À Montpellier, récits d’engagement et doutes d’une génération antifasciste
Samedi 28 février, à la librairie La Symbolique du Poulet, une rencontre autour du livre À bas l’État, les flics et les fachos : fragments d’une lutte antifasciste a réuni plusieurs dizaines de personnes. Deux ancien·nes militant·es d’un groupe lyonnais aujourd’hui dissous y ont livré un témoignage dense, entre transmission, critiques internes et interrogations sur l’avenir de l’antifascisme
Il fallait jouer des coudes, samedi soir, dans la rue des Soldats. Près de 70 personnes s’y sont pressées pour assister à une rencontre organisée par un collectif antifasciste montpelliérain récemment apparu publiquement. À l’intérieur de la librairie, vite saturée, comme à l’extérieur, l’affluence témoigne d’un intérêt certain pour la séquence politique racontée dans l’ouvrage présenté.
Construit à partir de témoignages recueillis par le journaliste Olivier Minot, À bas l’État, les flics et les fachos : fragments d’une lutte antifasciste revient sur plusieurs années de luttes antifascistes à Lyon, dans le sillage notamment de la mort de Clément Méric. « Le but, c’était de laisser une trace, une transmission », explique d’emblée l’une des intervenantes.
À ses côtés, un autre ancien militant précise le contexte d’écriture : « On ne voulait pas un livre de propagande. Il avait carte blanche, et d’ailleurs il y a des témoignages de personnes en désaccord avec nous. »
« La GALE, c’est fini »
Tous deux ont milité au sein du Groupe Antifasciste Lyon et Environs, dissous en 2023. Une expérience qu’ils revendiquent aujourd’hui comme appartenant au passé. « La GALE, c’est fini. C’est un truc du passé », tranche l’un d’eux. « Mais nous, en tant qu’individus, on est toujours là. »
Cette mise à distance n’empêche pas un regard critique sur leur propre trajectoire. « Évidemment qu’il y a eu des erreurs, des loupés », reconnaît-il, évoquant une nécessité de « remettre en perspective » certaines pratiques à l’aune du contexte actuel.
La dissolution, elle, a laissé des traces. « Ça nous a fait plus mal qu’on ne pensait. On avait surinvesti cet outil. Sa disparition crée un vide que j’ai du mal à combler », confie-t-il.
Désaccords avec la Jeune Garde
Au cœur des échanges : les tensions avec d’autres composantes du mouvement antifasciste, en particulier la La Jeune Garde, autre collectif antifasciste récemment sous le feu des projecteurs après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Des désaccords assumés, mais replacés dans une conflictualité plus large.
« La première fracture, c’est une fracture de ligne », explique une intervenante. Elle décrit une opposition entre une vision visant à « démocratiser » l’antifascisme — notamment en ciblant prioritairement l’extrême droite organisée — et une approche plus globale, qui entend combattre « un continuum » incluant racisme, sexisme ou transphobie.
Autre point de friction : le rapport à l’État. « On était contre cette logique d’aider l’État à s’armer contre eux, parce qu’on savait que ça allait se retourner contre nous », affirme-t-elle, en référence aux dissolutions de groupes fascistes, que la Jeune Garde demandait.
Les tensions se sont aussi exprimées sur le terrain. « À un moment, la Jeune Garde enlevait les cagoules des black blocs. Évidemment qu’on allait rentrer en conflit », raconte son camarade, qui insiste toutefois sur le fait que ces divergences relèvent davantage de « stratégies » que d’idéologies.
Malgré ces oppositions, les intervenant·es appellent aujourd’hui à une forme de solidarité face à la répression : « Ce n’est plus notre priorité. Il faut être solidaires, sans oublier les fractures politiques. »
Entre conflits et moments d’unité
Les relations avec les syndicats ont également été évoquées, souvent tendues, parfois violentes — « des bagarres lors de manifestations » — mais aussi ponctuellement apaisées. Lors du mouvement contre la réforme des retraites, « le bloc et les services d’ordre pouvaient ne faire qu’un », se souvient une intervenante.
Ces moments d’unité restent des références fortes. L’un des intervenants cite notamment « l’acte 13 des Gilets jaunes », où « le mouvement social s’est défendu lui-même », comme un exemple de convergence réussie.
Un milieu fragilisé
À Lyon, le constat est sévère. « On en est à se demander s’il y a encore un milieu antifasciste », lâche l’un des deux. Entre dissolutions et manque de transmission, il décrit un espace « en veille », marqué par une désorganisation et un déficit de formation politique.
D’autres y voient pourtant une phase de recomposition. « Peut-être que ça va permettre de reconstruire quelque chose de plus collectif », avance-t-il, évoquant la disparition de certaines « vitrines publiques » au profit d’une possible réappropriation plus diffuse.
Repenser les pratiques
La discussion a aussi abordé des enjeux internes, comme la question du virilisme. « On essayait de mettre des stops, d’en discuter », explique une intervenante, tout en reconnaissant des limites. Son camarade nuance : « Associer systématiquement violence et virilisme, c’est aussi un problème. »
Plus largement, les deux ancien·nes militant·es insistent sur la nécessité de reconstruire des espaces politiques concrets : lieux de vie, ancrage local, liens de solidarité. « Il faut connaître son voisin, son quartier. On n’y arrivera pas seuls », résume l’un d’eux.
En filigrane, une inquiétude face à la montée de l’extrême droite et à ses capacités d’organisation, mais aussi une autocritique : celle d’un mouvement souvent sur la défensive. « Aujourd’hui, on est dans une posture anti-anti. On réagit, mais on ne propose pas d’horizon », regrette-t-il. Reste alors une question, laissée ouverte au fil de la soirée : comment reconstruire une force collective capable de dépasser les divisions sans les nier ?
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