partis d’opposition sont interdits, tout comme les syndicats et la grève. Le régime part du principe qu’au vu de la multiplication des assemblées générales sous l’impulsion du CNR, la grève est un acte de prise d’otage de la Nation révolutionnaire. Sankara participe activement à l’étouffement d’un des mouvements syndicaux les plus puissants et les plus riches du continent africain. Dans ce film documentaire diffusé sur Arte, on peut voir Sankara, devant son parterre de militaires, faire scander un très martial “A bas” derrière la désignation d’un autre courant révolutionnaire, l’anarcho-syndicalisme.

Cette rigidité démocratique, et l’ampleur des changements qui bouleversent la société burkinabaise, provoque l’opposition d’une partie de la population, en plus de l’hostilité initiale de la grande bourgeoisie néo-coloniale des pays alentours. Les couches les mieux payés du salariat, la petite bourgeoisie, craignent pour leur niveau de vie. Même certaines couches de la population qui ont pu bénéficier des premiers apports révolutionnaires ne trouvent plus leur compte dans l’effort que demande un approfondissement du changement social.

De grandes grèves ont lieu chez les enseignants du primaire. Le régime n’y va pas par quatre chemins : plus de mille d’entre eux sont licenciés ! Certains hommes du pays, guidés par les chefs de clan qui constituent la base de la société traditionnelle, s’offusquent de l’atteinte aux privilèges masculins que porte la politique extrêmement volontariste du président Sankara en matière d’émancipation des femmes.

Même l’aile socialiste de l’échiquier politique commence à se déchirer autour du degré de soutien à apporter au régime Sankara, en raison des problèmes démocratiques évoqués plus haut. Le régime se durcit encore un peu plus, sans pour autant sombrer dans des formes très dure de dictature.

Entre temps, Blaise Compaoré, ami de toujours de Sankara, a beaucoup voyagé en Côte d’Ivoire. Il y aura fait la connaissance d’Houphouët Boigny, homme politique dirigeant la Côte d’Ivoire, symbole de la servilité tyrannique aux intérêts des anciens pays colonisateurs, qui entretient des relation très étroites avec la France de Mitterrand. Compaoré rencontrera sa femme par l’intermédiaire d’Houphouët Boigny, avant de s’éloigner progressivement de Sankara.

Aux inquiétudes que connaissent tous les autres pays de la région quant à une éventuelle contagion de la révolution sankariste, s’ajoute la remise en question d’un modèle économique qui profitait très directement à la grande bourgeoisie ivoirienne. A l’époque de la Haute-Volta, de nombreux travailleurs pauvres du pays traversaient la frontière pour aller travailler pour des salaires de misère dans de grandes usine côté ivoirien… La politique de développement et d’émancipation sociale portée par les militaires révolutionnaires au Burkina marque la fin du phénomène.

Mitterrand de son côté exprime de plus en plus ses craintes quant à l’ambition de la politique burkinabaise. Le spectre d’un détachement massif des anciennes colonies des intérêts occidentaux a un visage, celui de Sankar  a.

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara et presque tous les membres de son gouvernement son assassinés. Un seul de ses ministres survivra au massacre. Blaise Compaoré prend le pouvoir, et enclenche ce qu’il appelle un processus de rectification de la révolution burkinabaise. La mémoire de Sankara est salie, des affaires de corruption sont inventées de toute pièce, et les acquis de la révolution s’envolent petit à petit, alors que le nouveau régime édulcore grandement la verve sankariste.

Il faudra attendre 2014 pour qu’un mouvement d’insurrection populaire chasse Compaoré du pouvoir. La foule brandit souvent des portraits de Thomas Sankara. Depuis, Compaoré vit en exil en Côte d’Ivoire.

Une enquête est ouverte au Burkina sur les circonstances de l’assassinat de Thomas Sankara. En 2017, Macron, en visite dans une université de la capitale Ouagadougou, promet devant des centaines d’étudiants que la France va enfin ouvrir les fameux cartons classés “secret-défense” en rapport avec la politique française autour du Burkina de l’époque, pour mettre à jour une éventuelle implication dans le massacre du gouvernement Sankara.

Deux personnes sont encore absentes du procès qui a lieu depuis plusieurs jours maintenant. Blaise Compaoré, toujours en Côte d’Ivoire, et qui ne sera pas extradé. Et le chef du commando qui a fusillé Sankara et ses ministres.

L’enjeu de ce procès relève d’une symbolique énorme : la figure de Sankara irrigue l’imaginaire politique de nombreux jeunes africains. Même en France, que ce soit dans les universités où ils sont venus étudier ou dans les champs de haricots au fin fond de la Bretagne, la jeune génération du continent noir discute hardiment de la fin du système Françafrique, et le “Che africain” est sur de nombreuses lèvres.

Pour approfondir, retrouvez ici l’intervention d’Aziz Fall à la Carmagnole pendant le contre sommet Afrique-France qui s’est tenu sur Montpellier.


ARTICLE SUIVANT :

Pézenas : des élèves contraints au distanciel tout en étant présents au lycée