Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Nos joies sous les tentes du déplacement
18 juillet 2026Ce compte rendu de soutien psychologique est à mettre en regard avec le texte précédent sur les mariages précoces dans les camps de Déplacé.e.s. Le formidable travail des équipes de l’UJFP protègent les femmes et leur montrent le chemin de l’indépendance et de la dignité : un souffle patrimonial 18 Juillet
À l’ouest de Deir al-Balah, là où les tentes se côtoient comme les pages épuisées d’un livre qui ne s’est pas encore refermé, les femmes commencent leur journée avant que le camp ne soit complètement réveillé. Dans l’obscurité de la tente, elle tend la main pour retrouver les récipients d’eau, puis regarde ce qu’il reste de la nourriture de la veille et entame un calcul quotidien cruel entre les besoins et la pénurie. Elle n’a guère le temps de se demander si elle va bien. Des enfants l’attendent, une personne malade a besoin de médicaments et des vêtements doivent être lavés avec une quantité d’eau très limitée. Pendant la journée, la tente devient à la fois une cuisine, un salon et un espace pour dormir. La nuit, elle se transforme en un lieu encombré de pensées, d’inquiétudes et de souvenirs. Quant aux femmes, elles deviennent le dernier mur sur lequel la famille peut s’appuyer, même si, au fond d’elles-mêmes, elles sont celles qui ont le plus besoin d’être soutenues.
La séance intitulée Nos joies sous les tentes du déplacement , afin d’ouvrir une petite fenêtre dans le mur des journées qui se ressemblent. L’UJFP a organisé cette séance de dialogue et d’interaction dans le camp d’Al-Durra, à l’ouest de Deir al-Balah, dans la région centrale.Vingt femmes ont participé à la séance.
Avant le début de la séance, les femmes arrivaient les unes après les autres. L’une des participantes est entrée en s’excusant de son retard. Elle avait attendu longtemps son tour pour remplir les récipients d’eau, puis s’était dépêchée afin de ne pas manquer le début de la rencontre. Une autre s’est assise près de l’entrée pour pouvoir garder un œil sur ses deux enfants qui jouaient dehors, en maintenant son nourrisson endormi dans ses bras.
« Qui êtes-vous et qu’est-ce qui vous manque le plus parmi les moments de joie que vous viviez avant le déplacement ? » Une femme a déclaré que les matinées consacrées à la préparation de la mariée lui manquaient, lorsque l’odeur du café se mêlait aux youyous dans la maison familiale. Une jeune femme a parlé d’une robe brodée restée sous les décombres de sa maison. Sa mère l’avait préparée pour qu’elle la porte lors d’une réunion familiale qui n’avait jamais eu lieu. Une femme âgée a souri en se rappelant comment elle dirigeait autrefois les chants de muhāhāh lors des mariages du quartier. Puis elle s’est soudainement tue, car la plupart de ses voisines avaient été dispersées dans différents lieux de déplacement.
L’animatrice a demandé aux femmes de décrire le mariage palestinien tel qu’elles l’avaient connu dans leurs foyers avant le déplacement. Elles ont parlé de la nuit du henné, de la préparation de la robe, du plateau de café, de l’accueil des invités et de la décoration de l’entrée de la maison. Elles ont évoqué le son du tambourin, les femmes qui reprenaient les chants populaires et la tarwida, ce chant qui accompagne les adieux de la mariée à la maison de sa famille.
Lorsqu’une participante a mentionné une chanson que sa grand-mère avait l’habitude de chanter, les autres femmes lui ont demandé de la reprendre. Peu à peu, sa voix a gagné en intensité. Une deuxième femme l’a rejointe, puis une troisième, jusqu’à ce que la tente soit remplie d’une mélodie qu’elles connaissaient toutes, malgré la diversité de leurs régions d’origine. Les femmes ont applaudi au même rythme, tandis que certains enfants debout près de l’entrée se sont mis à les imiter, sans comprendre pleinement ce qui se passait.
Est-il possible d’organiser un moment de joie dans le camp sans qu’il soit déconnecté de la souffrance ? Une participante a expliqué que les familles hésitaient parfois à célébrer un événement heureux, par respect pour les martyrs, les personnes portées disparues et la douleur vécue par la population. Une autre a ajouté que la hausse des prix, l’exiguïté des tentes et l’absence d’intimité rendaient presque impossible toute idée de célébration. Cependant, une femme assise au milieu du cercle a levé la main et affirmé que les gens ne célébraient pas parce qu’ils avaient oublié leur tristesse, mais parce qu’ils voulaient protéger ce qu’il leur restait d’eux-mêmes. Les participantes se sont accordées sur le fait qu’une célébration pouvait rester modeste, sans dépenses importantes, et être organisée collectivement dans le respect des conditions du camp et des sentiments de ses habitants. Le henné pouvait être préparé dans une petite assiette, les décorations réalisées avec des morceaux de tissu coloré, et l’hospitalité se limiter à une tasse de café ou à quelques douceurs partagées entre les familles.
L’animatrice a ensuite proposé un exercice pratique. Concevoir un mariage traditionnel à l’intérieur du camp en utilisant les ressources les plus simples. Les femmes se sont réparties en petits groupes. Dans un coin, de jeunes femmes ont proposé de fabriquer des décorations à partir de sacs colorés et de chutes de tissu, puis de les attacher à une corde tendue entre les poteaux de la tente.Dans un autre coin, les mères ont parlé de préparer le henné dans un petit récipient et de décorer la main de la mariée avec des motifs simples inspirés de symboles palestiniens. Une femme a suggéré que chaque tente soit chargée d’une tâche précise : l’une servirait le café, une autre préparerait les chants et une troisième fournirait des sièges aux femmes âgées. Une jeune femme a proposé que les enfants fabriquent de petites cartes pour la mariée, tandis que les jeunes filles leur enseigneraient la tarwida et les chants traditionnels. Une autre a suggéré d’aménager un espace réservé aux grands-mères, afin qu’elles racontent les histoires des mariages d’autrefois et que la nouvelle génération apprenne non seulement la forme de ces rituels, mais aussi leur signification. Une participante s’est levée pour expliquer la manière de pratiquer la muhāhāh et a demandé à toutes les autres de répéter après elle. Elle a commencé d’une voix puissante qui a traversé le bruit du camp. Les autres voix se sont ensuite enchaînées harmonieusement, redonnant au lieu un rare sentiment de célébration. Certaines femmes ont ri parce qu’elles s’étaient trompées dans les paroles. D’autres ont fermé les yeux, comme si elles étaient revenues, pendant quelques secondes, dans les cours de leurs anciennes maisons. Puis est venue la tarwida, sur un ton plus calme et plus mélancolique. La joie s’est alors mêlée à la tristesse, comme cela se produit toujours dans les adieux palestiniens.
Une participante a pleuré en silence. Une femme qu’elle ne connaissait pas avant la séance s’est approchée d’elle et lui a posé doucement la main sur l’épaule. Quelques minutes plus tard, la femme a essuyé ses larmes et a recommencé à chanter. Les participantes ont discuté du rôle des femmes dans la préservation du patrimoine à l’intérieur du camp, puisqu’elles constituent la mémoire quotidienne qui transmet les traditions d’une génération à l’autre. Dans le contexte du déplacement, cette mission devient encore plus urgente, car les enfants grandissent loin des maisons, des champs et des places qui ont façonné la mémoire de leurs familles. Une mère considérait donc que l’organisation d’une représentation traditionnelle dans le camp n’était pas un luxe, mais une leçon vivante permettant aux enfants de savoir qui ils sont et d’où ils viennent. Une autre participante a parlé de sa crainte que la vie sous la tente ne devienne la seule image que ses enfants conserveraient de leur enfance. Elle a déclaré qu’elle voulait qu’ils se souviennent également d’avoir chanté, ri et participé à de petites célébrations malgré la guerre. L’animatrice a souligné que créer des souvenirs positifs en temps de crise ne signifiait pas nier la douleur, mais constituait une protection psychologique essentielle.
Une femme a raconté comment l’un de ses proches s’était marié à l’intérieur du camp. Ils ne disposaient que d’une tente supplémentaire, de quelques couvertures et de cadeaux simples offerts par les voisins. Les femmes avaient fabriqué les décorations de leurs propres mains, rassemblé les quelques sucreries qu’elles avaient pu trouver et chanté doucement afin de ne pas déranger les familles installées à proximité. Une autre histoire concernait une jeune fille qui avait réussi ses études. Ses voisines avaient alors décidé de pousser des youyous pour elle et de lui offrir un bouquet fabriqué avec du papier. À travers ces récits, la signification de la joie s’est élargie pour inclure le mariage, la réussite, la naissance, la guérison, le retour d’une personne absente et même le simple fait d’avoir surmonté une journée difficile.
Puis l’animatrice a demandé à chaque femme de citer une action qu’elle pourrait réaliser dans le camp afin de répandre la joie et de protéger le patrimoine.L’une d’elles a déclaré qu’elle réunirait les jeunes filles une fois par semaine pour leur enseigner les chants de mariage qu’elle avait appris de sa mère. Une autre a indiqué qu’elle chercherait de vieux morceaux de tissu afin de fabriquer des décorations réutilisables lors de toute célébration collective. Une troisième femme a proposé de préparer un cahier regroupant les paroles des chansons et des tarwidas, afin qu’elles ne disparaissent pas avec la dispersion des familles. Une jeune femme s’est engagée à enregistrer la voix de sa grand-mère pendant qu’elle raconterait les coutumes du henné et du mariage dans leur village, afin que ces récits restent conservés pour les enfants.
L’animatrice a demandé aux femmes comment elles se sentaient à présent, en comparaison avec le moment où elles étaient entrées dans la tente. Une participante a expliqué qu’elle était arrivée accablée par la fatigue, mais que, pendant les chants, elle avait senti sa poitrine s’ouvrir un peu. Une autre a déclaré que la rencontre lui avait rappelé qu’elle était toujours capable d’offrir à ses enfants autre chose que la peur. L’une des jeunes femmes a affirmé que la guerre lui avait pris sa maison et beaucoup de choses qu’elle avait projetées, mais qu’elle n’avait pas réussi à lui prendre sa voix.L’une des femmes a déclaré : « Nous pensions que la guerre nous avait même volé notre droit de nous réjouir d’un mariage ou d’une réussite. »
« Aujourd’hui, en chantant les anciennes mélodies et en applaudissant ensemble, nous avons senti que l’étroite tente s’était agrandie pour exprimer notre dignité. Notre mariage traditionnel, aussi simple soit-il, est un message clair : nous ne nous briserons pas et nous continuerons à vivre. » Les applaudissements ont retenti. Ils n’étaient pas une simple marque de politesse, mais l’expression de ce que toutes les femmes ressentaient.
Une autre participante a affirmé que le patrimoine constitue un moyen de protéger la cohésion intérieure, une arme silencieuse face aux tentatives de déracinement et d’effacement. Préparer un henné simple pour une mariée dans le camp et chanter autour d’elle revenait à tisser des fils d’espoir entre les tentes. Le patrimoine était passé du statut de souvenir lointain à celui de pratique vivante, capable de s’adapter aux circonstances les plus difficiles.
À l’approche de la fin de la rencontre, les femmes sont restées pour échanger les paroles des chansons et les noms des chants traditionnels. L’une d’elles répétait une mélodie afin qu’une jeune femme puisse la mémoriser, tandis qu’une autre expliquait un mouvement de la dabké féminine. Les enfants se tenaient à l’entrée et observaient la scène. Leur curiosité s’était transformée en participation, en rires et en applaudissements. A l’intérieur de la tente, une petite transformation avait eu lieu, une transformation que les caméras ne saisissent pas facilement. Les femmes avaient retrouvé le sentiment que chacune d’entre elles possédait une histoire, une voix et une capacité d’action. La force peut aussi se trouver dans une ancienne chanson chantée sous une tente, ouvrant un passage entre le passé et le présent, entre la perte et l’espoir. La séance Nos joies sous les tentes du déplacement ne nie pas la tragédie, mais l’affronte avec conscience et dignité. Les femmes vivant dans les camps de déplacés préservent les détails de la vie familiale, transmettent la mémoire lorsque les lieux se dispersent. La préservation du patrimoine n’est pas une activité secondaire, mais une composante de la résistance psychologique et sociale. Une identité que l’on chante, que l’on raconte et que l’on pratique demeure plus forte que les tentatives visant à l’effacer. Dans le camp d’Al-Durra, la séance a offert à vingt femmes un espace pour respirer et leur a permis de se percevoir autrement qu’à travers la seule image de la souffrance.
Lorsque les femmes ont quitté la séance, elles sont retournées aux mêmes responsabilités, aux files d’attente pour l’eau, à la préparation des repas et aux soins apportés aux enfants. Cependant, chacune d’elles a emporté avec elle quelque chose de petit et d’invisible : peut-être une mélodie, une idée ou la promesse d’organiser une célébration simple lorsque les circonstances le permettraient..
C’est ainsi que la résistance grandit dans des détails qui peuvent paraître insignifiants : dans la voix d’une femme, dans des applaudissements collectifs et dans un morceau de tissu coloré transformé en décoration. C’est ainsi que la joie devient une position, non pas une fuite devant la réalité, mais une déclaration claire selon laquelle la souffrance ne sera pas l’unique récit. Elle a raconté l’histoire d’un patrimoine qui n’est pas resté enfermé dans les musées et les livres, mais qui s’est relevé de la mémoire pour venir s’asseoir parmi elles sur le sol de la tente.
Elle a aussi raconté l’histoire que l’UJFP, a ouvert un espace sécurisé pour le dialogue et transformé la rencontre en une expérience humaine. À la fin de l’histoire, la question n’était plus de savoir s’il était possible de se réjouir sous les tentes, mais de déterminer comment faire de cette joie un pont capable de préserver notre dignité et de renforcer notre communauté.
Dans le camp d’Al-Durra, à l’ouest de Deir al-Balah, vingt femmes ont écrit, à travers cette séance, un nouveau chapitre dont le titre affirme que la tente peut être trop étroite pour le corps, mais qu’elle ne pourra jamais contenir ni limiter la mémoire et l’espoir.
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