Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Changement ou Continuité dans “l’après guerre à Gaza” ?

24 avril 2026
Autour de la Global Sumud Flottilla à Barcelone crédit photo b.c

Un texte de réflexion d’Abu Amir le 24 Avril: qu’est-ce qui a changé ? Et qu’est-ce qui n’a pas encore changé après la guerre ?

Dans les moments qui suivent la fin des guerres, les discours sur les transformations se multiplient, tout comme les références à une « nouvelle phase » supposée avoir commencé, et à une réalité différente façonnée sous la pression du feu et de la fumée. Mais la question la plus honnête ne porte pas seulement sur ce qui a changé, mais aussi sur ce qui est resté tel quel, voire s’est renforcé. Car les guerres, malgré leur capacité à remodeler le paysage, ne parviennent pas toujours à en démanteler les racines ; elles les reproduisent souvent sous des formes plus complexes. Dans le contexte de l’après-guerre à Gaza, cette contradiction apparaît clairement : les signes de transformation coexistent avec des constantes demeurées intactes, comme si le temps avait avancé dans deux directions parallèles: l’une vers le changement, l’autre vers la continuité.

Au niveau de la réalité matérielle, il est indéniable que les changements sont vastes et visibles. Le lieu lui-même n’est plus ce qu’il était. Les infrastructures, qui constituent la base de la vie quotidienne, ont subi de profondes atteintes. Le paysage général porte désormais des traces tangibles de la guerre : bâtiments détruits, routes endommagées, services essentiels perturbés. Ces transformations ne représentent pas seulement des pertes immédiates ; elles signifient aussi que le point de départ vers l’avenir est devenu plus difficile, car la reconstruction ne commence pas à partir d’une situation stable, mais d’une réalité épuisée nécessitant des efforts redoublés pour retrouver un minimum d’équilibre. En même temps, le rythme de la vie au sein de la société a changé. Le sentiment d’incertitude est devenu plus présent, et la capacité de planification à long terme a reculé, car l’avenir semble ouvert à des possibilités floues. Cette transformation dans la perception du temps n’est pas moins importante que les changements matériels, car elle influence la manière de penser des individus, leurs décisions et leur capacité à investir dans leur vie, tant au niveau personnel que collectif. Cependant, face à ces transformations, certains éléments n’ont pas changé, voire se sont renforcés. En premier lieu, la nature même du conflit demeure, avec ses causes fondamentales intactes. Aucune solution radicale n’a été trouvée pour traiter les questions au cœur du conflit ; celles-ci restent en suspens, attendant un autre moment pour réapparaître. Cela limite la portée de l’idée d’une « nouvelle phase », car la nouveauté ne peut être complète sans un changement des bases sur lesquelles repose la réalité.

Dans ce contexte, les équilibres politiques restent relativement stables, malgré des changements apparents dans les détails. Il n’y a pas eu de transformation radicale des rapports de force ; les parties ont plutôt réorganisé leurs positions dans le même cadre général. Cela signifie que les règles du jeu n’ont pas profondément changé et que les risques de répétition demeurent, puisque les conditions ayant conduit à l’escalade sont toujours présentes, même sous des formes différentes. Parmi les éléments qui n’ont pas changé figure également le discours dominant autour du conflit, qui continue de porter de fortes dimensions de division. Le langage qui met l’accent sur les différences persiste, nourrissant les tensions et limitant la possibilité de construire un récit commun pouvant servir de base à un rapprochement futur. Cette stabilité du discours reflète la profondeur du problème, car le changement de langage est souvent le signe d’une transformation plus profonde de la pensée — ce qui ne s’est pas encore produit de manière évidente.

Au sein de la société, les transformations s’entremêlent avec la continuité de manière complexe. D’une part, un sentiment croissant d’épuisement résulte de la répétition des crises ; d’autre part, une capacité persistante d’adaptation à la réalité subsiste. La société semble ainsi vivre dans un état double, entre le désir de changement et l’habitude de ce qui existe déjà. Cette situation rend difficile la prévision de son orientation future, car elle contient à la fois des éléments favorisant la stabilité et d’autres pouvant mener à l’explosion. Sur le plan humain, ce qui a changé n’est pas moins important que ce qui est resté inchangé. La guerre a laissé des traces profondes dans les esprits — sous forme de traumatismes, de pertes ou d’un sentiment accru d’insécurité. Ces effets ne disparaissent pas avec la fin des combats ; ils persistent et deviennent partie intégrante de l’expérience quotidienne. Cela influence les relations au sein de la société et la manière dont les individus interagissent entre eux et avec le monde qui les entoure. En parallèle, la détermination à continuer constitue l’une des constantes qui n’ont pas changé. Les gens poursuivent leur vie malgré les défis et cherchent des moyens de reconstruire ce qui peut l’être. Cette capacité à continuer, malgré son importance, reflète aussi un manque de choix, car l’adaptation est souvent une nécessité plutôt qu’un choix. Cela ajoute une dimension supplémentaire à la compréhension de la réalité, où la résilience ne peut être dissociée des conditions qui l’imposent.

En se tournant vers l’avenir, la question devient plus complexe. Ce qui a changé et ce qui n’a pas changé interagissent pour former une trajectoire incertaine. Les transformations matérielles et humaines ouvrent la voie à une reconsidération, mais elles ne suffisent pas à produire un véritable changement. En revanche, les constantes politiques et discursives reproduisent les mêmes défis, plaçant la région face à un carrefour entre la possibilité de transformation et le risque de répétition. Dans ce cadre, il est impossible de dissocier ce qui se passe du contexte régional et international. Les facteurs externes jouent un rôle dans l’orientation des événements, que ce soit par le soutien ou par la pression. Toutefois, malgré leur influence, ils ne peuvent se substituer à un changement interne, car toute solution durable nécessite un consensus local et une volonté de réévaluer les trajectoires existantes — ce qui ne semble pas encore pleinement disponible.

En conclusion, l’après-guerre ne peut être réduit à une simple liste de changements ou de constantes. Il s’agit d’un état complexe qui reflète l’entrelacement du passé et du présent, tout en ouvrant la voie à un avenir encore indéterminé. Entre ce qui a changé et ce qui n’a pas changé, l’élément décisif reste le choix de la direction à suivre : vers un traitement des causes profondes ou vers une gestion temporaire de la crise. Ce choix, malgré sa difficulté, déterminera si cette guerre n’est qu’un nouvel épisode d’une longue série, ou le début d’une véritable transformation, même si celle-ci semble encore lointaine à l’heure actuelle.

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