Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” Économie souterraine à Gaza

23 août 2026
Marché de Gaza Photo extraite du site d'ISM

Un texte d’Abu Amir le 22 Août : comment le blocus a transformé les produits de première nécessité en un commerce de plusieurs millions de dollars ?

À Gaza, la contrebande n’est plus une activité marginale opérant dans l’ombre, à l’écart de l’économie officielle. Au fil des années de guerre, elle est devenue l’un des moyens par lesquels les marchandises parviennent aux marchés. Avec le durcissement des restrictions sur l’entrée des produits, un vaste réseau de commerçants, d’intermédiaires et de chauffeurs s’est développé, tandis que la pénurie s’est transformée en occasion de réaliser des profits. Au bout du compte, c’est le citoyen ordinaire qui paie le prix de ce système.

De récentes enquêtes, fondées sur des documents judiciaires israéliens ainsi que sur des entretiens avec des commerçants, des chauffeurs de camion, des responsables palestiniens et onusiens et des habitants de Gaza, révèlent une forte expansion des opérations d’introduction de marchandises par des canaux informels. Ces marchandises comprennent des cigarettes et du tabac, du carburant, des smartphones et des panneaux solaires, ainsi que des médicaments, du matériel médical, des pièces détachées automobiles et des matériaux de construction. L’importance de ce commerce ne réside pas seulement dans les sommes d’argent qui y circulent, mais aussi dans la manière dont il a transformé la vie quotidienne dans le territoire. Plus il devient difficile de faire entrer un produit, plus sa valeur augmente sur le marché ; et plus les risques, les commissions et les pots-de-vin liés à son acheminement augmentent, plus le coût est finalement répercuté sur le consommateur. Ainsi s’est développée une économie qui repose autant sur la pénurie que sur l’offre et la demande.

Des restrictions au marché noir

Israël impose des restrictions sur les quantités de certains produits entrant à Gaza et en interdit l’entrée pour d’autres, tandis qu’environ 150 grandes catégories de produits sont classées dans ce qu’il appelle les produits à « double usage », au motif qu’ils pourraient être utilisés à des fins militaires. Ces catégories comprennent notamment des matériaux tels que le ciment, certains métaux, des pièces détachées pour véhicules et certains équipements médicaux.

Les autorités israéliennes autorisent environ 12 grands commerçants à Gaza à importer des marchandises commerciales après avoir obtenu des autorisations préalables. Cependant, le processus d’approbation peut être long et opaque, et certains produits peuvent être refusés parce qu’ils sont classés parmi les marchandises à double usage. C’est dans ce vide que les réseaux de contrebande ont prospéré. Certains grands commerçants envoient des listes des marchandises qu’ils souhaitent faire entrer à des coordinateurs et à des intermédiaires des deux côtés de la frontière. Ceux-ci se chargent de trouver les produits et d’organiser les itinéraires permettant de les acheminer vers le territoire. Selon certains témoignages, les opérations de contrebande représentent désormais plus de la moitié de l’activité de certains commerçants, et leur part dans leurs bénéfices dépasse 70 % dans certains cas. Ces intermédiaires ne travaillent plus uniquement pour les commerçants. Des hôpitaux et des institutions civiles ont également eu recours à ces réseaux pour obtenir des médicaments, du matériel médical, du carburant, des générateurs et des pièces détachées. Des notables locaux ont eux aussi demandé l’introduction de médicaments destinés aux habitants de leurs régions confrontées à des pénuries sur les marchés. Cela révèle un paradoxe fondamental : ce qui est illégal pour le réseau commercial officiel peut devenir, en temps de guerre, le seul moyen disponible d’obtenir un produit indispensable.

Comment les marchandises arrivent-elles à Gaza ?

La majorité des marchandises commerciales et de l’aide humanitaire passent par le poste-frontière de Kerem Shalom, où les camions sont soumis à des inspections. Mais l’enquête révèle l’utilisation d’autres moyens pour faire entrer des marchandises, notamment des véhicules militaires israéliens et des camions commerciaux, et parfois des véhicules liés à des organisations humanitaires.

Les témoignages de commerçants et les documents des tribunaux israéliens font état du versement de pots-de-vin à des soldats israéliens, à des chauffeurs, à des employés d’entrepôts et à des intermédiaires afin de faciliter le passage des cargaisons. Selon le témoignage d’un commerçant, la contrebande est devenue « une pratique routinière », certains individus au sein de l’institution militaire israélienne étant prêts à apporter leur aide en échange d’argent.

De leur côté, les forces israéliennes ont déclaré qu’elles prenaient la contrebande au sérieux et que tout cas dans lequel des soldats seraient soupçonnés d’être impliqués faisait l’objet d’un examen et de procédures judiciaires. Des actes d’accusation israéliens ont révélé l’ampleur de certaines de ces opérations. Dans l’une des affaires, les autorités ont accusé quatre Israéliens de gérer un réseau de contrebande et d’avoir versé des pots-de-vin à des soldats de réserve afin de faciliter l’entrée de cargaisons à Gaza. Selon les documents d’accusation, l’un des soldats aurait reçu environ 120 000 dollars pour faire entrer trois cargaisons comprenant environ 6 000 paquets de cigarettes, tandis que deux autres soldats auraient effectué quatre voyages vers Gaza en une seule journée, transportant environ 20 000 paquets de cigarettes, des centaines d’iPhone et du matériel médical. Des documents judiciaires font également état de millions de dollars de bénéfices réalisés par certains accusés grâce aux opérations de contrebande. Ces affaires ne représentent qu’une partie d’un réseau plus vaste.

Les cigarettes… la marchandise la plus rentable

Parmi toutes les marchandises qui entrent par des canaux informels, les cigarettes et le tabac semblent être les plus rentables. Israël a interdit l’entrée des cigarettes et des produits à base de nicotine à Gaza depuis le déclenchement de la guerre en octobre 2023, ce qui a entraîné l’émergence d’un marché noir extrêmement lucratif. Selon l’enquête, le prix d’un paquet de cigarettes a atteint environ 140 dollars, tandis qu’il a dépassé 1 000 dollars pendant la période de blocus total au cours de laquelle les approvisionnements en marchandises vers le territoire avaient été interrompus. Au plus fort de la crise, le prix d’une seule cigarette dépassait, dans certains cas, plusieurs dizaines de dollars.

L’importance de ces chiffres ne se limite pas au marché du tabac. Ils illustrent clairement le fonctionnement du marché noir : lorsqu’un produit devient interdit ou rare, la demande à son égard ne disparaît pas ; elle se déplace vers un marché informel, où le risque lié à son transport devient une composante de son prix. C’est ce qui s’est produit avec d’autres marchandises, y compris celles qui n’ont aucun rapport avec le tabac.

Le citoyen paie la facture

L’impact le plus important de la contrebande n’apparaît pas dans les comptes financiers des commerçants, mais dans le budget des ménages.

Le prix d’une batterie de voiture a ainsi dépassé 2 300 dollars, contre environ 140 dollars avant la guerre, tandis que le prix des panneaux solaires a atteint environ 3,25 dollars par watt, contre 16 centimes auparavant.

Il ne s’agit pas simplement d’augmentations concernant des produits de luxe. Face à l’effondrement d’une partie des infrastructures électriques, l’énergie solaire et les batteries sont devenues un moyen important de faire fonctionner les téléphones, les appareils ménagers et certains équipements essentiels. Pour de nombreuses familles, l’augmentation de leurs prix signifie que l’accès à l’électricité dépend désormais de leur capacité à payer des sommes que la plupart des ménages ne peuvent pas se permettre.

Il en va de même pour les pièces détachées automobiles et le carburant. L’augmentation du coût des réparations et du transport ne s’arrête pas au propriétaire du véhicule : elle se répercute sur les prix des biens et des services qui dépendent du transport. Ainsi, une pièce détachée introduite clandestinement peut avoir une incidence sur le prix d’un autre produit qui, lui, n’est même pas entré à Gaza par le marché noir.

Les hôpitaux aussi entrent dans le marché informel

L’une des conséquences les plus préoccupantes est peut-être que le besoin de recourir à la contrebande a atteint les établissements de santé. Selon l’enquête, des hôpitaux ont eu recours à des contrebandiers pour obtenir des médicaments et certains équipements, tandis que des institutions civiles avaient besoin de carburant, de pièces détachées et de générateurs pour maintenir leur fonctionnement.

Cela signifie que la pénurie n’augmente pas seulement le coût de la consommation des ménages ; elle peut également accroître le coût de la fourniture des services essentiels eux-mêmes. Lorsqu’un établissement de santé a besoin d’une pièce détachée pour un générateur électrique et ne peut pas la faire entrer par les canaux officiels, il se trouve face à deux choix : attendre son arrivée ou recourir au marché informel et payer un prix plus élevé. Dans les deux cas, ce sont les habitants qui subissent les conséquences de la pénurie.

Même un ventilateur est devenu une marchandise difficile à obtenir

L’une des illustrations les plus frappantes de l’impact de cette économie sur la vie quotidienne est peut-être le ventilateur. Alors que son prix était auparavant d’environ 100 dollars, il a atteint près de 500 dollars, à un moment où de nombreux habitants vivent sous des tentes au milieu de températures élevées. Des habitants ont déclaré à l’agence que les commerçants attribuaient les difficultés à faire entrer les ventilateurs à leur classement par l’armée israélienne parmi les produits à double usage. Pour une personne vivant sous une tente, un ventilateur ne semble pas être un produit de confort. C’est un moyen simple de soulager la chaleur pour les enfants et les familles qui ne disposent ni de climatiseurs ni d’une électricité stable.

Cet exemple résume l’évolution de la notion de « produit de première nécessité » à Gaza : des objets qui étaient considérés comme ordinaires avant la guerre sont désormais rares et coûteux, et leur acquisition peut nécessiter de payer plusieurs fois leur prix d’origine.

La pénurie se transforme en inflation

Les données du Bureau central palestinien des statistiques confirment l’ampleur des pressions sur les prix dans le territoire. En février 2026, l’indice des prix à la consommation à Gaza a augmenté de 37,92 % par rapport au mois précédent, tandis que le prix des cigarettes importées a augmenté de 161,75 % au cours de la même période.

Ces chiffres ne signifient pas que toutes les hausses de prix sont dues à la seule contrebande ; la guerre, les destructions, les pénuries d’approvisionnement et le recul de la production locale sont autant de facteurs qui influencent les prix.

Mais le marché noir ajoute une couche supplémentaire de coûts : les rémunérations des intermédiaires, les risques liés au transport, les pots-de-vin, les commissions et les pertes potentielles en cas de saisie des cargaisons.

Le consommateur paie l’ensemble de ces coûts cumulés.

Une nouvelle économie qui redistribue le pouvoir

Avec le temps, la contrebande n’est plus seulement devenue un moyen de faire entrer des marchandises, mais aussi une source de pouvoir économique. Le commerçant capable d’accéder à une marchandise rare dispose d’un pouvoir accru pour en fixer le prix ; l’intermédiaire qui possède des relations à la frontière devient un maillon incontournable de la chaîne d’approvisionnement ; tandis que la dépendance du consommateur augmente à l’égard des personnes capables de fournir ce que le marché officiel ne propose pas. Les témoignages de commerçants indiquent que l’argent ne revient pas uniquement aux contrebandiers, mais se répartit entre un vaste réseau de personnes participant au transport, au stockage, à la coordination et à la facilitation des opérations. Plus le parcours de la marchandise est long, plus son coût augmente.

Ainsi, le marché noir devient un système économique doté de ses propres règles, mais fonctionnant au-dessus d’une économie déjà dévastée.

Le citoyen au bout de la chaîne

Le paradoxe est que la contrebande remplit simultanément deux fonctions contradictoires.

D’un côté, elle permet de fournir aux habitants des marchandises dont ils ont besoin et qu’ils ne peuvent pas obtenir facilement par les canaux officiels. De l’autre, elle contribue à augmenter les prix de ces marchandises, les rendant ainsi accessibles à une partie limitée de la population seulement. Le résultat est que le citoyen ne paie pas seulement le prix du produit : il paie également le prix de la pénurie.

Une famille qui a besoin d’une batterie pour stocker l’électricité paie davantage. Un malade qui a besoin d’un médicament peut dépendre d’un canal informel. Le propriétaire d’une voiture qui a besoin d’une pièce détachée doit faire face à un prix dépassant ses moyens. Et une famille vivant sous une tente peut découvrir qu’un simple ventilateur est devenu un produit hors de prix.

Avec le recul des sources de revenus et la destruction de vastes secteurs de l’activité économique, le problème devient encore plus aigu : les prix augmentent alors même que la capacité des populations à les payer diminue. C’est là que le marché noir cesse d’être une simple question commerciale pour devenir une question sociale.

L’économie souterraine en temps de guerre

L’expérience de Gaza montre que les marchés noirs ne naissent pas seulement du désir des commerçants de réaliser des profits. Ils peuvent également se développer lorsque les canaux officiels ne parviennent plus à répondre à la demande et que certains produits deviennent rares ou interdits.

À Gaza, la persistance des restrictions sur l’entrée des marchandises, conjuguée à la guerre, aux destructions et aux pénuries d’approvisionnement, a créé un environnement dans lequel les réseaux de contrebande sont devenus partie intégrante du système d’approvisionnement en marchandises.

Mais cette économie a un prix. Une marchandise qui entre par un canal informel devient plus chère, et l’argent versé par le commerçant aux intermédiaires, aux chauffeurs et à d’autres acteurs se transforme finalement en coût supporté par le consommateur. Avec la hausse des prix, l’écart se creuse entre ceux qui peuvent accéder aux marchandises et ceux qui ne le peuvent pas.

Ainsi, l’histoire de la contrebande à Gaza n’est pas seulement une histoire de millions de dollars circulant entre commerçants et intermédiaires, ni celle des cigarettes, des téléphones et des panneaux solaires entrant par des voies informelles.

C’est, au fond, l’histoire d’une économie dans laquelle la pénurie est devenue une marchandise, le risque un prix, et la capacité d’accéder aux besoins essentiels un privilège dépendant de plus en plus de la capacité à payer.

Et au bout de cette chaîne se trouve le citoyen qui paie la facture la plus lourde : non seulement pour ce qu’il achète, mais aussi pour tous les obstacles qui ont empêché ce produit de lui parvenir par la voie normale.

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