À Perpignan, les associations catalanistes ne touchent pas d’argent de l’extrême-droite
L’arrivée de Louis Aliot (RN) à la mairie de Perpignan en 2020 a directement impacté les associations catalanistes. Ces dernières ne touchent plus de subventions. Des tensions qui révèlent la vision du Rassemblement national sur les régionalismes
Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une enquête collective sur la politique associative des mairies d’extrême-droite par des journalistes du sud-est et leurs médias : L’Arlésienne, Le Poing, la Marseillaise, le Collectif de journalistes indépendants Presse-Papiers, Jean-François Poupelin et Raphael da Silva. Un travail de fourmis permis par le soutien financier du Fonds pour une presse libre dans le cadre de l’appel à projet “Extrême droite : enquêter, révvéler, démontrer”. L’ensemble des données sont issues des comptes administratifs et sont accessibles via ce lien, qui présente la méthodologie de notre enquête.
Sommaire de l’enquête collective « Couper, contrôler faire taire ».

Depuis l’arrivée du Rassemblement national, Perpignan n’est plus la Catalane. Aux entrées de la ville, les panneaux ont été progressivement remplacés par « Perpignan la rayonnante ». Le maire Louis Aliot ne veut plus voir de ce nom adossé à la ville qu’il dirige depuis 2020.
“Perpignan la catalane” avait été déposé dans les années 90 par Jaume Roure, une figure historique du catalanisme perpignanais. L’actuelle mairie n’a pas renouvelé son enregistrement auprès de l’INPI (Institut national de la propriété industrielle). Indigné, Jaume Roure a re-déposé la marque. Mais la mairie s’y oppose dans une procédure judiciaire toujours en cours pour « dépôt frauduleux » et atteinte à son image. « Cela nous a coûté plus de 6 000 euros en frais d’avocats. L’idée est de nous taper au portefeuille », dénonce Jaume Roure.
Si Louis Aliot a appliqué avec vigueur la stratégie de normalisation du Rassemblement national dans sa ville, tout le monde n’est pas validé pour autant. Notre enquête, basée sur les données financières municipales, révèle que les associations qui promeuvent la langue ou la culture catalane ont payé le prix fort à l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir. Notamment, elles ont toutes cessé de toucher des subventions municipales. Par exemple, l’association Bressola qui milite pour la « récupération de la langue et la culture catalane » a perdu 60 000 euros. Contactée, l’association n’a pas souhaité répondre à nos questions.
La municipalité, elle, se défend : « Tout le monde sait que Perpignan est catalane. Il fallait ouvrir son image sur le monde et la Méditerranée et ne pas la cantonner à un enjeu politicien indépendantiste comme l’avaient fait Jean-Paul Alduy (ndlr : ancien maire UDI de Perpignan) et sa minorité radicalisée d’Unitat Catalana (ndlr : un parti politique du mouvement catalan) », a réagi de son côté la municipalité.
Des assos qui refusent de « blanchir la politique de l’extrême-droite »
Ce sont parfois les associations catalanistes qui se sont auto-censurées. « On refuse de demander des subventions à la mairie, on ne veut pas blanchir de sa politique d’effacement », explique Guillem Dalmau, président d’Òmnium Cultural Catalunya Nord, une association qui dispense des cours de catalans à 700 élèves dans les Pyrénées-Orientales. Il dénonce « une suppression des traces du bilinguisme dans la ville et une folklorisation de l’identité catalane ». Le coût de cette opposition : 6 500 euros par an en moins. « Nos cours à Perpignan sont devenus déficitaires. Avec le risque d’une vague RN dans le département, on est très inquiet. »
Ces accusations « d’effacement » s’incarnent aussi dans l’affaire dite de La Bressola, réseau d’écoles immersives en catalan. En 2021, la mairie exerce son droit de préemption sur un ancien monastère destiné à accueillir un collège-lycée catalan. « Nous avions un autre projet sur le site », indique la municipalité, interrogée sur ce point. La décision provoque une forte mobilisation et de longues péripéties judiciaires qui donnent finalement raison à La Bressola.
« Ce qui gêne le RN, c’est que le catalanisme est transfrontalier »
La ville de Perpignan assure « promouvoir la langue et la culture catalane en essayant de ne pas tomber dans le travers de la confusion entre culture catalane et indépendance de la Catalogne espagnole ». Elle signale par exemple son soutien aux Dragons catalans, un club de rugby local, ou une association qui organise les feux de la Saint-Jean. Une « folklorisation de l’identité catalane », estime le militant Guillem Dalmau.
« Ce qui gêne le RN, c’est que le catalanisme est transfrontalier. Le RN veut la pureté de l’identité », analyse Brice Lafontaine, ancien conseiller municipal et cadre d’Unitat Catalana, lui-même en conflit avec la mairie après l’interdiction de célébrer son mariage en langue catalane. « Pour Aliot, on est roussillonnais et pas catalans, donc on est français. C’est une manière de tracer une limite géographique qui ne dépasse pas la frontière espagnole », poursuit Guillem Dalmau. Cette redéfinition passe aussi par les relations extérieures : « Il a raréfié les liens avec Barcelone, alors que les villes ont des relations de longue date », souligne Jaume Roure.
Dans d’autres villes aux identités régionales marquées, l’extrême droite est beaucoup moins réticente. À Beaucaire, par exemple, l’Escolo de tradiciun de Beaucaire, association provençaliste créée en 2015 juste après l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir, est depuis soutenue en moyenne à hauteur de 961 euros chaque année. « Ce référentiel ne pose pas les mêmes questions : il n’est pas attaché à un mouvement politique transnational soutenant une sécession », analyse l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite. « L’héritage de Frédéric Mistral [écrivain français qui s’exprimait en provençal, prix nobel de littérature en 1904, NDLR] est compatible avec le récit national et l’exclusion de ce qui en sont extérieurs ». Ce qui enracine le folklore est accepté. Pas ce qui traverse les frontières.
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