Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Se tenir au plus près des agriculteurs de Gaza
8 février 2026Le compte rendu d’une initiative Un hiver au chaud : les préoccupations des agriculteurs entre passé et présent
Depuis toujours, les agriculteurs de la bande de Gaza constituent l’épine dorsale de la sécurité alimentaire, les gardiens de la terre et de l’identité, malgré les crises complexes auxquelles ils ont été confrontés durant de longues années. Avant la guerre, les agriculteurs souffraient déjà d’une accumulation de défis majeurs : le nivellement et la destruction des terres agricoles, la hausse des prix des intrants agricoles, la propagation des maladies des plantes, la salinité et la pénurie de l’eau, en plus du blocus qui a lourdement affecté le pouvoir d’achat des citoyens. Cela a entraîné une chute brutale des prix des produits agricoles, la multiplication des pertes et l’aggravation des dettes. Avec le déclenchement de la guerre, la souffrance s’est intensifiée et a pris une dimension existentielle extrêmement dure : les agriculteurs ont perdu leurs terres, leurs récoltes et leurs maisons, ont été frappés par la perte de leurs enfants et de leurs proches, et ont été contraints de se déplacer en laissant tout derrière eux. Quant à l’après-guerre, il a soulevé des questions plus difficiles que les réponses : comment se fera le retour ? Par où commencer la reconstruction ? Et comment rembourser des dettes accumulées à une époque où la vie était moins cruelle, alors qu’aujourd’hui l’agriculteur fait la queue pour la nourriture et l’eau potable, incapable de subvenir aux besoins les plus élémentaires ?
L’initiative Un hiver au chaud est venue offrir un espace d’écoute, de solidarité à travers une rencontre directe avec des agriculteurs âgés déplacés, l’écoute de leurs préoccupations et la fourniture, dans la mesure du possible, d’un soutien apportant chaleur aux corps et aux cœurs.
La rencontre de l’initiative Un hiver au chaud : les préoccupations des agriculteurs s’est présentée comme une histoire humaine complète, dont les chapitres ont commencé par le lieu avant les mots. Les agriculteurs se sont réunis au Café des Amis, sur la plage de Khan Younès, en face du camp Al-Fajr pour les déplacés ; un site jouxtant l’un des plus grands camps de déplacement qui abritent des familles d’agriculteurs, et qui résume dans son paysage la souffrance de la mer, du froid et de l’exil à la fois. Le choix du lieu était proche de la douleur des agriculteurs et facilement accessible à ceux que les distances et les conditions difficiles ont épuisés.
Lors de cette rencontre, l’objectif était clair dès le premier instant : écouter sincèrement les problèmes des agriculteurs déplacés dans les camps de déplacement de la zone de Mawassi à Khan Younès, et offrir à leurs aînés un peu de chaleur à travers la distribution de manteaux d’hiver, atténuer la dureté de l’hiver et celle de la vie en même temps. Quant au contexte de l’initiative, il s’est formé à partir d’appels lancés par les agriculteurs âgés eux-mêmes, lorsqu’ils ont demandé aux équipes de l’UJFP travaillant dans leurs camps d’organiser une rencontre qui les réunirait, écouterait leur voix, examinerait leurs problèmes accumulés et chercherait des solutions, dans les limites du possible. De là est née l’idée de l’initiative, pour fournir des manteaux d’hiver afin de les protéger du froid, mais aussi pour affirmer que ces agriculteurs restent une partie intégrante de la société et qu’ils ont droit à la chaleur et à la dignité, au même titre que les autres catégories ayant bénéficié de cette initiative humanitaire.
Dès l’arrivée des équipes sur le lieu de la réunion, dans le café surplombant la plage de Khan Younès, plus de 65 agriculteurs âgés attendaient déjà à l’intérieur de la salle de réunion. Ils nous ont accueillis avec des mots de bienvenue, car avec ces agriculteurs nous entretenons des liens d’amitié, de travail et de confiance qui se sont construits sur de longues années. Cette confiance n’est pas née d’un instant, mais du fruit d’un travail commun sur leurs terres, de réunions périodiques, de l’écoute de leurs problèmes et de la recherche de solutions pratiques, en plus de la mise en œuvre de projets agricoles ayant contribué à faciliter la culture de leurs terres, sans oublier les visites sociales que l’UJFP a continué à faire.
La parole a été donnée aux agriculteurs. Abou Saleh fut le premier à intervenir. Considéré comme l’un des agriculteurs les plus attachés à la terre ; malgré les pertes répétées qu’il subissait chaque saison — que ce soit à cause du nivellement, de la sécheresse ou des maladies agricoles — il répétait toujours : « La terre est un don de Dieu qu’il ne faut pas abandonner, et j’ai la certitude qu’elle me dédommagera malgré ses trahisons répétées. » Des mots simples, mais profondément significatifs, émanant d’un agriculteur attaché à l’espoir et à la volonté.
À chaque rencontre avec lui, lorsqu’on l’interrogeait sur sa situation, il répondait avec une confiance inébranlable : « Nous reviendrons à coup sûr, et nous cultiverons la terre de nouveau. » Il était nécessaire de rendre justice à cet homme qui a défié le destin et possédé une volonté de fer profondément enracinée dans la terre.
Abou Saleh a commencé son témoignage en parlant du début de la guerre et de la manière dont ils ont été contraints de tout laisser derrière eux. Certes, les pertes se répétaient au fil des années, mais la perte majeure est survenue le 7 octobre, lorsque les agriculteurs ont tout perdu : la terre, les récoltes, les maisons, les enfants et les proches. Ils sont partis les mains vides, sans rien emporter avec eux.
Abou Saleh a ensuite abordé un dossier extrêmement sensible qui préoccupe l’ensemble des agriculteurs : les dettes. Ce dossier complexe leur vole le sommeil. Les dettes se sont aggravées au cours des années précédentes en raison de nombreux facteurs : le nivellement des terres, le coût élevé des intrants agricoles, la propagation des maladies, la salinité et la pénurie de l’eau, ainsi que le chômage massif résultant du blocus, suivi par l’affaiblissement du pouvoir d’achat des citoyens et la forte baisse des prix, ce qui a accru les pertes des agriculteurs.
Aujourd’hui, les agriculteurs sont appelés à rembourser ces dettes, et les créanciers ont déjà commencé à contacter nombre d’entre eux, comme l’ont confirmé plusieurs agriculteurs. Certains créanciers ont même proposé des paiements échelonnés. Mais la question douloureuse posée avec insistance fut : d’où et comment les agriculteurs peuvent-ils rembourser ne serait-ce qu’une partie symbolique de ces dettes, alors qu’ils font quotidiennement la queue devant les centres de distribution alimentaire et les camions d’eau potable ? Comment quelqu’un qui ne peut pas acheter des vêtements à ses enfants peut-il honorer de tels engagements ?
Un autre agriculteur a évoqué le même sujet, expliquant que la plupart des agriculteurs sont entravés par des chèques et des obligations financières exigibles. Les soucis sont nombreux et pèsent lourdement sur leurs cœurs ; et tandis qu’ils pensent aux dettes, l’inquiétude s’étend à ce qui est encore plus grave : que se passera-t-il s’ils sont autorisés à retourner dans leurs régions ? Les routes sont fermées, les maisons détruites, et les terres nivelées et ravagées. L’un d’eux dit : « Nous ne savons pas par où commencer si nous revenons dans nos régions. » Les agriculteurs ont également évoqué les conditions de vie extrêmement difficiles dans les camps, parlant des problèmes d’assainissement, de la prolifération des insectes et des rongeurs qui parcourent le camp, et des nuisances sanitaires et psychologiques qu’ils causent, en particulier pour les personnes âgées.
L’UJFP, a toujours été l’oreille attentive et la main qui panse les blessures. Dans son appel, Abou Saleh a déclaré : « Nous appelons l’UJFP à examiner sérieusement la question des dettes des agriculteurs et à engager des discussions avec d’autres institutions en notre nom afin de trouver des solutions et de mettre fin à ce cauchemar qui nous poursuit jour et nuit. »
À la fin de la rencontre, les équipes ont distribué 150 manteaux d’hiver dans le cadre de l’initiative Un hiver au chaud aux agriculteurs âgés présents, ainsi qu’aux enfants des agriculteurs qui attendaient à l’extérieur de la salle et dont les pères n’avaient pas pu assister en raison de la maladie ou d’autres obligations.
À l’issue de la rencontre, les agriculteurs ont exprimé leur profonde gratitude aux équipes de l’UJFP pour leur présence, pour cette séance qui leur a permis d’exprimer ce qu’ils avaient sur le cœur, et pour avoir apporté de la chaleur aux corps des personnes âgées souvent oubliées, bien qu’elles aient droit à une vie digne comme toutes les autres catégories de la société. Ils ont insisté sur la nécessité de transmettre fidèlement ce message espérant que cette étape soit le début d’un parcours de soutien plus large, leur rendant une part d’espoir et de sérénité.
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